Mise à jour des perspectives – Document du PSL/LSP pour ses Congrès régionaux (1)

Fin novembre / début décembre, le PSL/LSP a organisé des congrès régionaux dans les six districts dans lesquels s’organisent son travail. L’objectif d’un Congrès régional est d’évaluer la situation politique et notre fonctionnement au niveau local. La discussion politique reposait, entre autres, sur une résolution d’actualité approuvée par le Comité national du parti. En raison des circonstances actuelles, la résolution de cette année a été un peu plus longue que d’habitude. Nous publions cette résolution en deux parties : aujourd’hui la partie internationale, demain la partie sur la Belgique. L’édition du texte a été achevée fin octobre, certains éléments sont donc évidemment datés.

Lénine : « Il y a des décennies où rien ne se passe et des semaines où des décennies se produisent. »

C’est le 11 mars que l’OMS a qualifié l’épidémie de Covid 19 de pandémie. Depuis lors, plus de 33 millions de personnes ont été infectées et plus d’un million sont décédées. L’événement est décrit comme celui ayant eu le plus grand impact sur la vie depuis la Seconde Guerre mondiale et il aura une influence décisive au cours de ces deux prochaines années sur les perspectives tant économiques qu’en termes de lutte des classes et de conscience, au moins jusqu’à ce qu’un vaccin correct soit disponible et accessible à une échelle suffisamment grande.

Il y a moins d’un an, lors de notre dernier Congrès national, nous avons écrit qu’une nouvelle récession aurait un impact majeur sur la vision du monde de la nouvelle génération. L’année 2019 a été caractérisée par des mouvements et des soulèvements de masse dans un contexte de ralentissement de l’économie mondiale, ce n’était qu’une question de temps avant qu’elle ne se transforme en récession. Dans son document de perspectives pour son Congrès mondial au début de cette année, ASI avait identifié l’année 2019 comme un tournant, avec le modèle néolibéral discrédité. La lutte pour un autre modèle, bien qu’une alternative claire ne soit présente, faisait déjà partie des mouvements qui émergeaient à l’époque.

Mais rien ne pouvait nous préparer à l’impact qu’a eu la propagation rapide de la pandémie de Covid 19 au début de cette année et depuis lors. Même si elle a temporairement interrompu les mouvements de lutte qui se développaient en 2019, elle a conduit à un approfondissement qualitatif de tous les processus dont nous avons discuté lors de ces Congrès. La pandémie a aggravé toutes les contradictions existantes et a plongé le capitalisme dans l’une des crises les plus profondes de son histoire. Nous sommes entrés dans une ère complètement nouvelle, avec une combinaison de différentes crises qui se renforcent mutuellement. Chacune de ces crises à elle seule – la crise sanitaire, la crise économique, la crise sociale ou la crise climatique – suffit à alimenter cette remise en cause plus fondamentale du modèle de société capitaliste. La combinaison de ces crises et de leur impact sur la vie quotidienne et les perspectives d’avenir de millions et de millions de personnes est bouleversante pour la conscience, non seulement de la nouvelle avant-garde émergente, mais aussi d’une large couche de jeunes et de jeunes travailleurs. C’est vers ces jeunes, jeunes travailleurs et jeunes femmes, celles et ceux qui ont été à la pointe des différents mouvements de ces dernières années ainsi que depuis la crise du Covid 19, que le parti révolutionnaire doit d’abord se concentrer.

La pandémie et le renforcement des contradictions de classe

Si la gravité du Covid 19 a d’abord été niée et dissimulée par le régime en Chine, l’ampleur du danger posé par ce virus n’a pas non plus été prise en compte ailleurs. Pas même lorsque le régime chinois a finalement placé Wuhan dans une situation de confinement brutale. Ce n’est que lorsque sont apparues les images dramatiques de l’effondrement du système de santé en Italie et du transport de personnes décédées par véhicules militaires à Bergame (le 19 mars), entre autres, qu’une réaction mondiale hâtive a eu lieu. Un temps précieux a été perdu et a donné au virus l’opportunité de se propager rapidement dans le monde entier.

Cependant, si les hésitations initiales étaient surtout motivées par un manque de connaissances, elles ont ensuite été alimentées par la crainte de l’impact économique du confinement. Le confinement était tout ce qui restait aux gouvernements pour réagir immédiatement après trois décennies de néolibéralisme. Tout manquait. Le modèle néolibéral a conduit à la réduction des soins de santé et des services publics au minimum absolu, mais aussi à l’incroyable croissance des inégalités avec son impact sur l’état de santé général des personnes en bas de l’échelle sociale, l’explosion de la flexibilité et de la précarité sur le marché de l’emploi, les bas salaires et les logements inadéquats et surpeuplés pour les revenus les plus faibles dans les grandes villes. Tout cela a contribué à l’ampleur de l’impact du virus. Cela permettra de faire prendre conscience au personnel de santé que ce n’est pas le virus lui-même, mais le sous-investissement qui a été le plus grand tueur en tant que principale condition « sociale » sous-jacente.

Les conséquences ont été dramatiques pour des millions de personnes. Et le virus est encore loin d’être sous contrôle. Alors que dans un certain nombre de pays, la première vague fait toujours rage, la seconde est déjà bien engagée. Certains experts disent que la deuxième vague est pire que la première. Là encore, le manque de préparation saute aux yeux. Cela n’a plus rien à voir avec un manque de connaissances. C’est le système lui-même, qui ne veut pas et ne peut pas mettre en œuvre la mobilisation drastique des ressources et les réformes nécessaires pour lutter contre cette pandémie.

Les dernières révélations issues du livre de Bob Woodwards (Peur, sous-titré Trump à la Maison-Blanche (titre original en anglais : Fear: Trump in the White House) montrent le mépris de dirigeants tels que Trump mais également leur manque d’intérêt. Dès le 7 février, il savait à quel point le virus était dangereux. Néanmoins, il allait nier sa dangerosité pendant très longtemps et refuser d’adopter les mesures qui auraient pu potentiellement sauver des milliers de vies. Même aujourd’hui, alors qu’il a lui-même été atteint par le Covid 19, il n’est pas tant inquiet des millions de personnes qui pourraient encore tomber malades et décéder, il l’est de l’impact que cela pourrait avoir sur sa réélection. Une fois de plus, il sous-estime consciemment le danger du virus dans sa communication. Mais cette réflexion – sauver des vies ou sauver les intérêts économiques des patrons – va jouer un rôle majeur partout, et joue encore un rôle aujourd’hui. Le nouveau Premier ministre belge, Alexander De Croo, a clairement indiqué dans son discours d’intronisation que l’économie belge ne peut plus faire face à un nouveau confinement général. « Nous devons tous apprendre à vivre avec le virus » est la nouvelle devise des autorités depuis septembre. Sur le site d’information alternatif De Wereld Morgen, cela a été bien mieux formulé et de manière plus honnête. Ils y parlent d’apprendre à « mourir » avec le virus. Car les investissements et les réformes sociales radicales nécessaires pour que la majorité de la population puisse vivre avec le virus de la manière la plus sûre possible, jusqu’à l’arrivée d’un vaccin, n’ont pas été réalisés. La lutte pour ces investissements et ces réformes – sur le lieu de travail, à l’école ou à l’université, pour des équipements publics et des investissements dans l’espace public, pour un sérieux refinancement des soins de santé, de l’enseignement, des soins aux personnes âgées, etc. – restera partie de la lutte des classes à court et moyen terme. Après les premières actions croissantes en de nombreux lieux de travail, notamment de la part du personnel de la santé, dans de nombreux pays pendant et immédiatement après la première vague, nous voyons de nouvelles actions émerger. Parmi les plus intéressants se trouvent les actions des élèves et enseignants de Grèce, qui ont débrayé pour occuper 700 écoles suite à la résurgence du virus, en exigeant un maximum de 15 élèves par classe. En Irlande également, les élèves se sont tournés vers les grèves après qu’il soit devenu évident qu’il y avait eu des foyers de coronavirus dans 48 écoles depuis leur réouverture. Ce type d’action fera partie de la lutte des classes. La nécessité de la lutte et de l’organisation par en-bas sera ainsi davantage popularisée et les limites du système pour combattre ce virus mieux comprises.

Il est également évident que le virus frappe les masses pauvres et la classe ouvrière plus durement que la classe possédante. Certains des foyers épidémiques étaient liés aux conditions d’exploitation et d’esclavage extrêmes des migrants dans les villes européennes et ailleurs. C’est parmi les couches les plus exploitées et opprimées de la population, et dans les quartiers les plus densément peuplés, que le virus se propage le plus rapidement et fait le plus grand nombre de victimes.

En raison de son impact, la discussion sur les perspectives ne peut être séparée du développement de la pandémie. Il est toutefois dans l’intérêt du capitalisme d’essayer de contrôler le virus autant que possible. Par exemple, les gouvernements libèrent des millions pour soutenir le secteur pharmaceutique afin de mettre au point un vaccin le plus rapidement possible, de pouvoir le produire le plus massivement possible, puis de le rendre le plus accessible possible. Mais la nature du capitalisme, la profondeur de la crise économique et la recherche du profit par ces multinationales constituent des obstacles majeurs. Cela signifie que dans la plupart des pays, l’introduction de confinements locaux et généraux et l’application de la répression la plus brutale et de la restriction de la liberté de mouvement de larges pans de la population resteront nécessaires dans un avenir proche, comme nous l’avons vu récemment en France et à Madrid, par exemple. Mais cela démontrera également la nécessité de nationaliser ce type de secteurs clés afin de les placer sous contrôle démocratique de manière à rendre le vaccin accessible à toutes et tous. Tous les gouvernements essaient de placer la responsabilité sur le dos des masses populaires. Mais peu de choses dans l’histoire récente ont autant exposé la brutalité et le visage inhumain du capitalisme que la manière dont les gouvernements font face à la pandémie. Cela a aggravé la crise politique de l’establishment capitaliste dans de nombreux pays et, en l’absence d’une force socialiste de gauche, cela a renforcé le vide politique, avec comme caractéristique principale de cette nouvelle période une grande instabilité politique. C’est notamment le cas aux États-Unis, où le déroulement de la campagne présidentielle et son résultat sont suivis avec beaucoup d’inquiétude.

Il est donc important de répéter systématiquement :

  • Que les scientifiques avaient prédit il y a des années le risque de développement de pandémies et exigé des investissements substantiels pour s’y préparer, mais que le profit à court terme et la logique budgétaire rigide du néolibéralisme ont empêché les gouvernements de prendre ces précautions. En 2016, le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement (PNUE) expliquait que la croissance des maladies transmises de l’animal à l’être humain s’explique par la destruction de la biodiversité et des écosystèmes.‘‘Le risque de pandémie mondiale s’accroît de plus en plus et le monde n’est pas prêt’’, prévenait encore l’Organisation Mondiale de la Santé en septembre 2019. Mais à l’image des rapports de scientifiques sur le climat, cette étude et ses conclusions pratiques (notamment des investissements massifs dans les soins de santé) ont été ignorés.
  • Le néolibéralisme a rendu des millions de personnes extrêmement vulnérables en réduisant, entre autres, les soins de santé à un minimum absolu. Cette prise de conscience s’est traduite par les slogans des soignants et militants de « La Santé en Lutte » dans les hôpitaux bruxellois, qui ont attiré l’attention sur le slogan « vous comptez vos sous, nous comptons nos morts ». Cela illustre la prise de conscience que ce n’est pas le virus en tant que tel, mais le système de profit, qui constitue le grand meurtrier.
  • Que l’hésitation systématique montre ce qui est prioritaire sous le capitalisme. La phrase de Trump : « La solution ne devrait pas être pire que le problème » a été reprise ici par Bart De Wever : « Nous avons fermé beaucoup plus que nos voisins et il y a beaucoup plus de chômage technique », a-t-il critiqué dans le studio de VTM NIEUWS (20 avril). « Cela ne peut pas durer, il y a trop de gens chez eux ». La protection des intérêts économiques de la classe dirigeante est le motif de cette hésitation et de la ruée vers le déconfinement de l’économie en mai, avant même que les chiffres d’infection ne soient suffisamment réduits. Là encore, ce n’est que lorsque la pression de la base est devenue trop forte que le confinement a été annoncé. Ce n’est pas pour rien que la Belgique est l’un des pays occidentaux les plus touchés, avec (au début du mois d’octobre) plus de 10.000 morts. L' »économiste de la santé » Annemans, qui fait maintenant partie de la nouvelle équipe d’experts du Celeval, a déjà froidement calculé en mars le coût du travail d’une vie par travailleur et l’investissement social pour sauver des vies.
  • Mais aussi, et c’est peut-être le nouveau facteur le plus important dans nos perspectives de lutte des classes, par rapport à la crise de 2008-09, celle-ci, avec ses confinements, a démontré plus clairement le rôle absolument crucial ou essentiel de la classe ouvrière dans la société.

C’est ce que nous devons renforcer par notre travail politique et nos revendications. Le programme contre l’épidémie de coronavirus que nous avons élaboré avec le parti reste un guide important pour nos interventions dans les mois et les années à venir. Ce sont les travailleurs des secteurs essentiels, avec leur fierté nouvellement acquise, leur conscience plus aiguisée et le soutien de l’opinion publique dans la société, qui se trouvent au premier rang du combat. Dans le monde entier, nous constatons une recrudescence des luttes des travailleuses et travailleurs des soins de santé, de l’enseignement, de la distribution,…

Pour les marxistes, une discussion sur les perspectives n’est jamais un exercice académique. Il s’agit d’un guide pour l’action! Cela signifie que nous essayons non seulement d’estimer le plus finement possible quels sont les développements les plus probables, afin d’être aussi bien préparés que possible, mais également que nous prêtons attention aux éléments et développements de la situation objective qui peuvent faire avancer la lutte de classe de même que la conscience des masses et renforcer le parti révolutionnaire.

«Une crise économique pas comme les autres»

Le monde entre dans une crise économique beaucoup plus profonde qu’il y a 12 ans. Dans son rapport de juin dernier, le FMI évoque «une crise pas comme les autres» et prévient que «la reprise est très incertaine».

La baisse du PIB mondial devrait être de 5,2% cette année. Plus de 170 pays connaîtront une croissance négative du revenu par habitant cette année. Si nous omettons la Grande Dépression et certains moments spécifiques liés aux guerres mondiales, nous connaîtrons la pire récession en 150 ans.

Cette crise, qui s’est développée à travers la pandémie et ses confinement, est aussi beaucoup plus rapide et plus profonde que n’importe quelle crise antérieure. Ce qui a pris jusqu’à trois ans dans la crise précédente, s’est produit cette fois-ci en seulement trois semaines. Nous avons connu une baisse importante et brutale du PIB dans presque tous les pays, de même qu’un nombre massif de faillites faillites, une hausse du chômage, l’effondrement des marchés boursiers, le gel des marchés du crédit, etc. Il y a eu un choc d’offre majeur avec l’arrêt de la production dans les secteurs industriels et des services, ainsi qu’une baisse sans précédent de toutes les composantes de la demande – consommation, dépenses en capital et exportations.

Cette crise fut également beaucoup plus globale et synchronisée que celle de 2008. En Amérique latine, par exemple, ses effets ont été immédiats, contrairement à la crise précédente. Cette année, la région connaîtra la pire performance économique de son histoire, directement liée à la pandémie, mais aussi en conséquence de la baisse des prix des matières premières, de la baisse des importations en provenance de Chine et de la baisse du tourisme et du soutien financier que les migrants transfèrent à leurs familles depuis l’étranger. La crise en Afrique subsaharienne est considérée comme sans précédent par le FMI et reflète les mêmes facteurs et la même ampleur, avec un accent sur la baisse des prix du pétrole. La population considérablement jeune et le fait que les gens vivent et travaillent principalement à l’extérieur offrent cependant moins de prise au virus. Les économies des États-Unis et de la zone euro devraient reculer respectivement de 8% et 10,2%. La prévision d’une croissance de seulement 1% pour la Chine est une catastrophe selon les normes chinoises, avec d’énormes implications sociales et politiques et des répercutions mondiales. Le chômage atteindra un niveau record cette année. Dans les économies avancées, le chômage devrait atteindre son plus haut niveau depuis la Grande Dépression. En avril et mai uniquement, 22 millions d’emplois ont été perdus aux États-Unis, le taux de chômage atteignant 14,7%. Une partie de cela a maintenant été récupéré avec la réouverture de grandes parties de l’économie. Mais le niveau de chômage reste très élevé à 8,4% (Financial Times, 2 octobre) avec un total de 26,5 millions de personnes réclamant des allocations de chômage. Dans le monde néocolonial, la situation sera encore pire. Même les désastreuses prévisions actuelles pourraient être des sous-estimations étant donné que la pandémie est loin d’être maîtrisée. L’Amérique latine et l’Inde sont désormais les épicentres de la pandémie.

Ce que le FMI a appelé le «grand confinement» a été le facteur clé immédiat causant un ralentissement brutal de l’économie dans le monde. Mais la pandémie n’est pas le seul facteur à l’origine de la crise et la reprise sera d’autant plus compliquée. La pandémie a aggravé les contradictions structurelles du système capitaliste qui n’ont pas été résolues depuis la Grande Récession de 2008. La forte baisse de la demande que nous constatons aujourd’hui n’est pas sortie de nulle part. Il s’agissait d’une tendance bien avant l’éclatement de la pandémie qui reflète les contradictions structurelles du capitalisme et du modèle néolibéral.

Nous avons également assisté à une énorme accumulation de dettes publiques et privées (gouvernements, entreprises et ménages) que nous avons déjà abordée et qui n’a fait qu’exploser davantage. Un quart du PIB mondial a déjà été injecté dans l’économie par les banques centrales et les gouvernements cet été pour éviter un nouvel effondrement. Certaines prévisions ont souligné le danger représenté par l’énorme montant de dettes d’entreprises à risque, 19.000 milliards de dollars (CNN Business, mars 2020), si ces entreprises venaient à manquer de bénéfices pour rembourser leurs dettes. Cela seul pourrait provoquer un effondrement financier mondial et c’est ce qui rend si fondamentales ces injections de liquidités de la part des gouvernements et des banques centrales.

Le commerce mondial, qui a chuté d’environ 2% par an avant la pandémie, devrait se contracter de plus de 13% cette année, plus rapidement que lors de la dernière grande récession. Nous assistons à un processus de démondialisation qui s’approfondit maintenant de manière drastique. Tout cela rend les conditions d’une reprise économique beaucoup plus difficiles aujourd’hui qu’en 2008/2009. Il y a eu un certain «rebond», mais on pense qu’une grande partie des entreprises et des emplois maintenus aujourd’hui par des mesures telles que les reports de paiement et les diverses formes de chômage économique représentent des « emplois zombies ». En Europe, 9 millions d’emplois, dont les salaires sont encore partiellement payés par les gouvernements, sont considérés comme des « emplois zombies ».

Le capitalisme dispose de beaucoup moins de marge de manœuvre pour contenir la crise. Par exemple, la situation économique en Chine est désormais beaucoup plus incertaine et plus faible. En 2008, la Chine a joué un rôle crucial pour éviter que la Grande Récession ne se transforme en Grande Dépression. En 2008, Pékin a annoncé un plan de relance économique de près de 600 milliards de dollars, soit 13% du PIB chinois de l’époque, et une forte expansion du crédit. La situation est très différente aujourd’hui. Les mesures budgétaires de cette année en Chine sont estimées par le FMI à 4,6% de son PIB.

Les mesures de relance économique de nombreux autres pays sont en revanche substantielles, du jamais vu, et visent à empêcher un effondrement total à court terme. Le déficit budgétaire américain en juin équivalait à lui seul à la quasi-totalité de l’exercice 2019. Le déficit total au cours des douze mois précédant juin était supérieur à 3 milliards de dollars. Cela représente plus du double de l’année fiscale précédente (BBC, 11 septembre 2020) et sera le plus grand déficit annuel depuis la Seconde Guerre mondiale.

Mais les mesures de relance favoriseront-elles une solide reprise? Les politiques des banques centrales, par exemple, ont principalement stimulé les investissements spéculatifs sur les marchés financiers (avec des chiffres records en bourse concernant les technologies américaines cet été) au lieu d’investissements productifs en raison de la faiblesse structurelle de la demande, du manque de confiance des consommateurs et des entreprises et de la perspective de profit à court terme. Un consensus grandit pour que les gouvernements investissent davantage les pouvoirs publics pour compenser le manque d’initiative privée.

Le néolibéralisme et sa logique de libre marché, les privatisations, la déréglementation, l’austérité et les excédents budgétaires sont durement touchés par la crise. Cela alimente la tendance vers un nouveau modèle capitaliste alternatif, un moyen pour les classes dirigeantes d’essayer d’éviter un effondrement du système, tout comme dans les années 1930.

Mais dans ce contexte, nous constatons aussi la croissance du nationalisme bourgeois, des tensions et guerres commerciales, du protectionnisme et même des conflits militaires. Les tensions les plus récentes se situent entre la Grèce et la Turquie en Méditerranée orientale à propos de la découverte de nouveaux gisements de gaz, et entre la Russie et la Turquie sur le Haut-Karabakh, où au moins 169 personnes ont déjà trouvé la mort (Financial Times, 3 octobre). Mais nous pouvons énumérer bon nombre des tensions croissantes qui indiquent une course et une concurrence croissantes pour les ressources naturelles, les progrès technologiques et la part de marché sous pression de la crise.

Avec la pandémie, les mesures de distanciation sociale et l’effondrement économique, des millions de travailleurs et de pauvres ont été confrontés au dilemme de mourir soit de faim, soit du virus. Selon le Programme alimentaire mondial des Nations Unies, 121 millions de personnes supplémentaires pourraient être au bord de la famine cette année en raison des conséquences sociales et économiques de la pandémie. Un rapport récent d’Oxfam a révélé que 12.000 personnes par jour pourraient mourir de faim d’ici la fin d’année. Ce nombre est potentiellement plus élevé que celui des décès dus à la maladie. Dans les deux cas, famine ou virus, ceux qui souffrent et meurent le plus sont les pauvres, les Noirs, les peuples autochtones et les femmes.

D’un autre côté, il y a l’immense croissance des inégalités de revenus. Avant même que n’éclate la pandémie, cet écart avait atteint de nouveaux records, avec les États-Unis comme principal exemple. Cela a été cité comme raison pour expliquer que le pays le plus riche au monde est si vulnérable au virus. Une nouvelle étude (Rand Corporation: «Trends in Income from 1975 to 2018») a calculé qu’au cours des 4 décennies entre 1975 et 2018, il y avait eu une ‘redistribution inversée’ de plus de 47.000 milliards de dollars des 90% vers les 1% d’Américains les plus riches. En 2020, les 50.000 milliards auraient largement été dépassés. Les récentes données d’Oxfam, notamment concernant les 500 personnes les plus riches de la planète qui ont déjà vu leur fortune augmenter de 871 milliards de dollars en 2020, montrent également qui sont les vrais gagnants de la crise du Covid 19.

Une nouvelle guerre froide

Une caractéristique centrale de la période historique que nous traversons est la guerre froide inter-impérialiste entre la Chine et les États-Unis. La crise a conduit la classe dirigeante américaine et ses représentants politiques à mettre encore plus l’accent sur le protectionnisme et à approfondir la confrontation avec l’ennemi chinois. Biden essaie lui-même d’être plus anti-chinois que Trump. Cela illustre le développement d’un nationalisme économique. Xi Jinping a également adopté une position plus nationaliste concernant la pandémie, les différends en mer de Chine méridionale, la confrontation avec les Etats-Unis, la question de Hong Kong et celle de Taiwan. Les dangers de cette situation peuvent être illustrés par le conflit frontalier avec l’Inde dans l’Himalaya, où il y a eu de premiers morts. Mais le régime de Xi Jinping et du Parti communiste chinois comporte des divisions. Il existe un conflit explicite entre les deux personnalités politiques les plus en vue du pays: Xi Jinping et le Premier ministre Li Keqiang.

L’une des conséquences les plus dramatiques de ce tournant du régime chinois et des conflits internes est la nouvelle loi sur la sécurité nationale de Hong Kong. Elle s’est avérée beaucoup plus radicale que ce qui était initialement prévu. Elle représente une défaite pour le mouvement démocratique et une sorte de coup d’État militaire à Hong Kong – un Tiananmen sans chars, comme le disent nos camarades. Le principal objectif du régime est de faire une démonstration de force pour créer un effet de choc non seulement sur le peuple de Hong Kong, mais aussi sur la Chine continentale et même sur les opposants de Xi Jinping au sein du PCC.

Avec la pandémie et la crise actuelle, le processus de découplage et de division entre deux sphères d’influence parallèles menées par les États-Unis d’une part et la Chine d’autre part tend à s’accélérer. Le partenariat tendu entre la Chine et les États-Unis qui a caractérisé toute la période précédente du capitalisme international est en train de disparaître pour être remplacé par une relation qualitativement plus conflictuelle. Le rôle des marxistes révolutionnaires n’est pas de prendre parti, mais de stimuler des deux côtés la lutte ouvrière en faveur d’une réelle alternative au capitalisme.

Dans cette période beaucoup plus conflictuelle de relations internationales et de lutte de classe, des éléments de révolution et de contre-révolution se produiront simultanément. Les crises économique, sociale et sanitaire aggraveront les crises politiques dans de nombreux pays. Nous avons déjà vu la force des lutte de masse en 2019 ainsi que son potentiel révolutionnaire en Amérique latine, en Afrique, au Moyen-Orient et dans d’autres régions du monde. Dans les pays où le mouvement ouvrier ne prend pas les devants, mais plus généralement aussi en raison de l’absence d’alternative claire à l’ordre des choses actuel, il y a une tendance à une escalade autoritaire et à une répression croissante de l’Etat. Nous devons y être préparés, tout comme les camarades de Chine / Hong Kong. Une campagne de solidarité internationale sera lancée par ASI à la fin de cette année. Mais il faut aussi se préparer à une situation où le fouet de la contre-révolution poussera à la révolution. La lutte de 2019 a été temporairement interrompue par la pandémie et les mesures d’isolement social, mais elle refait régulièrement surface avec des contradictions encore plus grandes et avec un potentiel explosif impressionnant. Les derniers exemples ont été le puissant mouvement au Liban après l’explosion de Beyrouth, le soulèvement en Bolivie après le report des élections et la révolution contre Loukachenko au Bélarus.

Cette constellation, bien sûr, présente de graves risques et menaces pour l’humanité, avec un potentiel de conflits militaires et de guerres. Mais cela a aussi d’énormes implications pour la conscience des masses et la volonté de se battre de millions de personnes sur la planète. Dans ce contexte, il y aura des opportunités pour le mouvement ouvrier et les socialistes révolutionnaires, mais aussi de nombreuses complications. Aux Etats-Unis, avec BLM, nous avons vu que l’immense potentiel s’est transformé en une action plus désespérée en raison de l’absence de stratégie, de programme et de perspective pour transformer ce potentiel en un puissant mouvement capable d’imposer un changement. Nous avons vu ce phénomène dans plusieurs pays en 2019. Avec des victoires et des défaites, des hauts et des bas, nous verrons le même processus de lutte dans de nombreux autres pays dans la période à venir. Une alternative socialiste est la seule issue possible à la crise actuelle. Nous devons construire cette alternative en intervenant activement dans les luttes, armés d’un programme, d’une stratégie et d’une organisation capables de les conduire à la victoire. À l’Université marxiste virtuelle cet été, un camarade brésilien a décrit la période à venir comme étant « la plus décisive depuis de nombreuses années pour le mouvement ouvrier et sans aucun doute la plus importante de nos vies et de celle d’ASI ».

Les effets sur la conscience et le retournement de la politique économique

L’autre facteur important, en plus de la pandémie, est la question des conclusions que tireront des millions de travailleurs et de jeunes lorsqu’ils seront pleinement confrontés à cette deuxième crise économique majeure de leur vie. Jusqu’à présent, dans le monde capitaliste avancé, des mesures importantes telles que les systèmes de chômage économique ont été adoptées, qui ont agi comme de véritables amortisseurs non seulement pour la conscience des masses mais aussi pour le développement de la pauvreté et du chômage à une échelle plus massive. Une partie importante de la classe ouvrière a ainsi été sauvée du sort que subissent déjà les plus pauvres aujourd’hui: celles et ceux qui sont laissés pour compte, avec une explosion de personnes dépendant des banques alimentaires pour nourrir leurs familles, y compris dans les pays occidentaux.

En Allemagne, il a été décidé de laisser en application le «Kurzarbeit», une allocation pour celles et ceux qui sont devenus chômeurs temporaires et / ou à temps partiel, jusqu’à la fin de l’année 2021. En Espagne, pays qui a été très durement touchée par le Covid 19 qui frappe à nouveau très fort après une courte pause, un programme similaire se poursuivra «aussi longtemps que nécessaire», selon le ministre du Travail (de Podemos). En Belgique, ce sera jusqu’à la fin de cette année. Etc. Mais aux États-Unis, l’allocation de 600 $ en plus de l’allocation chômage a été supprimée en août. Sa continuation est au cœur de nombreux débats au Congrès entre démocrates et républicains.

Le motif de ces dispositifs est de protéger le tissu économique (c’est-à-dire de ne pas couper trop de potentiel économique potentiellement rentable et de couper le marché – protéger les parts de marché – jusqu’à des perspectives de vaccin en quantité suffisante pour que le virus soit maîtrisé), en l’absence de moteur pour redémarrer l’économie, sauf en stimulant la demande du gouvernement. La profondeur de la crise politique pour tous les partis bourgeois et la crainte de véritables explosions sociales jouent également.

Aux Etats-Unis, BLM fut une telle explosion sociale, en pleine crise de Covid 19. Cette explosion a été déclenchée par l’assassinat policier de Georges Floyd, mais elle n’a pu prendre un caractère aussi explosif et compter sur un soutien aussi massif de l’opinion publique qu’en raison des chocs précédents, de la colère présente et de l’expérience de la pandémie. Contrairement à ce qui fut le cas en 2014, ce mouvement dispose d’un énorme soutien dans la société; il est de caractère plus multiracial avec une ouverture aux revendications sociales qui démontre que le soulèvement représente bien plus qu’une réaction à la brutalité policière et aux discriminations dont souffrent la population afro-américaine. Ce n’est pas un hasard si l’un des slogans centraux est : « Tout le système est coupable ».

Notre parti a joué un excellent rôle. Il a démontré ce qu’une petite force bénéficiant d’une certaine audience et d’une certaine autorité peut faire pour souligner et stimuler le rôle que la classe ouvrière doit jouer indépendamment tout en liant les revendications démocratiques contre la répression, les discriminations et l’oppression policière aux revendications sociales. Le mouvement a donné un nouvel élan et un sens à la lutte pour la Taxe Amazon, une nouvelle victoire obtenue par notre parti à Seattle. C’est en raison de cette capacité à transformer le potentiel existant en organisation et en action que l’establishment capitaliste recourt à tous les moyens pour miner la position de nos camarades de Seattle. Après avoir contesté la réélection de Kshama avec des moyens inédits, une campagne se déroule actuellement pour la destituer en tant que membre du conseil de ville.

Ce n’est pas un hasard si ce sont les couches les plus opprimées de la société qui agissent en premier. La communauté afro-américaine aux États-Unis porte le plus grand fardeau de la pandémie, avec le plus de décès et d’infections. C’est aussi celle qui est la plus touchée par les suppressions d’emplois et celle qui est surreprésentée dans les secteurs essentiels sous-payés et sous-évalués comme la santé et la distribution.

Ce meurtre et le soulèvement qui a suivi ont trouvé une résonance dans le monde entier. Des millions de jeunes s’y sont reconnus, en particulier celles et ceux issus de l’immigration. C’était une source importante d’inspiration mais aussi de radicalisation pour cette nouvelle génération. Tout comme le mouvement pour l’émancipation des femmes et le mouvement pour le climat qui ont précédé ce mouvement antiraciste, ce mouvement est immédiatement devenu international. L’atmosphère reflétée dans cette lutte était impressionnante, notamment que cette génération n’est plus disposée à «accepter les choses qu’elle ne peut pas changer, mais veut changer les choses qu’elle ne peut pas accepter», pour reprendre les mots d’Angela Davis. Cette génération – avec ses premières expériences d’action de masse, de militantisme et d’activisme, ainsi que son ouverture et son intérêt pour les idées socialistes – entrera demain sur les lieux de travail.

Les conséquences politiques de la pandémie et de la façon dont elle a été gérée par Trump sont déjà énormes. Pour la première fois, la réélection de Trump a été menacée et Biden a pu compter sur une avance significative. Mais la situation est très instable. Le mouvement BLM a atterri dans une impasse et dans la violence, ce qui a été stimulé par l’intervention d’extrémistes de droite. Cela a donné à Trump l’occasion de se présenter comme le candidat de l’ordre public. Il soutient ouvertement ces groupes radicaux blancs d’extrême droite. Lors du premier débat avec Biden, il a refusé de dénoncer les actions des «Proud Boys» et leur a demandés de se tenir prêts si les élections lui étaient volées. Cette campagne électorale hautement polarisée pourrait créer des tensions le jour du scrutin. Trump A déjà averti qu’il n’accepterait pas de défaite. Cela montre l’extrême volatilité de la situation. Différents scénarios sont possibles le jour du scrutin. Mais dans tous les scénarios, la faiblesse de Biden, le discrédit du Parti démocrate et l’absence d’une force de gauche représentent les facteurs les plus importants de la situation. L’extrême droite dispose d’un potentiel de croissance, mais la question d’un troisième parti se posera également comme un point de lutte majeur. La capitulation de Sanders face à l’establishment démocrate est une leçon cruciale.

Le grand changement qui se produit dans les politiques économiques des gouvernements et partis capitalistes est donc motivé non seulement par la profondeur de la crise économique, mais aussi par la crainte d’une nouvelle érosion de leur base sociale. Cela a conduit certains des gouvernements les plus à droite et les plus populistes de droite, comme celui de Boris Johnson au Royaume-Uni, à parler d’une «façon Roosevelt» de sortir de la crise.

Voici une indication des efforts exceptionnels déjà consentis par les gouvernements pour soutenir la chute libre de l’économie. Mesures fiscales pour 2020 en réponse au coronavirus en date du 3 septembre 2020, en % du PIB de 2019 (breugel.org)

Le plan de relance de l’UE en est également un exemple. Le développement inégal de la crise et de la manière dont elle a frappé ont menacé l’UE d’un approfondissement de son démantèlement. Cela explique le virage que la classe capitaliste allemande a fait en particulier sur la question du plan de relance de l’UE. Un plan de relance de 750 milliards d’euros a été décidé lors du sommet européen des 17 et 21 juillet. Cela ne suffira pas à empêcher différents pays ou groupes de pays de l’UE de se développer à des rythmes différents. Il ne suffira donc pas d’éliminer la menace qui pèse sur la survie de l’UE telle qu’elle existe aujourd’hui. Surtout si un « Brexit dur » est réalisé.

Un débat existe pour savoir jusqu’où ces mesures de relance monétaire et budgétaire peuvent aller et si elles inaugurent une nouvelle phase de politique économique. Une comparaison historique importante est celle des années 1930 aux États-Unis. Roosevelt est souvent dépeint comme un ami de la classe ouvrière par les réformistes d’aujourd’hui. En réalité, c’était un représentant de la classe dirigeante qui tentait désespérément de limiter l’effondrement de l’économie en stimulant la demande à tout prix.

Des victoires importantes ont été remportées pour les travailleurs grâce à l’entrée en action indépendante du mouvement ouvrier, à une résistance ouvrière combative et aux grèves de 1934, précédées de puissantes actions de chômeurs, dans lesquelles les socialistes révolutionnaires trotskystes ont joué un rôle d’avant garde (ils étaient alors très petits et ont pu se construire sur base du rôle qu’ils ont joué). Lire à ce sujet «L’histoire du trotskisme américain» de James Cannon et «La rébellion des Teamsters» de Farrell Dobbs. L’attitude bienveillante des autorité au sujet de ce combat est un mythe. L’administration Roosevelt a répondu initialement par la répression la plus brutale. La police et l’armée, soutenues par les milices antisyndicales les plus enragées, ont systématiquement été déployées pour briser les piquets de grève. Chaque concession n’a été obtenue que grâce à la pression de la résistance ouvrière, ce qui a donné naissance à un nouveau type de syndicalisme de combat et à la création du CIO (Voir: «  Labour’s Giant Step: The First Twenty Years of the CIO: 1936-55  » par Art Preice).

Même aujourd’hui, les gouvernements se préparent à utiliser la force brutale. Une répression policière inédite était déjà à l’oeuvre en France avant le confinement contre le mouvement social et cela s’est poursuivi depuis. Partout, la menace du virus a été utilisée pour renforcer l’appareil d’État et appliquer des mesures et des lois plus répressives. Trump fait parfois plus que fermer les yeux sur les milices d’extrême droite, c’est un développement important qui doit être suivi et combattu. Nous sommes confrontés à la discussion sur la nécessité de l’auto-organisation et de l’autodéfense du mouvement ouvrier non seulement aux États-Unis, mais aussi au Brésil, par exemple. C’est aussi un phénomène qui est apparu dans les mouvements au Moyen-Orient et en Afrique du Nord de 2010-11, alors que le mouvement s’organisait dans sa lutte contre un régime autocratique et dictatorial.

La base de l’ère keynésienne exceptionnellement stable d’après-guerre a été permise par des conditions spécifiques développées après la Seconde Guerre mondiale : l’existence de deux systèmes antagonistes, la peur de la révolution par en-bas et la période de croissance économique. Une telle perspective est hors de question aujourd’hui. Cette crise survient à peine 11 ans après la grande récession de 2008-2009, qui a engendré un endettement sans précédent pour les gouvernements, les ménages et les entreprises. Les gouvernements capitalistes essaieront de reprendre d’une main chaque mesure et concession qu’ils ont donné de l’autre le plus rapidement possible. Le débat concernant celles et ceux qui paieront pour ces mesures est crucial. En Belgique aussi, cela reste largement flou de la part du nouveau gouvernement Vivaldi.

La question centrale, bien sûr, est de savoir si ces interventions fiscales et monétaires à grande échelle auront pour effet de sortir l’économie de la dépression. Le New Deal était à l’époque insuffisant. Ce sont les dépenses de guerre et la reconstruction consécutive à la Seconde Guerre mondiale qui ont donné un nouvel élan à l’économie mondiale et permis le nouvel équilibre des forces d’après guerre, situation dans laquelle le mouvement ouvrier a défendu et reconstruit ses conquêtes sociales par la lutte et l’organisation.

Les nouveaux plans de relance investissent dans la numérisation, la robotisation, la transition écologique,… afin de stimuler une nouvelle croissance. La nouvelle croissance de l’emploi dans ces secteurs se fera toutefois au détriment des pertes d’emplois dans d’autres secteurs. Même avant l’arrivée du Covid 19, un gros problème existait du côté de la demande. Les investissements ne se sont pas matérialisés et ont été orientés vers la spéculation. Une fois le virus sous contrôle, quelle sera la part des emplois zombies et des entreprises zombies? Si ce virus arrive rapidement à être sous contrôle… Un ajustement brutal à une nouvelle réalité économique sera très probablement nécessaire. Quelle sera la réaction de la classe ouvrière? L’expérience des interventions actuelles de l’État pour maintenir les entreprises et les profits à flot peut, comme dans les années 1930, déclencher une vague de luttes et de résistance de la part de la classe ouvrière pour la défense de ses emplois et de son avenir. Une période de paralysie ne peut bien entendu pas être exclue. Les illusions dans ces interventions étatiques peuvent également conduire temporairement à une attitude attentiste. Mais, sur base de l’expérience et au fil du temps, cette paralysie cédera inévitablement place à la colère et à l’organisation. Dans une période de dépression, lorsque le capitalisme ne parvient pas à offrir une perspective dans tant de domaines, la grève économique tend à devenir moins importante et la grève politique plus importante. Toute question, celle de l’emploi, celle d’un vaccin pour tous,… devient une question de savoir qui contrôle les moyens de production dans la société et les revendications transitoires socialistes deviennent des revendications centrales à l’enjeu de la lutte.

Une telle période d’instabilité extrême conduit toujours à une polarisation croissante, dans laquelle la réaction prend racine en même temps que l’ouverture aux forces révolutionnaires. Les forces d’extrême droite et nationalistes saisissent les troubles sociaux et le désespoir pour attiser le racisme, le sexisme, le nationalisme et le sectarisme. Le rôle et la dynamique de la lutte des classes est un facteur déterminant. C’est dans la lutte de masse que toute forme de division peut être surmontée et que les anciennes et nouvelles leçons de la lutte de classe peuvent être maîtrisées. L’une de ces leçons est que les pauvres et la classe ouvrière sont tous dans le même bateau et ne peuvent se frayer un chemin qu’ensemble. Un programme capable d’unir la classe ouvrière de tous horizons autour des besoins et des aspirations de la majorité peut trouver un grand écho et fait partie du potentiel qui existe aujourd’hui.

Ce potentiel ne se développera pas en ligne droite. Il y aura les échecs des nouvelles formations de gauche à fournir une alternative. C’est et cela restera l’une des complications les plus importantes dans un proche avenir. L’inertie et la passivité des dirigeants syndicaux et leurs liens avec les partis ouvriers bourgeoisifiés représentent également un frein majeur. Le mouvement ouvrier a reculé en termes d’organisation et de clarté idéologique. Mais il est également vrai que l’expérience de la dernière décennie de luttes parfois extrêmement féroces et de mouvements de masse, avec ses victoires et ses défaites, rend la classe ouvrière dans son ensemble moins mal préparée qu’elle ne l’était après la crise de 2008-2009. Le rôle du parti révolutionnaire est de veiller à ce que des leçons soient tirées.

Une situation explosive se développe dans toutes les régions du monde. Nous devons être ouverts à différents scénarios et suivre de près les dynamiques à l’intérieur et à l’extérieur des structures et organisations existantes telles que les syndicats. Une dépression profonde peut bien sûr avoir un effet paralysant. Mais c’est aussi un facteur profondément radicalisant et politisant. Cela signifie qu’il y a plus d’ouverture pour les socialistes révolutionnaires. Même avant que le Covid 19 ne frappe, il y avait des signes significatifs d’un réveil de la conscience socialiste, en particulier chez la jeunesse. Cette conscience avait été repoussée à des niveaux historiquement bas dans les décennies précédentes. 2019 a été une année de montée en puissance de la lutte des classes, interrompue par le Covid 19. Mais entre-temps, les événements ont renoué avec ce fil.

Les jeunes et les femmes à l’avant-garde

Black Lives Matter ont une fois de plus illustré que la lutte contre l’oppression n’est pas une question secondaire, mais une partie intégrante de la lutte des classes. Cela vaut pour la lutte contre le racisme, la violence policière, le sexisme, la LGBTQI+-phobie, la lutte pour les droits démocratiques et contre le changement climatique. Les mouvements de masse de femmes et de jeunes qui ont précédé cette crise expliquent le rôle d’avant-garde qu’ils ont joué récemment. La crise sanitaire et la crise économique profonde n’ont pas repoussé ces thèmes au second plan, mais ont plutôt renforcé toutes les formes d’oppression et de privation, ce qui assure la continuité des luttes autour de ces thèmes, mais explique aussi pourquoi ces thèmes se reflètent dans les programmes et les revendications de ces mouvements. Les revendications féministes, par exemple, faisaient partie des révoltes au Liban et au Bélarus. En Indonésie, une grève de trois jours a été déclarée par le mouvement écologiste et les syndicats contre l’assouplissement des lois environnementales et davantage de flexibilité et de réduction des salaires. Il est frappant que les jeunes et les femmes donnent le ton dans tous ces mouvements.

Ce n’est pas une coïncidence. L’impact de la pandémie et de la dépression économique qui l’a suivie sur la vie des femmes de la classe ouvrière a été phénoménal. Le New York Times (26/09/2020) a rendu compte de l’étude de cet impact par le Taub Center (une agence d’études israélienne qui mène des recherches sur la politique sociale). Cette étude conclut que la pandémie pourrait retarder de 10 ans tout progrès de la position des femmes sur le lieu de travail. C’est une étude qui décrit principalement la situation en Israël, mais les tendances et les décisions qui y sont décrites peuvent être généralisées. La fermeture des écoles et des différentes garderies pendant le confinement a eu un effet disproportionné sur les femmes partout dans le monde. Ce sont elles qui sont restées à la maison dans la plupart des cas, pour faire du télétravail et combiner cela avec la supervision des travaux scolaires et la garde d’enfants. Le chômage a augmenté plus rapidement chez les femmes, car elles travaillent sous des contrats plus précaires et moins protégés et sont donc plus vulnérables aux licenciements. La situation s’est améliorée à la fin du confinement, mais la situation est restée incertaine car de nouvelles infections ont fait surface et les enfants ou les enseignants ont dû être de nouveau mis en quarantaine. L’imprévisibilité de toute cette situation rend très difficile de réellement choisir et cela mine surtout la position des femmes au sein des ménages. Une autre étude de McKinsey Global démontre que si les femmes représentent 43% de la population active aux États-Unis, elles supportent 56% des pertes d’emplois liées au Covid. Au même moment, une pandémie cachée a eu lieu: celle de la violence contre les femmes et des féminicides. Pour la première fois, il y a eu un débat plus ouvert et public sur ce qui se passe derrière les portes closes. Au Royaume-Uni, le nombre de meurtres de femmes par leur partenaire et ex-partenaire a doublé au cours des 21 premiers jours du confinement. En Belgique, le nombre d’appels téléphoniques à la violence domestique a triplé. Il n’est donc pas inhabituel que les femmes aient été en première ligne dans de nombreuses manifestations. Aux États-Unis, plus de femmes que d’hommes ont déclaré avoir participé à des manifestations de rue au cours des 2 dernières années. Les jeunes femmes d’origine africaine ou latino étaient au premier rang du mouvement BLM. Idem pour la lutte qui s’est développée ces dernières années dans les services dévastés tels que l’enseignement et la santé, secteurs fortement féminisés. Aujourd’hui, ces services sont reconnus par de larges milieux comme des «services essentiels», ce qui a contribué à accroître la confiance en soi et à ne plus accepter que leurs salaires et leurs conditions soient à la traîne par rapport aux autres secteurs. Les régimes de droite et leurs attaques contre les droits des femmes, comme les attaques contre le droit à l’avortement aux États-Unis, en Pologne et au Brésil, les programmes de «femmes au foyer» de ces gouvernements et leurs attaques contre les droits des personnes LGBTQI + jouent un rôle et contribuent à cette radicalisation, ce qui est particulièrement visible parmi les jeunes et les jeunes femmes.

La crise du coronavirus a également frappé les jeunes de manière particulièrement dure. Il n’y a pas seulement les restrictions à la liberté de mouvement, des mesures particulièrement difficiles à supporter tout particulièrement pour la jeunesse. L’attention médiatique est placée sur la vie individuelle et le comportement de chacun, mais surtout sur ceux des jeunes. Ils sont dépeints comme irresponsables, alors qu’ils subissent l’hypocrisie des autorités en première ligne. On leur demande de faire des efforts particuliers, sur des mois et peut-être des années, mais on refuse d’investir des moyens publics dans l’enseignement, les loisirs, la culture, etc., pour qu’ils puissent être protégés du danger sanitaire. Plus que jamais, les jeunes se distancent de la politique bourgeoise traditionnelle et il y a clairement un volonté d’activisme croissante. Les conditions de crise renforceront cette tendance!

Détruire le capitalisme avant qu’il ne détruise la planète

En octobre, la plus grande expédition scientifique jamais menée dans l’Arctique s’est conclue sur le constat suivant au sujet du changement climatique : « La machine s’emballe, c’est certain ». En octobre également, l’ONU a alerté que le changement climatique est le principal responsable du doublement des catastrophes naturelles dans le monde en vingt ans, en signalant que les désastres naturels ont tué plus de 1,2 million de personnes depuis 2000 pour un coût évalué à près de 3.000 milliards de dollars. En 2011, on estimait que jusqu’à 187 millions habitaient sur des terres qui seraient sous eau en 2100. Les estimations actuelles parlent de 630 millions. Mais la catastrophe écologique mondiale n’est plus une perspective, elle a déjà commencé. Les sécheresses augmentent en nombre et en intensité, de même que le nombre de morts liés à la chaleur. Ces dernières années, les méga-feux font régulièrement la une de l’actualité, que cela soit en Australie, en Californie ou en l’Amazonie. Le nombre de réfugiés et de déplacés dans le monde a atteint les 80 millions en 2019, selon le rapport annuel du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR), un chiffre inédit. On estime qu’entre 30 et 43% d’entre eux peuvent être considérés comme réfugiés ou déplacés climatiques. Les spécialistes avertissent également du danger de la récurrence de pandémies puisque l’effondrement des écosystèmes pousse des animaux porteurs de maladies transmissibles à s’établir à proximité des zones d’habitation humaines. La 6e extinction de masse de la planète a commencé. Selon les experts biodiversité de l’ONU (IPBES), environ un million d’espèces animales et végétales sur les quelques 8 millions estimées sur Terre sont menacées d’extinction. Mais cette estimation est jugée conservatrice par divers organismes, comme le centre de recherche en botanique du Royaume-Uni (Royal Botanic Gardens, RBG) qui estime que pas moins de 40% des espèces végétales sont menacées de disparition.

Seul un changement de cap radical peut répondre à la hauteur du défi. Selon Oxfam et l’Institut de l’environnement de Stockholm, entre 1990 et 2015, le 1% le plus riche au monde a produit des émissions deux fois plus importantes que la moitié la plus pauvre de la population mondiale. Au cours de cette période de 25 années, les émissions ont augmenté de 60 %, mais parmi le pourcent le plus riche, l’augmentation a été trois fois plus importante que chez la moitié la plus pauvre. Nous avons pu constater lors du mouvement de grèves pour le climat de 2019 que les jeunes se retrouvaient particulièrement derrière le slogan « change the system, not the climate ». Nous avons pu constater l’intérêt que suscitait l’idée selon laquelle on ne contrôle pas ce que l’on ne possède pas et le contenu que nous donnons aux mesures d’expropriation, de nationalisation et de planification sous contrôle et gestion des entreprises polluantes et du secteur de l’énergie pour en assurant la transition écologique. Cette radicalisation sur le terrain de l’écologie a été alimentée par la crise sanitaire.

Les conditions matérielles objectives pointent dans la direction de mesures socialistes et du socialisme dans son ensemble. Le 4 septembre 2017, le quotidien Financial Times affirmait que « la révolution des big data peut ressusciter l’économie planifiée ». Il est évident que les possibilités de collecte de données et de calcul actuelles permettraient de porter la planification démocratique de l’économie à un degré d’efficacité inimaginable. Si ces techniques n’étaient pas possédées par les industries privées de la Silicon Valley, comme l’infrastructure qui les génère et les traite, et si la recherche scientifique était libérée de la camisole de force de la logique de marché, il serait possible de disposer d’une analyse centralisée des innombrables données relatives à la pandémie de Covid 19 ou encore au changements climatiques.

Les socialistes révolutionnaires ont longtemps été sur la défensive et leur nombre a été réduit au minimum, mais ils doivent et vont saisir chaque occasion dans cette nouvelle période pour regrouper l’expérience et l’autorité nécessaires dans la lutte pour l’orienter vers la seule issue : une sortie de la crise par le renversement du capitalisme une transformation socialiste de la société.

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Première page de Lutte Socialiste