Les mouvements pour le climat et pour l’émancipation des femmes entraînent une ‘vague verte’ et une percée de la gauche aux élections fédérales

Suisse. Les mouvements pour le climat et pour l’émancipation des femmes entraînent une ‘vague verte’ et une percée de la gauche
Le week-end dernier, les élections de l’Assemblée fédérale Suisse ont connu une percée pour les Verts, qui ont vu 13% des voix leur revenir, leur faisant gagner 17 sièges supplémentaires. Cela signifie qu’ils ont désormais 28 sièges au conseil national et sont devenus, pour la toute première fois, le 4ème parti au parlement.

La percée des Verts fut notable à travers plusieurs avancées: leur représentation a triplé à Genève, où ils sont maintenant le plus grand parti ; leurs voix ont triplé au Tessin ; un siège a été gagné au Valais pour la toute première fois ; et plusieurs sièges ont été gagnés dans le conseil des Etats, pour la première fois dans plusieurs cantons.

Le parti Vert’Liberal, une ancienne scission des Verts, a aussi connu une progression, passant de 9 à 16 sièges avec 8% des voix.
Le rôle des mouvements

Les résultats des élections ont l’empreinte des récents mouvements de masse pour les droits des femmes et pour le climat qui ont éclaté en Suisse tout au cour de l’année.

En Septembre, 100.000 personnes sont descendues dans les rues pour le climat. De la même façon, de larges manifestations menées par des collégiens, lycéens et jeunes ont pris formes au printemps dernier, et des milliers sont devenus actifs dans des actions et manifestations locales.

En juin dernier, 500.000 ont pris part à une grèves des femmes historique qui fut la plus grande manifestation dans l’histoire récente du pays. (voir précédent rapport: 500.000 personnes dans la rue en Suisse pour une « Grève des femmes).

Le mouvement pour le climat ainsi que la grève des femmes furent inspirés par de nombreux événements internationaux et ont démontré la forte volonté des travailleurs et des jeunes de devenir actifs dans une lutte pour une société différente ; beaucoup devenant actifs en manifestations et en politique pour la première fois.

Les mouvements ont aussi popularisé l’idée d’action de grève comme méthode ayant le pouvoir d’apporter un réel changement et de pousser des revendications pour la majorité de la classe ouvrière.

Malgré l’existence d’un certain support envers les idées anticapitalistes et socialistes, l’existence d’une large ouverture politique envers ces idées au sein même du mouvement, et les efforts immenses investis par les militants, aucune direction politique correcte et claire n’a encore vu le jour.

Cependant, malgré le manque de direction pour aider à la construction des mouvements, ces derniers ont joué un rôle décisif dans les élections, pointant vers des questions fondamentales comme celles du changement climatique, des inégalités, des salaires et des retraites, qui sont devenues beaucoup plus proéminentes et ont permis de repousser les politiques racistes et d’extrême droite.

Dans un récent sondage précédant les élections, 27% des participants ont nommé le changement climatique comme jouant un rôle déterminant dans leur vote, 21% ont nommé le coût de l’assurance maladie obligatoire, tandis que le problème d’immigration a baissé et ne fut nommé que par 19%.

La grève des femmes et le mouvement pour le climat furent le résultat de l’organisation d’actions par des milliers de jeunes et de travailleurs. A cause du manque d’organisation politique de ces mouvements, les Verts ont pu exploiter ce sentiment politique dans la société. Il est vrai que les Verts ont consciemment tenté de se mettre à l’avant de ces deux mouvements.

Un sondage effectué après les votes a montré qu’un jeune sur cinq a voté pour les Verts, et un sur trois si l’on inclut les Vert’Libéraux. Les Verts ont aussi gagné 28% de leur soutien à travers ceux qui s’étaient abstenus aux élections précédentes.

Les limites des Verts

Les Verts ont parlé de demander des comptes au secteur financier. Leur président Regula Rytz a mis en avant le besoin d’un secteur financier Suisse qui ‘n’investit plus dans le charbon et les énergies fossiles’.

Pour le capital financier Suisse, ne plus investir dans les énergies fossiles marquerait la dévaluation des stocks dans l’un des principaux centre financiers d’Europe, un acte qui ne sera jamais organisé volontairement par la classe capitaliste.

Pour exécuter un réel changement qui serait en ligne avec les attentes du mouvement pour le climat, il faudrait une rupture totale avec le marché capitaliste et avec le monopole privé des richesses par les patrons.

Cependant, les Verts sont étroitement liés aux politiques pro-marché et ont joué un rôle, aux côtés du Parti Socialiste, dans les coupes des dépenses publiques et dans la privatisation à échelle locale et cantonale.

Une discussion a maintenant pris forme autour du besoin d’altérer la traditionnelle ‘formule magique’ d’entente sur le partage du pouvoir pour amener les Verts au Conseil Fédéral (qui est constitué de 7 ministres, tous provenant en permanence des 4 mêmes partis politiques). Lisa Mazzone, vice-présidente des Verts, déclarait : ‘nous avons l’intention d’être une force dans le gouvernement’.

Mais les Verts ne défieront pas le capitalisme. Leurs nouvelles positions seront testées, surtout s’ils entrent au gouvernement, et seront jugés lacunaires.

Un repli pour la droite

La droite a subi un revers dans ces élections. Chaque parti traditionnel a perdu des voix: le Parti Libéral-Radical (PLR), le Parti Démocrate-Chrétien (PDC) et le Parti Socialiste (PS). Mais c’est la droite populiste, l’Union Démocratique du Centre (UDC), qui a perdu le plus : -12 sièges. L’UDC reste cependant le plus gros parti au parlement fédéral ; une position qu’ils ont maintenu depuis 2003 et qui avait fortement augmenté en 2015.

Le parti a fait campagne avec une infâme rhétorique raciste, profilant une affiche déclarant : ‘défendons la Suisse’ et ‘protégeons les Suisses’ ‘des insécurités, des viols et des agressions’, tout en mettant en scène les dessins d’un maghrébin barbu, d’un Eurocrate et de Greta Thunberg !

Par ailleurs, le parti populiste de droite basé à Genève, le Mouvement des Citoyens Genevois (MCG), a perdu son siège au parlement. La Lega, basée dans le canton italophone du Tessin, a aussi perdu un siège et n’a maintenant qu’une place au parlement.

Malgré avoir perdu du terrain dans ces élections, le populisme de droite et d’extrême droite reste une menace, puisque l’UDC reste le parti principal au parlement. Bien qu’ils reçoivent du soutien du côté des réactionnaires, ils doivent leur succès électoral à leur tactique d’exploitation du sentiment publique anti-establishment et d’insécurité économique. Ayant implémenté des coupes dans les dépenses publiques et des mesures d’austérités, et ayant été incapables de répondre aux peurs et attentes du peuple, le Parti Socialiste et les Verts n’ont pu faire obstacle à l’UDC de façon décisive. La seule manière de réellement défier l’extrême droite, c’est à travers un mouvement des travailleurs uni, qui ne tient pas compte des origines des travailleurs et les armerait d’une alternative de gauche forte et militante.
Un tel mouvement viendrait se confronter à l’initiative populaire (initiée par l’UDC, pour attaquer le droit des migrants et qui sera votée en mai) et pourrait défendre les droits des immigrés tout en s’opposant à une spirale vers le bas, à l’austérité et à la précarité au travail, et mettant en avant une opposition socialiste et internationale à l’Union Européenne.

Des nuages économiques à l’horizon…

Bien que la classe dirigeante suisse fasse envie à la classes capitaliste dans le monde entier – pour son taux de chômage faible, sa faible dette publique et sa politique relativement stable – la moindre idée que la Suisse puisse être une exception est très superficielle. La Suisse n’est pas immune aux développements économiques et politiques globaux. Le fait est qu’il y a des nuages à l’horizon pour le capitalisme suisse.

Le capitalisme suisse dépend d’une croissance alimentée par l’exportation et a déjà subi un impact négatif suite aux conflits commerciaux mondiaux et au processus de déglobalisation. Sous l’effet du ralentissement économique en Allemagne et ailleurs, l’économie suisse n’a fait que stagner. L’investissement privé ne fait que diminuer et la Suisse a connu une croissance négative dans les deux dernier trimestres de 2018, et une croissance anémique de seulement 0.4% au premier trimestre de cette année.

Le capitalisme suisse a aussi été affecté par l’incertitude croissante de ne pas savoir si ses traités bilatéraux avec l’UE pourront être renégociés. Les négociations ont en effet été bloquées avec l’UE qui pousse pour une libéralisation plus importante de l’économie et pour la baisse de protection des droits des travailleurs.

En Suisse, le chômage est faible avec seulement 2.3%. Cependant, cela masque l’augmentation des conditions précaires et du nombre d’emplois à temps partiels, surtout parmi les jeunes.

Tout comme dans le reste de l’Europe, les conditions des travailleurs en Suisse ont été attaquées lors de la grande récession et se sont heurtés à une certaine résistance que l’on a pu voir, par exemple, dans les grèves du secteur public à Genève et dans l’opposition aux attaques sur les droits à la pension.

La crise économique qui s’annonce fera à nouveau pression sur les travailleurs et les services publics, ce qui entraînera des opportunités pour développer de nouveaux mouvements. Il est essentiel que le mouvement syndical s’empare de ces opportunités.

Le potentiel pour la gauche

Bien que la gauche n’ait pas fait la Une de beaucoup de médias, ses résultats ont été très positifs lors des élections, et, mis à part les Verts et les Vert’Libéraux, elle fut la seule force politique a gagner des voix.

A Genève, l’organisation anticapitaliste SolidaritéS, faisant partie d’Ensemble à Gauche, a gagné 7.2% des voix dans le canton, et un siège au Conseil National. La dernière fois qu’ils avaient obtenu un siège, c’était il y a 12 ans. Le Parti Suisse du Travail/Parti Ouvrier et Populaire (PST-POP) a aussi maintenu son siège à Neuchâtel, mais avec davantage de voix, remportant 14.1% des votes. De la même façon, Ensemble à Gauche a augmenté sa part du vote populaire à Vaud, remportant 4.1% mais n’obtenant pas assez de voix pour gagner un siège.
Ces sièges au Conseil National sont un gain important. Ils peuvent être utilisés pour permettre aux travailleurs de se faire entendre au niveau fédéral ainsi que pour donner une voix aux dizaines de milliers de travailleurs et de jeunes devenant actifs. Ils peuvent aussi aider à établir un lien entre les mouvements émergents et les travailleurs qui chercheront à défendre leur emploi, salaire, conditions et services publics dans la période à venir. Ces positions au Conseil National peuvent aussi être utilisées pour mettre en avant des stratégies claires pour les mouvements, pour remporter des victoires, y compris en organisant des actions de grève et des initiatives politiques.

La clé, cependant, est qu’une alternative socialiste claire soit proposée, qui rompe avec la logique de marché capitaliste, pour satisfaire les besoins des travailleurs, mettre fin aux inégalités et garantir une politique adéquate pour faire face au changement climatique.