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« Joker » – Un reflet des temps modernes ?

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Joker est un film captivant qui a remporté le premier prix à la Mostra de Venise mais qui a d’autre part fait l’objet d’une vague de mépris de la part des critiques de cinéma. Certains ont décrit le film comme étant ‘‘irresponsable’’ et même ‘‘toxique’’.

Par James McCabe, Socialist Party (CIO – Irlande)

Des commentateurs de tous bords ont souligné que la toile de fond du film allait toucher une corde sensible du public actuel. Nous nous retrouvons au début des années ’80 dans la ville fictive de Gotham, alors que les inégalités de richesse et les troubles politiques vont croissant.

Le protagoniste, Arthur Fleck, est un adulte vivant avec sa mère. Il prend des médicaments pour traiter sa maladie mentale et mène une existence pauvre et précaire comme clown et comédien en herbe. Mais Fleck ne parvient pas à faire rire. Il est tourné en ridicule par ses pairs pour ses accès de rire involontaires et incontrôlables. En plus d’un certain nombre d’expériences humiliantes, son suivi psychologique et médicamenteux lui est retiré en raison de coupes budgétaires.

Sa situation suscite encore plus de pitié lorsque l’on apprend qu’il a été victime de graves sévices durant son enfance. Mais nous sommes en même temps dégoûtés par ses fantasmes concernant sa voisine de palier, qu’il suivra d’ailleurs alors qu’elle se rendait à son travail. Sa frustration et sa rage intériorisées exploseront en une violence meurtrière lorsqu’il abat trois jeunes loups de Wall Street qui l’agressent dans le métro.

Les émeutes de Gotham

Ce trio s’avérera être constitué d’employés du milliardaire Thomas Wayne, à qui il est demandé dans une interview télévisée s’il pense que le meurtrier est motivé par des sentiments anti-riches. Wayne répondra : ‘‘Ceux d’entre nous qui ont fait quelque chose de leur vie regarderont toujours ceux qui n’ont rien fait pour n’y voir que des clowns.’’ Ce commentaire entraînera des manifestations et des émeutes, les manifestants affublés de masques de clown et brandissant des pancartes aux slogans tels que ‘‘Resist’’ et ‘‘Eat the rich’’. Un manifestant masqué paraît au journal télévisé alors qu’il crie ‘‘f*ck les riches, f*ck Thomas Wayne, f*ck le système !’’

Dans les films Batman précédents, Thomas Wayne était présenté comme un noble philanthrope. Dans Joker, on découvre que le milliardaire Wayne a abusé d’une employée ; une réflexion du comportement sexiste et abusif qui a déclenché le mouvement #metoo.

Un film dangereux ?

La plupart des commentaires négatifs sur le film mettent l’accent sur le danger supposé que les actions violentes d’Arthur Fleck puissent susciter des fusillades de masse de la part d’un imitateur. Cette idée selon laquelle les films seraient la principale cause des fusillades de masse est dans la droite ligne des réactions superficielles des médias traditionnels face à ces dramatiques événements de plus en plus fréquents. De plus, l’idée que la santé mentale et la violence vont de pair est un mythe dangereux utilisé par l’establishment pour tenter de séparer les fusillades de masse de leur contexte socio-économique.

Le stéréotype du tireur de masse en tant qu’élément solitaire avec des problèmes de santé mentale s’écarte du contexte plus large de la croissance des idées d’extrême droite, ainsi que de l’aliénation sociale et du stress affectant une grande partie de la population en raison de la précarité du travail et du logement dans la société capitaliste actuelle. Sans parler du contexte de la réaction actuelle contre le mouvement mondial des femmes et de l’hyper-masculinité qui est célébrée dans la culture américaine dans le cadre de la propagande pro-guerre de l’establishment.

Hollywood, une île isolée ?

Ce qui a caractérisé les films hollywoodiens au cours des dernières décennies, c’est qu’ils sont généralement complètement séparés de la réalité sociale. Les inégalités sans précédent d’aujourd’hui, les effets de l’austérité néolibérale, la montée du populisme de droite, l’augmentation de la surveillance de masse et les attaques contre les libertés civiles, les nombreuses guerres, le sexisme et le racisme institutionnels généralisés sont rarement traités par Hollywood, même de manière limitée. Peu importe le traitement des mouvements qui sont apparus en réaction à tous ces sujets. Le flot de films issus de comic books, avec leurs promesses de préquels et de suites très rentables, témoigne de la paresse, de la fatigue et du faible niveau culturel que la domination de l’art par les grandes entreprises tend à générer.

L’image que « Joker » peint du capitalisme moderne s’écarte non seulement du genre « comic book », mais aussi des histoires généralement banales et des personnages plats qu’un Hollywood déconnecté a mis en scène au cours de la dernière période. La violence graphique dans « Joker » est toutefois horrible, bien qu’elle soit heureusement moins stylisée que la violence célébrée dans les films de Scorsese et Tarantino.

Le film témoigne d’une prise de conscience croissante, par les couches supérieures de la classe moyenne qui dominent Hollywood, de l’impact des crises capitalistes sur la classe ouvrière et les opprimés aujourd’hui. Inspiré par de nombreux films de Scorsese, « Joker » partage également la misanthropie de ce réalisateur et de ses pairs.

Dans « Joker », la représentation du mouvement de protestation comme une horde d’émeutiers violents et enclins au chaos pourrait bien indiquer l’anxiété que cette couche de la classe moyenne supérieure éprouve à l’égard des mouvements sociaux qui pourraient d’une quelconque manière déstabiliser ou menacer le système sur lequel repose leurs propres privilèges. C’est probablement trop demander que d’attendre de ces gens qu’ils comprennent que, dans le monde réel, tous les changements progressistes ont été gagnés par des luttes par en bas.

Les films n’ont pas besoin de se terminer par un appel au socialisme, mais il n’y aurait pas de mal à ce que davantage de films puissent parler du monde dans lequel nous vivons. De ce point de vue, « Joker » aborde certains points, ce qui peut faire réfléchir les gens, malgré une perspective profondément pessimiste. La production de films qui font preuve d’un certain optimisme à l’égard des gens ordinaires et de la nature humaine serait plus que bienvenue. Et ils seraient plus proches de la vérité.