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[Fight for €14] Un meilleur salaire minimum ? C’est nécessaire, mais aussi possible !

Photo issue de 14euros.be

La campagne ‘‘Fight for €14’’ de la FGTB est une excellente opportunité pour le mouvement ouvrier. Trop de gens peinent à joindre les deux bouts. 1,8 million d’habitants vivent sous le seuil de pauvreté en Belgique. 1 enfant sur 7 grandit dans une famille vivant en deçà du seuil de pauvreté. Avoir un emploi ne garantit plus de vivre dignement : 230.000 salariés et indépendants – soit 5% de la population active – sont pauvres.

Par un délégué FGTB de l’industrie chimique à Anvers

Un salaire minimum horaire de 14 euros – pour les ouvriers – ou 2300 euros bruts par mois – pour les employés – serait un pas important vers une meilleure qualité de vie. Actuellement, le salaire minimum est de 9,65 euros par heure, l’un des plus bas d’Europe occidentale par rapport au niveau de vie du pays. Dans de nombreux secteurs, des minimas sectoriels sont convenus par le biais de conventions collectives, mais ceux-ci sont à peine plus élevés que les minimas nationaux.

Environ 15% des employés gagnent moins de 2300 euros bruts par mois. Pour eux, obtenir les 14 euros ferait immédiatement une énorme différence. En outre, un salaire minimum plus élevé exercerait une pression à la hausse sur tous les salaires du pays.

‘‘14€/heure ? Impayable’’, affirment les patrons et leurs laquais politiques. Rien n’est plus faux ! En 2017, les 5000 plus grandes entreprises belges ont réalisé un bénéfice net de 24,2 milliards d’euros, soit 5% de plus que l’année précédente. En 2016, les entreprises belges ont détourné 129 milliards d’euros vers les paradis fiscaux. Tous ces bénéfices ont été amassés parce qu’ils se sont approprié la part du lion des fruits de notre travail. “Fight for €14” est une campagne justifiée et la revendication n’est pas impayable !

Élargir le programme pour répondre aux besoins sociaux

Bien que le salaire minimum soit le fer de lance de la campagne, il est tout aussi important de ne pas oublier les personnes qui vivent d’allocations sociales. Une pension mensuelle minimale nette de 1500 euros, une allocation (de chômage) de 1200 euros minimum et le maintien de 80% du salaire en cas de maladie de longue durée sont des conditions nécessaires pour enrichir le programme de la campagne et véritablement lutter contre la pauvreté.

Des centaines de milliers d’emplois en Belgique sont menacés par l’automatisation et la robotisation. Les patrons n’hésiteront pas à licencier si leurs marges bénéficiaires peuvent être augmentées. Les employés du secteur bancaire, entre autres, peuvent en parler ! Une semaine de travail de 30 heures, avec maintien du salaire et embauches compensatoires entraverait la croissance d’une armée de chômeurs et les progrès technologiques pourraient être utilisés pour rendre meilleure la vie des travailleurs et de leurs familles.

Le traditionnel dialogue social n’offre aucune issue

La FGTB espérait réaliser une percée en ce qui concerne le salaire minimum grâce au dialogue social dans le cadre de l’Accord interprofessionnel (AIP). Cet objectif n’a pas été atteint avec une augmentation limitée à 0,1€/h. Un réel plan d’action construit autour de la revendication des 14 €/h aurait pu modifier le rapport de forces entre travail et capital, mais les dirigeants syndicaux étaient trop réticents à le mettre en place. Après le succès de la grève du 13 février, la poursuite de la lutte n’a – certainement en Flandre – jamais été sérieusement envisagée par les directions syndicales.

Le thème du salaire minimum a alors été placé dans le cadre des élections. De nouvelles négociations devraient prendre place après le 26 mai. De nombreux doutes subsistent concernant les résultats que l’on peut en attendre. Les patrons réclament une réduction des cotisations à la sécurité sociale (cotisations salariales et patronales) pour les salaires les plus bas. Les partis politiques traditionnels y sont très réceptifs. PS, Sp.a, ECOLO et Groen soutiennent la campagne ‘‘Fight for €14’’ en paroles, mais l’expérience nous rappelle qu’ils écouteront davantage le patronat une fois les élections passées. Une baisse des cotisations (para)fiscales – autrement dit du ‘‘salaire différé’’ – augmenterait le salaire net, mais saperait le financement de la sécurité sociale et des services publics. En bref, ce serait à nous, en tant que collectivité, de payer cette augmentation de salaire.

La direction de la CSC est réticente à l’égard de ‘‘Fight for €14’’. Sans le dire explicitement, elle considère que le thème est trop ouvertement lié à la FGTB. Nous comprenons bien les différences de sensibilité et le fait que tant la CSC que la FGTB veut renforcer leurs propres organisations, mais nous espérons que cette réflexion mûrira et que la CSC sera à l’avenir en mesure de s’asseoir à la table de négociation. C’est une absolue nécessité pour les dizaines de milliers de personnes qui doivent gratter le fond de tiroir tous les mois.

De la propagande à la victoire

‘‘Fight for €14’’ a jusqu’ici essentiellement un caractère propagandiste. Par exemple, les différentes centrales de la FGTB organisent des actions dans différents lieux publics à travers le pays tous les 14 du mois. Une pétition a également été lancée, de même qu’un site internet (www.14euros.be) et une page Facebook dynamique. Ce sont des éléments positifs pour populariser la revendication. Ce sont d’importantes initiatives, surtout en période électorale.

Mais une campagne a aussi besoin de victoires. Une première bataille a déjà été gagnée dans l’entreprise de conditionnement de viandes ‘‘Pluma Ter Beke’’ à Wommelgem (Anvers). Lors des négociations sociales dans l’entreprise, les salaires horaires les plus bas ont été augmentés à hauteur de 14,05 euros. Cette victoire peut bien sûr servir d’antécédent.

De nouvelles opportunités se présenteront lors des négociations sur les conventions collectives sectorielles, à la suite de l’Accord Interprofessionnel national. Dans les secteurs où les salaires sont traditionnellement bas, la campagne ‘‘Fight for €14’’ peut bénéficier d’un large écho et jouer un rôle particulièrement mobilisateur. Mais il est à craindre que peu de mesures fondamentales soient prises uniquement sur base des négociations sectorielles avec les employeurs. Pour faire pencher le rapport de force en notre faveur, il faudra nous battre. Les «Marches pour le pouvoir d’achat et la justice sociale» de la FGTB le mardi 14 mai peuvent donner le coup d’envoi pour entamer la lutte dans les secteurs.

Comme aux États-Unis, construire à partir de la base

La FGTB a puisé son inspiration pour la campagne de 14€/h aux Etats-Unis. Il y a six ans, un mouvement en faveur d’un salaire minimum de 15$/h avait été lancé avec une campagne suivie en premier lieu par des travailleurs du secteur de la restauration rapide. Les actions des travailleurs sur leur lieu de travail, y compris des grèves ‘‘spontanées’’, ont conduit à des victoires locales et à une expansion rapide de la campagne.

Ce qui est moins connu ici, c’est que l’organisation sœur du PSL aux USA – Socialist Alternative (SA) – a été une force motrice du mouvement dès le début de la campagne. Par exemple, SA a développé la campagne ‘‘$15 Now’’ à Seattle, une ville d’une taille comparable à Anvers. Grâce à sa conseillère communale et porte-parole Kshama Sawant, soutenue par un mouvement populaire massif, la pression sur les politiciens traditionnels était telle qu’un salaire minimum de 15 dollars a été imposé dans la ville.

Les accords sociaux sont, bien entendu, conclus différemment en Belgique qu’aux États-Unis. Ici, le salaire minimum est généralement fixé par secteur, et non par ville ou région. Cela ne change rien au fait que nous pouvons tirer des leçons de la dynamique du mouvement aux États-Unis. Par exemple, les victoires locales dans les entreprises et sur les lieux de travail ont été cruciales pour donner confiance au mouvement.

Nous estimons que cela est également nécessaire ici pour faire une réussite de la campagne ‘‘Fight for €14’’. La pétition peut être un instrument pour entrer en discussion avec les travailleurs dans les entreprises où les bas salaires sont la norme. Après tout, il s’agit souvent d’entreprises avec peu ou pas de représentation syndicale. Les bureaux d’intérims peuvent être une ‘‘cible’’ pour des actions de sensibilisation. Tout comme les ‘‘entreprises symboliques’’ du secteur logistique, de la restauration, des titres-services, de l’industrie alimentaire, etc. Comme ce sont souvent des jeunes mais aussi des femmes qui travaillent pour ces faibles salaires, les jeunes syndicalistes peuvent certainement jouer un rôle et la campagne peut être un outil pour appuyer des campagnes de syndicalisation des femmes.

Le capitalisme fonctionne pour le profit ; le socialisme, pour les besoins de chacun.

‘‘Fight for €14’’ a le potentiel d’impliquer de larges couches de travailleurs dans la lutte pour l’amélioration des conditions de travail et de vie. Une campagne construite par la base peut mettre sérieusement à mal la politique néolibérale qui s’attaque continuellement à tous nos acquis. En outre, elle a le potentiel de conscientiser un groupe important de jeunes aux mécanismes d’exploitation du système capitaliste à travers des expériences de luttes. Une société dans laquelle, en tant que travailleurs, nous contrôlons nous-mêmes les secteurs clés de l’économie – plutôt qu’une société dirigée par une poignée d’actionnaires très riches – nous donnerait vraiment les outils nécessaires pour utiliser les fruits de notre travail pour les répondre aux besoins de tous, et non pour les profits de quelques-uns.

www.14euros.be