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Italie : ‘‘Celui qui gouverne avec l’extrême droite en sort affaiblit.’’

Entretien avec Giuliano Brunetti de Resistenze Internazionali

L’establishment politique italien a été rayé de la carte, à la faveur de la droite populiste, faute d’une alternative de gauche conséquente suffisamment visible. La Lega et le Mouvement 5 étoiles (M5S) ont formé un gouvernement ensemble. Nous en avons discuté avec Giuliano Brunetti de Resistenze Internazionali, notre organisation-sœur en Italie.

Comment la situation s’est elle développée depuis la formation du gouvernement ?

GB : Les élections législatives du 4 mars ont donné l’image d’une Italie épuisée, fatiguée des partis traditionnels et de l’élite, en colère, prête à tout essayer pour connaître un changement. Le nouveau gouvernement repose sur un accord a minima, sans véritable unité d’action ou d’intention. Le M5S ne dispose pas d’une orientation politique propre ni d’une vision du monde. Il est divisé entre une composante gouvernementaliste et opportuniste d’une part et, de l’autre, une minorité placée politiquement à gauche qui ne digère pas l’accord conclu avec la Ligue.

Le nouveau gouvernement comprend d’importants bureaucrates d’Etat comme Moavero Milanesi (ministre des Affaires européennes des gouvernements Monti et Letta, 2011-14) et Paolo Savona (ancien directeur général de la fédération patronale, la Confindustria) aux côtés de personnages embarrassants, comme le nouveau ministre de la Famille Lorenzo Fontana (Lega), lié à l’extrême droite, ou la nouvelle ministre de la Santé qui lorgne vers le mouvement anti-vaccins.

Cette situation particulière permet à la Lega et à son secrétaire, le nouveau ministre de l’Intérieur Matteo Salvini, d’exercer une véritable hégémonie politique sur le gouvernement. Salvini utilise sa position de vice-Premier ministre et de ministre de l’Intérieur pour orchestrer une campagne de haine contre les migrants. Cette politique cynique et meurtrière vise à dévier l’attention des citoyens ordinaires en soulageant ainsi la pression sur la Lega et le M5S. Aucune des deux formations n’a la volonté de satisfaire leurs promesses électorales sociales, comme l’abolition de la loi Fornero qui augmente l’âge de départ en retraite.

Les déclarations racistes de Salvini ont créé un espace pour légitimer la violence contre les migrants. Pas un seul jour ne passe sans qu’il n’y ait d’agressions et de violences racistes. Cette situation crée une tension sociale explosive qui peut se retourner contre l’extrême droite. Mais, jusqu’ici, la Lega a réussi son pari.

Comment réagissent la gauche et les syndicats ?

GB : Le Partito democratico (PD) est, à juste titre, identifié comme le parti des banques et des industriels. À gauche du PD, les échecs et les trahisons des dernières années pèsent lourdement, notamment depuis la participation de forces comme le Parti de la Refondation Communiste (PRC) aux gouvernements, que cela soit à l’échelon local ou national. Cette gauche est identifiée aux élites et à ces riches qui n’ont pas de problèmes économiques et qui dénigrent le peuple.

Il n’y a pas eu jusqu’ici de réaction de masse face à la montée du racisme et aux agressions d’extrême droite. Du côté syndical, les grandes confédérations ont complètement abdiqué leur rôle social et ont été submergées par l’effondrement du PD. Le conflit de classe est aujourd’hui entre les mains des syndicats de base et des structures politiques qui n’ont pas abandonné l’anticapitalisme. C’est le cas de Potere al Popolo (le pouvoir au peuple), une formation politique de gauche née dans le cadre des dernières élections et avec laquelle nous collaborons. En général, les forces réellement à gauche sont petites, disposent de peu de ressources et naviguent actuellement à contre-courant dans la société et parmi les larges couches de travailleurs.

Comment la gauche s’est-elle retrouvée dans une telle situation défensive ?

GB : Nous subissons encore les conséquences de décennies de politiques désastreuses menées par le centre gauche et la gauche. La population ordinaire est fatiguée et est prête à compter sur n’importe qui, tandis que la gauche officielle est incapable de dialoguer avec elle.
L’effondrement du pont Morandi à Gênes, par exemple, a été intelligemment exploité par les forces gouvernementales. Le premier ministre Conte a immédiatement tonné contre la gestion des routes par le groupe ‘‘autostrade per l’Italia’’. Le ministre du Développement économique Di Maio (M5S) a annoncé que le gouvernement ne se contenterait pas d’une aumône de la part du groupe. Le ministre des Infrastructures Toninelli (M5S) a lancé la procédure de révocation de la concession au groupe. Salvini s’est exprimé de façon similaire, mais s’est par la suite rétracté. Ils ne vont très certainement pas assez loin, mais ils sont parvenus à trouver un ton qui les a placés en harmonie avec l’humeur des citoyens. De son côté, le PD s’est déclaré opposé au ‘‘jacobinisme du gouvernement’’ ainsi qu’à une politique qui pourrait brusquer les marchés.

Le climat de droite dans le pays a du reste été préparé par les gouvernements de centre-gauche. Sans être ouvertement raciste, le PD n’a pas été économe en politiques discriminatoires, notamment contre les migrants. Le prédécesseur de Salvini à l’Intérieur, l’ancien cadre du Parti communiste Marco Minniti (PD), était le spécialiste des mesures contre les migrants. Il n’a pas ménagé ses efforts pour mettre au pas les ONG opérant en Méditerranée. Il a aussi conclu des accords très opaques avec les clans libyens par lesquels ces derniers ont reçu des milliards d’euros en échange de l’enfermement dans des conditions abominables de migrants africains désireux d’atteindre les côtes italiennes.

Le ‘‘moindre mal’’ social-démocrate a ouvert un boulevard à la droite populiste et à l’extrême droite. Berlusconi s’est d’ailleurs lui aussi pris les pieds dans le tapis en pariant sur le fait que se lier à la Lega brûlerait les ailes de cette dernière. A partir des élections parlementaires de 2008, il a repris la Lega dans sa ‘‘coalition de centre-droit’’. Cela n’a pas mené à un affaiblissement de la Lega, mais bien à un recul de Forza Italia. Celui qui gouverne avec l’extrême droite en sort affaiblit. En l’absence d’une réponse de gauche combattive et offensive, l’extrême droite peut aussi se renforcer de l’intérieur d’un gouvernement. C’est aussi maintenant le cas : la Lega est entrée dans le gouvernement en tant que plus petit partenaire, mais selon les sondages, elle a déjà dépassé le M5S.

Comment contrer le pessimisme ?

GB : La popularité de Conte, Salvini et Di Maio repose sur l’impopularité des anciens présidents du conseil Renzi (PD) et Berlusconi (Forza Italia). Sous la triple pression de la bourgeoisie italienne, de l’Union européenne et des marchés, le gouvernement devra appliquer des politiques de massacre social opposées aux attentes de ses électeurs. Les sentiments des Italiens vont très rapidement changer. La confiance envers ce gouvernement peut être comparée à un boomerang qui se retournera brutalement contre lui.

La faillite de ce ‘gouvernement du changement’’ entrainera un nouvel essor des sentiments antiparti et de rejet des élites. De nombreux électeurs et militants du M5S rentreront chez eux déçus et découragés. Une partie se tournera à nouveau vers les anciennes formations politiques. Mais une petite minorité, y compris à la gauche du M5S, tirera des conclusions anticapitalistes de l’expérience de ce gouvernement et cherchera à s’organiser afin de changer la société. C’est notamment vers cette minorité que nous devons nous orienter dans cette phase.

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