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Trotsky et la Première Guerre mondiale – Les mouvements de masse peuvent stopper l’horreur

Le Moyen-Orient est aux prises avec une spirale désespérée de guerre et de violence dans laquelle sont impliquées toutes les puissances mondiales, alors que chaque puissance régionale défend ses intérêts. La guerre en Syrie a dégénéré en une série de conflits et de guerres aux multiples facettes, avec la possibilité d’une nouvelle guerre généralisée. Le Moyen-Orient d’aujourd’hui rappelle les Balkans des années qui ont précédé la Première Guerre mondiale. Une nouvelle guerre mondiale menace-t-elle ? Quelles leçons tirer de la Première Guerre mondiale ?

Par Geert Cool

Une lutte pour les marchés et l’influence

Derrière la Grande Guerre prenait place une bataille féroce pour les marchés et l’influence. Dans ‘‘La Guerre et l’Internationale’’, Léon Trotsky notait : ‘‘Le développement futur de la propriété mondiale mettra en lumière la lutte incessante que se livrent les grandes puissances pour le partage de la surface terrestre. La rivalité économique, sous le signe du militarisme, s’accompagne de pillages et de destructions, désorganisant ainsi les bases de la propriété humaine.’’ L’intégration mondiale de l’économie n’a pas mis fin aux divergences d’intérêts historiques, économiques, politiques et stratégiques des classes dirigeantes nationales. Et la guerre en a été l’expression tragique. Comme l’a dit le socialiste français Jean Jaurès, assassiné dès le début de la guerre : ‘‘Le capitalisme porte en lui la guerre, comme la nuée porte l’orage.’’

Au Moyen-Orient, comme dans les Balkans avant la Première Guerre mondiale, les puissances impérialistes se battent pour l’influence et le contrôle de territoire. Les droits nationaux sont piétinés ou utilisés comme monnaie d’échange au service des ambitions impérialistes des principaux acteurs de la région. Le risque existe d’une nouvelle escalade de la guerre syrienne vers un conflit régional avec d’une part Israël, soutenu par Trump et les États-Unis, et d’autre part l’Iran, soutenu par le bloc chiite et, en arrière-plan, par la Russie. La résiliation unilatérale de l’accord nucléaire avec l’Iran par Trump a déjà été suivie d’attaques de missiles israéliens contre des cibles iraniennes en Syrie. Même si lancer une guerre généralisée n’est pas à la base de ces actions, le conflit peut développer sa propre dynamique dans cette direction.

La perspective de conflits et de guerres régionales continue de menacer. À court terme, une guerre mondiale n’est pas à l’ordre du jour. Les conséquences d’un tel conflit, avec l’existence d’armes nucléaires, seraient la destruction totale de la planète. De plus, les classes dirigeantes redoutent les troubles sociaux et les révolutions que cela entrainerait et qui pourraient renverser des figures de premier plan de l’impérialisme et du capitalisme.

De l’horreur à la révolution

L’horreur de la guerre peut reléguer au second plan la perspective de la lutte de classe pour une société socialiste. La vague nationaliste qui a déferlé au début de la Première Guerre mondiale a même inondé les partis ouvriers les plus puissants de l’époque. Le programme socialiste, y compris l’internationalisme, a été abandonné. Karl Kautsky avait peut-être la plus grande autorité au sein du mouvement socialiste de l’époque ; il a déclaré que l’instrument de l’internationalisme n’était ‘‘pas un outil efficace en temps de guerre’’. Alors qu’il était précédemment généralement reconnu que le capitalisme conduisait à la guerre, au début de cette guerre, la réponse du socialisme a été ignorée.

Cependant, plusieurs guerres ont pris fin par la lutte des classes, y compris par la (menace de) révolution. Avec la Révolution russe de 1917, il était devenu intenable de poursuivre la Première Guerre mondiale. La Révolution allemande de novembre 1918 lui a donné le coup de grâce. En 1973, le président américain Richard Nixon n’avait plus d’autre alternative à sa disposition que le retrait des troupes du Vietnam, car la poursuite de cette guerre menaçait de conduire à une révolte sociale incontrôlable aux Etats-Unis.

Beaucoup de forces limitent leurs efforts à des appels désespérés en faveur de négociations de paix entre les dirigeants du monde, alors que se sont ces mêmes dirigeants capitalistes qui s’engagent dans les diverses guerres tout en employant une rhétorique favorable aux solutions politiques plutôt que militaires. Mais la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens. Pour combattre un incendie, on fait appel aux pompiers, pas aux pyromanes.

Construire un mouvement anti-guerre

L’histoire récente illustre elle aussi le potentiel d’un fort mouvement anti-guerre. Fin 2002 et début 2003, les mobilisations ont été massives contre l’invasion imminente de l’Irak. Des millions de personnes sont descendues dans les rues lors de la plus grande journée internationale d’action jamais vue. Ce mouvement de masse a pourtant eu lieu à la suite du triomphalisme néolibéral des années 1990.

Depuis la récession économique de 2008, nous sommes dans une autre situation : l’autorité de l’ensemble des institutions établies ainsi que des politiciens a encore été sapée. Des premières expériences de mouvements de masse ont renversé des dictateurs en Tunisie et en Egypte ; des couches plus larges cherchent des alternatives à la situation actuelle et, dans certains pays, ils s’orientent explicitement vers le socialisme. Un puissant mouvement anti-guerre irait peut-être aujourd’hui un cran plus loin avec un élément insuffisamment présent en 2003 : le blocage des ports et de l’industrie de l’armement ou, si nécessaire, de l’ensemble de l’économie afin d’arrêter (chaque pas vers) la guerre.

La situation désespérée en Syrie et ailleurs n’entraîne pas encore de mouvements de masse. Beaucoup sont paralysés par le désespoir. L’escalade de la guerre, la fatigue concernant cette dernière et la résistance croissante aux dépenses militaires insensées peuvent conduire à de nouveaux mouvements anti-guerre. Cependant, nous ne devons pas simplement attendre que cela se produise ; il nous faut dès à présent poser les bases d’une résistance anti-guerre active. Nous ne créons pas la scène historique sur laquelle nous sommes actifs, nous devons agir sur le terrain que l’Histoire a créé.

Que peut nous apprendre Trotsky ?

L’année dernière, nous avons accordé beaucoup d’attention au 100e anniversaire de la Révolution russe et nous ferons de même avec celui de la Révolution allemande de 1918. Ces deux mouvements révolutionnaires résultent de la Première Guerre mondiale et ne peuvent être compris sans une meilleure compréhension de cette guerre elle-même. Léon Trotsky a écrit beaucoup de matériel durant la guerre, y compris son texte ‘‘La Guerre et l’Internationale’’ dans lequel une vue d’ensemble de la situation et un programme anti-guerre ont été présentés. Dans sa correspondance de guerre, il discute des principaux développements ainsi que de la vie quotidienne sur la ligne de front. Il a par exemple décrit les tranchées ou le destin du 7e régiment lors, entre autres, de la terrible destruction de Louvain.

Le message central de Trotsky était que, malgré et en dépit de l’horreur, il restait optimiste. ‘‘Nous, marxistes révolutionnaires, n’avons aucune raison de perdre espoir. L’époque dans laquelle nous entrons sera notre époque. Le Marxisme n’est pas vaincu. Au contraire : si le grondement de l’artillerie sur tous les champs de bataille européens signifie la faillite des organisations historiques du prolétariat, il proclame la victoire théorique du Marxisme. Que reste-t-il à présent du développement ‘‘pacifique’’, de l’effondrement des contradictions capitalistes, de l’accroissement mesuré et progressif du Socialisme ?’’ La guerre ne résout pas la question ; ‘‘au contraire, elle la rend plus aiguë. Et voici le monde capitaliste placé devant ces deux possibilités : Guerre permanente ou Révolution du prolétariat’’.

L’horreur de la guerre – de la Première Guerre mondiale à la Syrie, l’Irak ou Gaza aujourd’hui – est une conséquence sanglante du capitalisme. Tant que le capitalisme existera, cette tendance à la barbarie se poursuivra.

Pour éviter la guerre, nous devons combattre le capitalisme. Des partis ouvriers massifs et indépendants qui défendent une alternative socialiste internationaliste au capitalisme restent la meilleure garantie contre la guerre. Ils peuvent poser les bases d’un monde socialiste basé sur la planification démocratique de l’économie, ce qui signifie qu’il n’y aura plus de lutte pour les marchés et les intérêts économiques, lutte inévitable au sein du capitalisme et qui continue de conduire à des conflits.

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