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500.000 personnes dans la rue en Suisse pour une « Grève des femmes »

Plus de 500.000 femmes, travailleurs et jeunes sont descendus dans les rues de toute la Suisse le 14 juin dernier dans le cadre d’une grève nationale des femmes.

Par Valerie Leary, militante de la campagne socialiste féministe ROSA en Irlande et membre du Socialist Party (CIO-Irlande).

L’ampleur même des manifestations dans de nombreuses villes a envoyé un message clair : le statu quo ne sera plus toléré. Rien que dans les rues de Zurich, 160.000 personnes ont manifesté, tandis que 40.000 se sont rassemblées devant le Parlement à Berne, de 40.000 à 50.000 ont manifesté à Lausanne et à Bâle, 25.000 à Genève, 12.000 à Fribourg et à Sion et, dans des villes beaucoup plus petites comme Neuchâtel, Saint-Gall et Delémont, le chiffre oscille entre 4.000 et 10.000.

Aucun changement significatif

Cette action historique représente la plus grande mobilisation de l’histoire récente du pays et a été entreprise près de 30 ans après la grève nationale des femmes de 1991 qui avait également connu une mobilisation massive de plus de 500.000 femmes dans les rues du pays. Le mouvement avait forcé la mise en œuvre de la législation sur l’égalité, y compris l’égalité salariale et l’introduction du congé maternité. L’égalité avait été inscrite dans la Constitution une décennie plus tôt, en 1981, mais peu avait été fait pour que cela soit suivi de lois. Cette mobilisation avait été nécessaire pour forcer l’establishment à agir.

30 ans plus tard, les revendications n’ont pas vraiment changé. En Suisse, les femmes gagnent encore en moyenne 20% de moins que leurs homologues masculins, elles sont plus susceptibles d’occuper des emplois précaires et faiblement rémunérés, elles ont des pensions moins élevées et elles effectuent 282 millions d’heures de travail non rémunéré chaque année à domicile ou sous forme de travail bénévole (l’équivalent de 148.000 postes à plein temps). Récemment, le Parlement a voté contre deux propositions visant à introduire le congé de paternité.

Les grévistes réclament l’égalité de rémunération à travail égal et la fin des conditions précaires, des pensions décentes combinées à un abaissement de l’âge de la retraite, une revalorisation du travail domestique et des soins, une réduction du temps de travail sans perte de salaire, la socialisation des soins aux enfants et du travail de soins que les femmes font généralement à la maison, le droit de choisir et le droit à l’autonomie corporelle qu’il s’agisse d’avortement, de sexualité ou d’identité de genre, la fin de la violence et du harcèlement sexistes, homophobes et transphobes, les droits des migrants, une éducation sexuelle inclusive et globale dans les écoles, la solidarité internationale et la fin du racisme !

S’organiser

La grève a d’abord été déclenchée par les femmes dans les syndicats qui ont adopté une résolution lors du Congrès syndical suisse en juin de l’année dernière, appelant à une grève le 14 juin 2019. Immédiatement après, une assemblée a été convoquée, à laquelle ont participé quelque 150 délégués de chaque canton. Depuis lors, des collectifs de femmes se sont formés dans chaque région, ville et village avec à leur tête des militantes syndicales, des travailleuses ordinaires, des étudiantes et des jeunes. La dynamique a clairement été inspirée par la récente vague de mouvements et de luttes féministes dans le monde, dont la grève de masse à l’occasion de la Journée internationale des femmes de 2018 dans l’État espagnol ainsi que par le récent mouvement des jeunes contre la catastrophe climatique. Les collectifs ont organisé une assemblée en mars pour appeler officiellement à la grève du 14 juin et à laquelle plus de 500 femmes venant de tout le pays ont participé.

Au cours de l’année écoulée, les collectifs ont organisé et participé à de nombreuses manifestations et actions telles que des manifestations et des actions de désobéissance civile. Ils ont notamment pris part à la manifestation contre le changement climatique, ont organisé des manifestations et des actions à l’occasion de la Journée internationale des femmes et sont intervenus dans les manifestations du 1er mai. Au cours des derniers mois, d’autres mesures ont été prises pour préparer la grève, notamment diverses interventions et performances artistiques dans des espaces publics, le déploiement de banderoles sur les ponts et la création d’une station de radio féministe. La grève a reçu un large soutien au sein de la population, les sondages montrent que 63 % des femmes étaient en faveur de la grève. Une femme sur cinq prévoyait de participer à la grève ce jour-là et les hashtags #frauenstreik2019 et #2019grevefeministe faisaient tendance sur les médias sociaux.

14 juin – Journée de protestations et de piquets de grève

Les manifestations du 14 juin ont commencé à 1 heure du matin par des actions dans de nombreuses villes, y compris des marches contre la violence sexiste, le déploiement de banderoles sur des monuments historiques, des manifestations bruyantes de « casseroles » et des feux de joie. Dès le matin, des piquets de grève ont été organisés dans de nombreux lieux de travail, notamment à l’extérieur des hôpitaux, des maisons de repos et des établissements de soins, avec des actions de solidarité et des piquets de grève des nettoyeurs, des éboueurs et autres professions traditionnellement masculines.

Des petits-déjeuners ont été organisés sur les piquets de chaque ville pour soutenir les grévistes, ces actions du matin ont réuni plus de 100.000 personnes à l’échelle nationale. Tout au long de la journée, des ateliers improvisés de fabrication de pancartes dans les écoles ou dans la rue, des pique-niques, des discours et des chorales féministes ont été organisés et ont culminé avec les manifestations de l’après-midi organisées dans chaque ville et municipalité.

Les organisations patronales ont vivement critiqué la grève, la qualifiant d’illégale et s’opposant fermement à ses revendications. Cependant, le mouvement et la pression étaient tels que de nombreux employeurs ont été forcés d’adopter une position conciliante et de permettre au personnel de participer à l’action d’une manière ou d’une autre.

Les partis traditionnels de droite tels que le PLR (Parti libéral radical), les ministres du gouvernement et les politiciens de droite de haut niveau ont également subi des pressions pour montrer une certaine forme de soutien à l’action. Ce jour-là, l’UDC (Union du Centre Démocratique), un parti bourgeois conservateur d’extrême droite, s’est sans surprise opposé à la grève, ses membres féminines organisaient un déjeuner de charité pour collecter des fonds pour une organisation anti-avortement pour marquer cette journée !!

Nécessité d’un parti des travailleurs

Les Verts et le PS se sont consciemment mis en avant dans ce mouvement. Cependant, ils ne représentent pas d’alternative. Elles participent au pouvoir depuis des décennies, tant au niveau fédéral qu’au niveau cantonal, et sont constamment orientées vers la droite, soutiennent les politiques d’austérité qui frappent le plus durement les femmes et la classe ouvrière et ne proposent que des réformes édulcorées.

Bien que les militantes syndicales aient été l’épine dorsale de ce mouvement et que leurs revendications soient claires, le mouvement est politiquement très éclectique et confus, sans perspective anticapitaliste claire de la part des collectifs et avec la présence d’éléments de féminisme libéral.

Il faut une alternative de gauche claire et reposant sur la classe des travailleurs en Suisse, une alternative capable de mettre en avant les revendications du mouvement. Comme dans le reste de l’Europe, les conditions de travail des travailleurs en Suisse sont attaquées, mais aucun parti ne représente leurs intérêts à l’échelle nationale. Une telle alternative pourrait constituer un grand pas en avant.

Une nouvelle génération entre en action

L’élan acquis par le mouvement au cours des derniers mois est vraiment inspirant et a permis à de nombreuses jeunes femmes, travailleuses et étudiantes de s’engager pour la première fois en politique. L’action a également popularisé l’idée de l’action de grève comme méthode qui peut imposer le changement et arracher des revendications qui bénéficieront à la classe ouvrière dans son ensemble.

Un appel a été lancé pour que les collectifs se réunissent le 2 juillet afin de discuter d’une stratégie pour aller de l’avant. La lutte doit se poursuivre sur l’élan de cette grève et des appels doivent être lancés à destination du mouvement syndical pour exiger l’organisation d’actions, y compris une grève impliquant tous les travailleurs. Pour répondre aux aspirations des centaines de milliers de personnes qui sont descendues dans la rue, il faut remettre en question le système capitaliste – qui repose sur l’exploitation et qui engendre inégalités et discriminations – et construire une alternative socialiste.