Depuis que l’éventualité d’une reprise des cours a été annoncée, de nombreux parents, membres du personnel et élèves sont inquiets. Bien entendu, personne ne souhaite que la situation actuelle ne s’éternise et nous ne pouvons pas, à ce stade, compter sur la découverte d’un vaccin. Il est donc normal de chercher des solutions pour progressivement sortir de cette situation. Cependant, s’il est vrai que les écoles doivent s’adapter et trouver de nouveaux modes de fonctionnement, la priorité doit être la sécurité de tous et de toutes.

Par des enseignants du PSL

Une première réflexion qui s’impose face au plan de déconfinement prévu par les autorités est que l’échéance d’une semaine entre chaque étape ne permet pas d’évaluer ses effets correctement. Les experts s’accordent sur un minimum de deux semaines avant de faire une nouvelle évaluation de la situation. Alors qu’en conclure si ce n’est que le gouvernement opère des choix politiques à court terme basés sur des impératifs de profits des entreprises? Cette priorité aux objectifs économiques explique d’ailleurs que la balle ait été renvoyée vers les communautés, sans la moindre préoccupation sanitaire et pédagogique.

Le Conseil national de Sécurité a donc décidé que les cours devaient reprendre le 18 mai pour les 6e primaire et des 6e/7e secondaire. Une semaine plus tard, des 1re et 2e primaire et des 2e secondaire devraient les suivre. Dans le meilleur des cas, sans jour férié, chaque groupe d’élèves de 6e ou 7e passerait donc 12 jours en classe du 18 mai au 26 juin, en tenant compte des délibérations. Si nous faisons le même calcul pour les 1re et 2e primaire, ils viendraient 5 jours à l’école. On peut s’interroger sur l’efficacité pédagogique que cela représente. D’autant plus que cette reprise aurait certainement lieu dans un climat anxiogène, dans lequel les règles d’hygiène et de distanciation devront sans cesse être répétées. Combien de temps restera-t-il pour réellement donner cours ? Et est-ce bien réaliste de donner cours avec un masque toute une journée, avec les problèmes de compréhension que cela peut poser ?

Depuis le début du confinement, les écoles sont restées ouvertes dans le but d’accueillir les enfants des parents travaillant dans les soins de santé, la sécurité et d’autres métiers de première ligne. Toutefois, très peu d’enfants se sont retrouvés dans les garderies organisées, à hauteur généralement de 0 à 5 enfants par école. Cela s’explique très simplement: tout le monde savait pertinemment que les conditions d’hygiène n’y seraient pas respectées. Alors le seront-elles davantage aujourd’hui?

Dans tous les cas, comme le signale la circulaire, “au regard de la reprise progressive de l’activité́ économique et professionnelle, il convient d’anticiper une montée en puissance des garderies”. En effet, certains parents n’auront d’autre choix que d’envoyer leur(s) enfant(s) à l’école vu la reprise des différents secteurs ce 4 mai et le phénomène gagnera encore de l’ampleur ce 11 mai. Or, à l’instar d’autres secteurs, dans les écoles aussi le matériel manque. Actuellement, il n’y a pas de masques et/ou de gel hydroalcoolique en suffisance à disposition. Sans parler du manque criant de personnel de nettoyage – non ou peu formé à la situation particulière -, de toilettes ou de poubelles fermées. De plus, les mesures de distanciation sont difficiles à faire respecter aux plus petits enfants ou à certaines catégories d’élèves du spécialisé.

Par ailleurs, le travail des enseignants durant cette période s’avérera complexe: donner cours avec un masque et en expliquant sans cesse les règles d’hygiène et de distanciation, organiser des réunions en visio-conférence avec les parents, participer à des réunions avec les autres enseignants pour décider par exemple de quel élève dans quelle classe a besoin de venir à l’école un jour par semaine au vu de ses difficultés scolaires, surveiller les élèves inscrits en garderie, continuer à donner des travaux à faire à domicile pour les élèves qui ne sont pas à l’école et communiquer avec eux, etc.

La circulaire concernant la reprise des cours ne dit pas un mot sur la question du dépistage de chaque personne qui passe la porte de l’école. Il s’agit pourtant d’une condition de sécurité impérative. Depuis le début de la crise, la production de tests est insuffisante, mais les autorités en sont responsables puisqu’elles n’ont guère anticipé et ont refusé de considérer la réquisition de lignes de production afin d’assurer un approvisionnement suffisant en matériel de protection et en tests de dépistage. Faute de répondre à cet impératif, il nous semble évident que le système de garderie généralisé à tous les enfants de celles et ceux qui travaillent est dangereux.

La crise du coronavirus exacerbe des problèmes présents de longue date

Durant l’année scolaire, le secteur de l’enseignement souffre déjà d’une pénurie d’enseignants, d’un haut taux de burn-out, d’un manque de matériel et de moyens financiers criant. Dès lors, comment répondre efficacement à une situation de crise sans moyens humains et financiers supplémentaires?

La crise du COVID-19 met en lumière le manque drastique de moyens dans tous les services publics, conséquences des coupes budgétaires dues aux politiques d’austérité. L’école en est un exemple parmi d’autres. Ainsi, des infrastructures scolaires, le ministre du budget et de la fonction publique en Fédération Wallonie-Bruxelles, Frédéric Daerden (PS) disait encore il y a quelques mois : « il y a un sous-investissement annuel de 60 millions ». Il estimait alors qu’«il faudrait grosso modo débourser la somme de 1,2 milliard.» [1] Et le journal L’Echo nous rappelait également début janvier que « le parc immobilier scolaire de la FWB est vétuste et sa rénovation urgente. Composé d’environ 2.930 bâtiments, dont 41% en semi-préfabriqués. (…) Face à cette situation, la direction générale des infrastructures scolaires (DGI) pose un constat clair : « sans intervention (…) un scénario catastrophe entraînerait la disparition de 75.000 places dans les écoles. »[2].

Nous sommes clairement face à une crise des infrastructures dans l’enseignement causée par un sous-financement chronique. Aujourd’hui, il n’est pas inhabituel qu’il pleuve dans des classes de certaines écoles, certains bâtiments contiennent encore de l’amiante, il fait souvent trop chaud ou trop froid dans les locaux car les châssis sont vétustes et/ou la chaudière défaillante, du matériel de base comme des chaises et des bancs sont parfois insuffisants, de même que les toilettes. Les locaux sont souvent sales faute de personnel d’entretien en suffisance…

Notre enseignement est un enseignement à plusieurs vitesses qui reflète toutes les inégalités de la société. Les chiffres sont alarmants, plus d’un enfant sur quatre vit sous le seuil de pauvreté en Fédération Wallonie-Bruxelles [3]. Selon les enquêtes PISA, un quart des élèves n’atteint pas le niveau de base en sciences, mathématique ou lecture. Un quart des élèves de 4e secondaire a déjà doublé plusieurs fois. Le système scolaire belge est l’un des plus inégalitaires : 3/4 des élèves de milieux modestes sont en retard dans leur scolarité, contre 10 % dans les milieux aisés. Or, la situation actuelle va encore accroître la concurrence entre écoles et réseaux, de même que la pression mise par et sur les directions. Certaines directions estiment qu’il faut ouvrir coûte que coûte compte tenu du fait que nous sommes dans une période d’inscription. Dans son interview du 26 avril, la secrétaire de l’inter-régionale bruxelloise de la CGSP-enseignement, Valérie Denayer, a d’ailleurs fait état de ses craintes concernant les «pressions de certains chefs d’établissements, à cause du marché scolaire pour ouvrir à tout prix ». [4]

Quelle issue ?

Ce qui est proposé pour le moment n’a pas de sens. Il s’agit d’une perte de temps et d’énergie. Sans doute faudrait-il plutôt s’occuper des difficultés scolaires que rencontrent certains élèves, des élèves en garderie et s’atteler posément à la préparation de la rentrée de septembre. Ce qui aurait plus de sens serait également d’assurer la tenue de délibérations correctes reposant sur la totalité du parcours scolaire des élèves au lieu de prévoir une accumulation de travaux d’été comme cela semble être la voie qui se dessine aujourd’hui. Le front commun a d’ailleurs sorti un communiqué de presse demandant du personnel supplémentaire pour les remédiations à partir de septembre [5]. C’est sur une telle évaluation continue que devrait reposer un enseignement qui place vraiment l’apprentissage des élèves au cœur de ses préoccupations. Mais pour ce faire, il faut notamment moins d’élèves par classe, plus de temps pour un accompagnement individualisé,… Et donc plus de moyens.

Les enseignants n’ont pas attendu la crise sanitaire pour se préoccuper des élèves et de leurs parcours. Nous ne sommes pas dupes, les représentants politiques néolibéraux qui semblent s’inquiéter tout à coup des difficultés scolaires, de la fracture numérique ou des inégalités instrumentalisent ces sujets avec hypocrisie pour justifier la reprise des cours et surtout de l’économie.

Celles et ceux qui ont la meilleure connaissance de la réalité de terrain sont les travailleurs du secteur eux-mêmes, qu’ils soient syndiqués ou non. Comme le front commun syndical le met en avant, il faut impérativement consulter les organes de concertation sociale locaux, mais il faudrait également les élargir aux élèves, aux parents et à l’ensemble du personnel, y compris ouvrier, syndiqué ou non. Ces organes doivent pouvoir décider, par la consultation de l’ensemble des travailleurs via des assemblées du personnel, si les conditions sont réunies pour les reprises des 18 et 25 mai.

Tant qu’une réouverture saine et sûre de l’école ne peut être garantie, les enfants et le personnel doivent pouvoir continuer à rester à la maison. Pour alléger le fardeau des familles la réduction de moitié du temps de travail tout en maintenant les salaires est une solution. C’est la seule façon de maintenir une période de confinement nécessaire, tant aujourd’hui qu’en cas de reprise de la pandémie à l’avenir.

La circulaire ministérielle l’affirme: « Si la sécurité n’est pas garantie, la reprise des leçons est retardée jusqu’à ce que des solutions soient trouvées. » Seule l’action des travailleuses et des travailleurs peut assurer que cette phrase soit plus qu’une simple tentative de faire passer la pilule au personnel des écoles à l’annonce de la reprise des cours. La CGSP et la CSC enseignement Bruxelles appellent d’ailleurs tous les pouvoirs organisateurs et les directions à leur envoyer les preuves de ce qu’ils vont mettre en place dans les écoles avant le 11 mai afin de pouvoir juger de la réouverture ou non des écoles. La CGSP enseignement Bruxelles invite également les membres du personnel à faire grève si les conditions ne sont pas garanties et que le PO ou les directions forcent la reprise des cours.

À plus long terme, l’action des travailleuses et des travailleurs sera nécessaire pour riposter face aux pénuries constantes auxquelles l’enseignement doit faire face toute l’année. Nous entrons en effet dans une période de crise économique qui ne peut être comparée qu’à la Grande Dépression des années ’30, et nous savons d’expérience que la solution des partis traditionnels repose sur des cures d’austérité qui toucheront de nombreux secteurs essentiels. Le secteur de l’enseignement aura à se battre auprès de collègues d’autres secteurs. Le collectif d’action militant La Santé en lutte appelle d’ailleurs déjà à une grande manifestation de la santé dès que les conditions de déconfinement le permettront. Mobiliser dès aujourd’hui pour y constituer une délégation de travailleuses et travailleurs du secteur de l’enseignement serait une bonne occasion de faire converger nos luttes et de discuter plus spécifiquement des revendications qui s’imposent non seulement pour faire face à la crise, mais plus globalement en faveur d’un enseignement qui repose sur l’apprentissage et l’épanouissement des élèves.

Nous exigeons donc un refinancement public de l’enseignement à hauteur des besoins – fixés par les comités de travailleurs, de parents, d’élèves – pour étudier et travailler dans des conditions correctes. Nous avons besoin de matériel pédagogique supplémentaire, de personnel en suffisance (enseignants, éducateurs, personnel d’entretien, personnel administratif, etc.), d’un maximum de 15 élèves par classe, de la rénovation de tous les bâtiments, de la construction de nouvelles écoles et enfin, de la gratuité complète et réelle durant tout le parcours scolaire ! Nous exigeons également des mesures telles que la réduction collective du temps de travail, l’abaissement de l’âge de la pension, ainsi que le statut de “définitifs” à tous les travailleurs afin de garantir une stabilité et une sécurité d’emploi.

Pas de retour à la normale, la normale était le problème !

Permettre un réel épanouissement des élèves doit également s’envisager en dehors des murs de l’école: par la garantie d’un accès réel à la culture, à l’éducation populaire, à des centres de jeunesse, de loisirs, de sports. Ce dont les jeunes ont le plus besoin, c’est d’une société qui leur offre des perspectives d’avenir. Et pour cela, le combat se mène également en dehors des murs de l’école. On ne peut pas demander à tous les élèves d’arriver de la même manière à l’arrivée alors qu’ils ne démarrent pas de la même façon !

Cette crise a un effet loupe sur toute la société. La séquence extra-ordinaire que nous vivons a ainsi le mérite de mettre en lumière les nombreux dysfonctionnements systémiques dans divers secteurs vitaux/nécessaires pour la collectivité. Nous devons repenser l’école de fond en comble, mais aussi repenser toute la société. Une fois de plus nous avons pu constater que ce sont les travailleurs qui font tourner le monde, il est donc normal que ce soient eux qui le prennent en main pour le gérer de manière démocratiquement planifiée. C’est pourquoi, nous estimons que le prolongement logique de notre combat pour un enseignement qui repose sur l’épanouissement de toutes les personnes qui y sont impliquées est le renversement du capitalisme et l’instauration d’une société socialiste démocratique, où les secteurs-clés de l’économie seraient aux mains de la collectivité et gérés de manière démocratique.

Notes :
[1] https://www.lalibre.be/belgique/enseignement/1-2-milliard-d-euros-necessaires-pour-renover-les-ecoles-5e4a32bed8ad58685c1ec8f4
[2] https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/wallonie/quelque-75-000-places-menacees-par-la-vetuste-des-batiments-scolaires/10203831.html?fbclid=IwAR29UhAUb69bYVT4dBSVV9QPI2cpnY6QrFcO4XTdBm82OANBfPjj3-ognUA
[3] https://www.rtbf.be/info/societe/detail_sans-l-ecole-certains-enfants-ne-mangent-pas?id=10097642”
[4] https://bx1.be/news/les-syndicats-enseignants-souhaitent-deposer-un-preavis-de-greve/?fbclid=IwAR32bM9HAQXQvTgm6Ow86ISJrvc-IUZcr6EVpVRMGfR8Ri-2FOmJPHTbrBA
[5] “Nous demandons donc des garanties de moyens NTPP pour faire face à ces enjeux””