Eviction du patron du FBI. Trump s’enfonce dans la crise

Depuis que Trump a viré le directeur du FBI James Comey, la crise politique qui a éclaté à Washington grandit de jour en jour. Les importantes divisions au sein de l’élite politique et de l’appareil étatique n’ont jamais été aussi intenses – le résultat des actes autoritaires de Trump. Les dizaines de millions de personnes qui étaient déjà opposées à la politique raciste, sexiste et anti-travailleurs de Trump, un individu qui n’a même pas de mandat démocratique, en ont à présent plus qu’assez et veulent tout simplement le dégager.

Par Tom Crean, Socialist Alternative (organisation-soeur du PSL aux Etats-Unis)

Trump creuse son propre trou

Les médias libéraux font beaucoup état des parallèles entre cette situation et le scandale du Watergate (qui aboutit, en 1974, à la démission du président Richard Nixon). Et de fait, les compte-rendus du diner de Trump avec Comey, au cours duquel le président aurait apparemment exigé du chef du FBI qu’il fasse preuve de « loyauté » à son égard, côte à côte avec la menace proférée par Trump sur Twitter après son licenciement, par laquelle Trump déclarait espérer qu’aucun « enregistrement » de leur discussion n’avait été fait, rappellent fortement l’ère Nixon.

Il apparaît à présent que Comey a conservé des notes détaillées de l’ensemble de ses discussions avec Trump. Le Washington Post et le New York Times rapportent que ces notes incluent la demande faite par Trump à Comey d’abandonner l’enquête autour de Michael Flynn, l’ancien général et conseiller en matière de sécurité nationale qui a été contraint de démissionner en février après avoir menti à propos de ses contacts avec le régime russe.

Techniquement, Trump a l’autorité de virer le chef du FBI. Le problème est qu’il devient de plus en plus évident que tout cela fait partie d’une tentative tant maladroite que brutale d’étouffer l’enquête menée par le FBI au sujet des liens entre le gouvernement russe et la campagne électorale de Trump. C’est ce que l’on appelle une obstruction à la justice. Si Trump possède des enregistrements et que ceux-ci confirment les notes prises par Comey, ce sera un rude coup pour lui.

Tandis que la Maison-Blanche sombrait encore un peu plus dans la crise, le procureur général adjoint Rod Rosenstein a nommé conseiller spécial Robert Mueller, un ancien directeur du FBI, doté de larges pouvoirs pour mener l’enquête sur la « connexion russe » ainsi que sur toute autre question « directement suscitée par cette enquête ». Nous voilà ainsi assurés que cette crise politique se prolongera encore pendant des mois. D’autre part, cela signifie que l’élite est parvenue à trouver un moyen pour contrôler Trump. On ne peut que partager l’avis de Julian Epstein, conseiller du Parti démocrate lors de la procédure qui menaçait de destituer Bill Clinton : « La nomination de Mueller signifie que l’administration a désormais perdu tout contrôle sur cette enquête et n’a à présent plus qu’une capacité très limitée de gérer la crise grandissante autour de cette affaire. On se souviendra de ces événements comme d’une des tentatives de contrôle des dégâts les plus ineptes et les plus contreproductives jamais vues dans la vie publique ». (New York Times, 18/05/2017)

Les députés républicains qui, jusqu’à présent, avaient bruyamment défendu Trump à travers chacun de ses étranges revirements, sont subitement devenus très silencieux, avant de s’empresser d’applaudir la nomination du nouveau conseiller spécial. Certains des critiques républicains de Trump se sont faits plus audacieux : c’est ainsi qu’on a entendu le sénateur John McCain (et candidat à la présidence de la république face à Barack Obama en 2008) déclarer que les scandales autour de Trump ont maintenant atteint « l’ampleur de celui du Watergate ».

Qu’est-ce qui a poussé Trump à agir de la sorte ? Nous envisageons deux explications. Soit il s’agit d’une tentative désespérée d’empêcher la découverte de « preuves fumantes » capables de couler sa présidence. Soit le licenciement de Comey ne pourrait être qu’un acte paranoïaque et autoritaire de la part d’un président complètement indiscipliné et hyper-susceptible, enragé par la déposition faite par le directeur du FBI devant le parlement. À ce stade, ces deux scénarios nous semblent tout aussi plausibles l’un que l’autre. Quoi qu’il en soit, il est clair que Trump se réveille chaque jour en trouvant de nouvelles manières de plomber encore un peu plus sa propre position.

Des tendances autoritaires

Dès le début de sa prise de fonction, nous avons attiré l’attention sur le fait qu’en plus de son programme politique entièrement réactionnaire, Trump avait de réels penchants autoritaires. Il admire clairement les « hommes forts » tels que Poutine, le président turc Erdo?an ou le philippin Duterte. Il aimerait bien pouvoir suivre l’exemple d’Erdo?an qui a récemment purgé l’État de tous les éléments « déloyaux ». Il s’en est déjà pris aux Affaires étrangères, à l’Agence pour la protection de l’environnement et même au Service des parcs nationaux (qui a publié des photos de son discours d’investiture sur lesquelles était absente la foule « record » annoncée par lui-même). Lui et son homme de main Stephen Bannon (écarté pour le moment) ont qualifié les médias d’« ennemis du peuple ».

Mais même si les attaques de Trump sur ses adversaires au sein de l’appareil d’État ont été effectuées de manière aussi incompétente que la mise en place de son décret anti-immigration ou son projet de construction d’un mur à la frontière mexicaine, il nous faut néanmoins les prendre au sérieux. En tant que socialistes, nous nous opposons absolument à toute tentative de concentrer plus de pouvoirs entre les mains du poste déjà hyper-puissant de « président impérial ». Nous sommes en faveur d’autant de réformes démocratiques pour limiter et contrôler l’étendue des pouvoirs de l’appareil d’État capitaliste. Nous sommes contre les concepts autoritaires tels que le secret gouvernemental, tant pour cette administration de droite que pour l’appareil sécuritaire répressif. Nous demandons que le gouvernement, ainsi que les grandes entreprises qui le contrôlent, ouvrent leurs archives pour que la population puisse obtenir toutes les informations nécessaires à l’élaboration de ses propres conclusions concernant les crimes perpétrés par les riches et les puissants.

Cela ne veut cependant pas dire que nous entretenions la moindre illusion dans l’appareil d’État capitaliste en général ni dans le FBI en particulier en tant que « gardien de la démocratie ». Depuis sa fondation en 1935 sous la direction de J. Edgar Hoover jusqu’à l’ère Bush/Obama, le FBI est un outil de répression politique et de surveillance étatique qui s’en est toujours pris à la gauche et au mouvement pour la libération des Noirs. Nous n’avons pas non plus la moindre illusion envers la personne de Comey. Si nous prenons très au sérieux les dérives autoritaires de M. Trump, nous sommes par contre particulièrement amusés de voir les Démocrates et le New York Times si affairés à défendre l’honneur de Comey alors que ces mêmes personnes ont passé les derniers six mois à mener une agitation absurde pour faire porter à M. Comey (ainsi qu’à la Russie, bien entendu) l’entière responsabilité de l’élection de Trump.

L’élite libérale, tout comme un nombre croissant de cadres républicains, est très inquiète du fait que, si Trump n’est pas arrêté, il continuera à fortement endommager la crédibilité de l’impérialisme états-unien. En tant que socialistes, nous n’avons que faire de la crédibilité de ce système pourri mais, tout comme des millions d’autres personnes, nous voulons voir chuter ce régime dangereux qui prend pour cible les immigrés, les femmes, les pauvres, les personnes de couleur et le prolétariat dans son ensemble.

Nous devons bien faire comprendre à tout le monde que les droits démocratiques, y compris le droit de manifester et la liberté de presse, se trouvent sur la liste noire de Trump et de son féroce procureur général, Jeff Sessions. Une militante de Code Pink a été condamnée à un an de prison pour le seul fait d’avoir ri bruyamment lors de l’audience de confirmation de Sessions ! Lors d’une de leurs rencontres, Trump a également suggéré à Comey que les journalistes qui publient des informations classifiées devraient être mis en prison. Avec une telle manière de fonctionner, le scandale du Watergate n’aurait jamais éclaté.

Trump et la classe dirigeante

Wall Street a, jusqu’à présent, soutenu Trump et son cabinet de milliardaires en raison de ses promesses de dérégulation financière et d’importantes baisses d’impôts pour les plus nantis. Cette couche de l’élite des affaires qui a très à cœur un tel programme est, en général, préparée à tolérer l’incompétence et le comportement erratique de Trump tant que ses intérêts sont défendus et ses désirs assouvis. Il s’agit clairement d’une approche à court terme. Même ce genre de personnes a des limites ; si les scandales autour de Trump continuent à éclater de manière incontrôlée et menacent leurs intérêts plus larges ainsi que la légitimité de leur système, elles arriveront certainement au bout de leur patience. De même, la direction du Parti républicain a accepté beaucoup de choses en raison de la chance qui lui est présentée de contrôler les deux chambres du parlement en plus de la Maison-Blanche.

Mais même si nous voulons le départ de Trump avec sa politique, il faudra pour cela un mouvement de masse et des révélations encore plus importantes avant que ne soit lancée une procédure de destitution. La classe dirigeante va cependant tout faire pour éviter ce scénario : par exemple, en tentant de persuader Trump de quitter le pouvoir de lui-même, quand bien même une telle solution parait très peu probable. En effet une procédure de destitution serait politiquement extrêmement préjudiciable à ses intérêts. Il a été dit quelque part dans les médias que Trump pourrait être chassé sur base du 25e amendement de la constitution des États-Unis, lequel stipule que le cabinet peut mettre un terme au mandat du président s’il est « incapable d’exercer les pouvoirs et les devoirs attachés à son poste » pour le remplacer par son vice-président. Plusieurs personnes de gauche ont fait remarqué que dans ce cas, Trump serait remplacé par son vice-président Mike Pence, idéologue chrétien de droite pur jus, ce qui ne serait pas vraiment une avancée. Ce n’est pas faux, mais le vrai enjeu est que tout gouvernement qui serait mis sur pied suite à un éventuel départ de Trump serait objectivement bien plus faible. Un tel gouvernement subirait directement l’énorme pression des mouvements de masse qui seraient quant à eux considérablement renforcés par la défaite de Trump.

Un autre élément important dans cette situation est, bien sûr, la base de Trump. Jusqu’à maintenant, si le soutien à Trump est d’à peine 40 %, soit le plus bas taux de soutien qu’un nouveau président ait jamais obtenu depuis que ce genre de sondage existe, cela reste suffisant pour assurer que la plupart des députés républicains restent dans le rang. Un grand nombre de ceux qui soutiennent Trump parmi la classe prolétaire et la classe moyenne considèrent les accusations de complot russe et les propos de Comey comme autant de coups bas de la part des libéraux, même si leur avis pourrait se modifier suite aux tentatives d’obstruction à la justice. Le principal facteur qui est en train de saper son soutien en ce moment parmi sa base est ses attaques contre la classe prolétaire, notamment le projet de Trumpcare (l’abandon de la couverture maladie instaurée par Obama). Mais son soutien pourrait littéralement s’effondrer à partir du moment où ses électeurs tireront la conclusion que ses nombreuses promesses de création d’emploi étaient une escroquerie. Cependant, beaucoup d’entre eux accepteront de patienter encore avant de tirer cette conclusion pour la simple et bonne raison qu’ils ne voient malheureusement aucune alternative politique crédible s’offrir à eux. Et certainement pas de la part des Démocrates, totalement soumis au grand patronat.

Comment faire chuter Trump ?

Nous ne pouvons bien sûr pas exclure le fait que de nouvelles révélations de grande ampleur (ou de nouvelles manœuvres suicidaires de la part de Trump lui-même) puissent causer une implosion du régime Trump dans un futur relativement proche. Mais la Maison-Blanche pourrait tout aussi bien trouver une issue (temporaire) à cette phase de la crise avant de poursuivre son cours « normal », c’est-à-dire de continuer à marcher en boitant d’une crise à l’autre pour encore un bon moment.

Tout au long de l’élection présidentielle et depuis lors, les Démocrates ont centré toutes leurs critiques sur le fait que Trump serait un plaisantin ou un agent de Poutine. Nous sommes totalement opposés au régime dictatorial et réactionnaire qui dirige la Russie et nous partageons l’avis que si M. Trump a la moindre connexion avec ce régime, la population devrait connaitre la vérité (tout comme elle devrait connaitre la vérité concernant les impôts que M. Trump aurait négligé de payer depuis des années). Cependant, nous ne pouvons en aucune manière soutenir les Démocrates dans leurs tentatives grossières d’invoquer le nationalisme dans le cadre de cette question. Les principaux éléments pour lesquels nous nous opposons à M. Trump sont sa politique réactionnaire et ses tendances autoritaires visant à rassembler de plus en plus de pouvoirs entre ses mains.

Que nous apprend l’histoire ? Le président démocrate Lyndon Johnson a été contraint à la démission en 1968 par le mouvement de masse contre la guerre du Vietnam, et n’a même pas pu se présenter pour tenter de se faire réélire. En apparence, on dirait que Richard Nixon a été forcé de quitter le pouvoir à cause du scandale du Watergate (la fouille du siège du Parti démocrate par des espions envoyés par Nixon). Mais ce fiasco, suscité par un Nixon de plus en plus dérangé et paranoïaque, était lui aussi indirectement le produit de la pression causée par les mouvements de masse et la radicalisation de la jeunesse.

Alors que toute une série de factions de la classe dirigeante se mettent à attaquer Trump à l’heure actuelle, cherchant à protéger les intérêts globaux de leur système, la plus grande erreur que pourraient commettre les travailleurs et la gauche serait de se baser sur une alliance avec ces forces pour chasser Trump du pouvoir. L’ensemble des faits démontre le manque de consistance et la lâcheté de la direction du Parti démocrate dans son opposition à Trump. Son propre programme procapitaliste a en effet grandement sapé sa force d’attraction, tout en l’empêchant de mobiliser une opposition populaire aussi large que possible en appelant par exemple à se battre pour une couverture maladie véritablement universelle (au lieu de la demi-mesure surnommée « Obamacare »), pour plus d’impôts sur les riches, pour la gratuité de l’enseignement supérieur et pour un vaste programme de travaux publics destinés à créer des millions d’emplois sous contrat et bien payés, etc.

Prenons l’exemple du Trumpcare, le détricotage de la couverture maladie mise en place par Obama. Les Démocrates ont beau y être totalement opposés et tenter de bâtir un mouvement contre cette réforme, toute leur stratégie a pour objectif final de remporter les élections parlementaires de 2018 et les présidentielles de 2020. Il ne fait aucun doute en effet que les millions de gens qui sont farouchement opposés à la politique de Trump vont chercher à faire payer les Républicains un maximum lors des élections de 2018 et 2020. Mais nous ne devons pas nous limiter à ça. Le plus important est de construire notre propre mouvement à la base, en tant que mouvement prolétarien. Nous pouvons faire échouer le Trumpcare dès aujourd’hui en construisant un puissant mouvement de masse. Cela nécessite une stratégie de sensibilisation de masse, avec des meetings partout dans le pays sur toutes les places publiques. Cela pourrait servir à rallier une base plus large afin d’aller vers des mouvements de grève (en commençant par le secteur de la santé) et des marches, débouchant sur une occupation du quartier présidentiel de Washington, etc. Mais les dirigeants démocrates et les milliardaires qui les soutiennent sont totalement contre une telle approche.

La tâche la plus importante à l’heure actuelle pour la population et pour tous ceux qui sont opprimés par le capitalisme est de construire notre propre organisation et nos propres mouvements, basés sur nos propres intérêts, et en toute indépendance du monde des affaires. C’est la démarche la plus efficace contre Tump et la meilleure manière de bloquer ses attaques. La résistance contre la politique antidémocratique, économique et sociale de Trump doit être liée à la revendication de son départ, tout en assurant que le mouvement se poursuive pour empêcher son successeur de vouloir continuer sur la même lancée. Cela signifie un mouvement d’ampleur, équivalent à une révolte populaire telle que celle que notre pays a connu dans les années autour de 1968.

Un tel revirement de situation contraindrait aussi sans doute d’importantes sections de l’élite à chercher à lancer une procédure de destitution de Trump ou à le faire tomber par d’autres moyens, justement dans le but de couper court au développement de cette révolte sociale et d’y mettre un terme avant qu’elle ne se développe. Certes, malgré leur taille, nos mouvements sont encore loin d’une telle ampleur à l’heure actuelle, en raison de la faiblesse de leur organisation et de leur direction. Mais la gravité de la crise que le régime de Trump a ouverte est justement en train de préparer le terrain pour ce genre d’explosions.

Nous devons faire de l’été qui vient un été de lutte. Comme Kshama Sawant, conseillère socialiste de la ville de Seattle, l’a dit récemment dans une interview le 11/05/17 : « Nous ne pouvons attendre les résultats de l’enquête, de savoir si des preuves fumantes seront trouvées ou non – même si cette enquête doit évidemment se poursuivre. La vraie question est : que faisons-nous maintenant ? Et je pense que maintenant, il n’y a jamais eu de meilleur moment pour construire de véritables mouvements sociaux. » Les mobilisations de masse peuvent nous permettre de forcer Trump à abandonner définitivement sa réforme de la santé au cours des semaines qui viennent. Une telle victoire serait un coup décisif porté au programme de la droite, et représenterait un pas important pour la construction d’un mouvement des travailleurs et des jeunes capable de remettre en cause le règne du pour-cent le plus riche (Républicains comme Démocrates) et de créer notre propre force pour changer la société.

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