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Engels et la libération des femmes

Longtemps considéré par les marxistes comme un texte important concernant l’origine de l’oppression des femmes, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, par Friedrich Engels, a été critiqué par ceux qui tentent d’expliquer autrement le statut de ‘seconde zone’ de la femme dans la société. CHRISTINE THOMAS remet en avant la pertinence du livre pour les luttes des femmes aujourd’hui.

Dans la préface de la première édition de « l’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État », Friedrich Engels décrit modestement son travail comme «un maigre substitut à ce que mon ami défunt [Karl Marx] a déjà accompli». Dans ses dernières années, Marx s’était particulièrement intéressé à l’étude des premières sociétés dans le cadre de son analyse du fonctionnement et du développement historique du capitalisme. Engels a puisé dans les notes inédites de Marx. Il a également reconnu que son livre devait une dette énorme à « Ancient Society », le travail révolutionnaire de l’avocat américain et anthropologue amateur, Lewis Henry Morgan, publié sept ans auparavant.

Selon Engels, le point de départ pour comprendre le développement historique de la société se trouve dans le processus de production et de reproduction. Les changements dans la manière dont nous vivons modifient la production et les relations sociales –par un entrelacement complexe de forces économiques et sociales. Les institutions sociales, telles que l’État, la famille et son lien avec l’oppression de la femme, sont spécifiques selon le cours de l’Histoire et sujettes à changement. Se basant principalement sur l’étude de Morgan sur les Iroquois nord-américains et sur la société polynésienne, Engels a tenté de montrer comment existaient autrefois des sociétés égalitaires dépourvues de propriété privée, d’État, d’oppression systématique des femmes et où la famille n’était pas l’institution sociale principale.

À la lumière de plus de 100 ans de recherches archéologiques et anthropologiques, nous pouvons dire que l’argument général d’Engels conserve sa validité. Cependant, « l’Origine » doit être considéré comme un produit de son temps: révolutionnaire et explosif. Engels a cherché à défier l’idéologie dominante en refusant l’argument que les institutions de la société capitaliste étaient universelles et naturelles. Dans le même temps, ce travail était entravé par le peu de preuves scientifiques disponibles dans les années 1880. En conséquence, « l’Origine » inclut inévitablement des erreurs factuelles concernant les détails des sociétés anciennes et leur évolution. Engels a reconnu que son livre aurait besoin d’être revu à mesure que de nouvelles preuves étaient découvertes.

Suivant de près Morgan, Engels a identifié la «gens» communale et égalitaire comme l’unité sociale de base des sociétés sans classe. Les anthropologues d’aujourd’hui reconnaissent l’existence historique de la «gens», mais pas la terminologie, en se référant plutôt au «groupe de parenté». Il y a aussi un accord général sur le fait que des groupes sociaux sans classes sans propriété privée (au sens de la propriété privée des moyens de production), et sans structure étatique, ont existé durant une part importante de l’Histoire.

Ce qui est réfuté toutefois, c’est la séquence évolutionniste d’Engels sur la façon dont la «gens» a vu le jour. Il n’y a aucune évidence concernant les différentes étapes qu’il a décrites : de la «promiscuité» sans restriction à «l’appariement» (excluant ainsi les relations sexuelles entre générations d’une même gens), ou au «mariage de groupe» (entraînant l’interdiction de mariage entre descendants). C’était une simple spéculation. Comme Morgan avant lui, Engels pensait à tort que les termes de parenté dominants – la façon dont les gens s’adressaient : sœur, père, épouse – dans les sociétés étudiées reproduisaient des relations et des systèmes matrimoniaux d’un passé lointain. En réalité, ils reflétaient des relations sociales et économiques relativement contemporaines à Engels.

Les «gens» étudiées par Morgan et Engels étaient des organisations sociales de base de sociétés basées sur l’agriculture simple (horticulture). Il s’agissait souvent de sociétés matrilinéaires (ascendance tracée par la mère) dans lesquelles les femmes pouvaient avoir une autorité considérable. Eleanor Burke Leacock (1) explique comment, chez les Iroquois, les femmes contrôlent le magasin de légumes, de viande et d’autres produits, organisent des mariages, nominent et déposent les sachems (chefs en temps de paix). Certains lecteurs de « l’Origine » ont supposé qu’une période de «matriarcat», régie par les femmes, précédait le patriarcat, le contrôle institutionnalisé des femmes par les hommes. En fait, il n’y a aucune preuve de cela, et quand Engels parlait de «droit de la mère», il entendait la matrilinéarité et non le matriarcat. Engels croyait que la matrilinéarité dans tous les cas précédait la patrilinéarité. Leacock semble être d’accord avec cela quand elle déclare qu’il y a de nombreux exemples de sociétés matrilinéaires devenant patrilinéaires mais pas vice versa. Cependant, nous n’avons aucune preuve de ce fait, alors cela reste une question ouverte.

De plus, les premières sociétés connues n’étaient pas horticoles mais reposaient sur la technologie plus simple de la chasse / pêche et de la cueillette. Des anthropologues tels que Leacock et Richard Lee (2) ont étudié les sociétés de chasseurs-cueilleurs. Ils l’ont fait grâce à l’expérience directe de peuples toujours existants et à l’analyse des récits historiques ; y compris les écrits des Jésuites du 17e siècle sur les Canadiens autochtones Montagnais-Naskapis, dans la péninsule du Labrador. Il est clair que chaque société a ses propres caractéristiques spécifiques, qui peuvent être façonnées par des différences de géographie, d’environnement, etc., mais cela n’empêche pas de pouvoir décrire les caractéristiques générales partagées par toutes les sociétés de chasseurs-cueilleurs.

Evidemment, il y aura toujours des exceptions et il est important de savoir si, par exemple, un groupe de chasseurs-cueilleurs a eu des contacts avec des sociétés basées sur des modes de production alternatifs ou s’il est revenu à un système chasseur/cueilleur alors qu’il était déjà plus avancé technologiquement. Il est également nécessaire d’être conscient des préjugés et des hypothèses possibles de l’auteur / chercheur original lorsqu’il fonde une analyse sur des récits de seconde main. Mais avec ces mises en garde à l’esprit, quelques points généraux peuvent être faits sur les principes d’organisation de ces sociétés de chasseurs-cueilleurs.

Différent mais égalitaire

Bien que la taille puisse varier en fonction de l’environnement et de l’approvisionnement alimentaire disponible, les chasseurs-cueilleurs vivaient normalement dans de petits groupes sociaux basés sur la parenté. Un nombre de 30-40 personnes était généralement considéré comme optimal. Un groupe pouvait être changeant avec une composition fluide et une interprétation souple de la «famille» – des enfants pas nécessairement élevé par des « parents de sang ». Les groupes étaient mobiles pour la recherche de nourriture, se réunissant à diverses occasions pour coopérer, socialiser, etc. La production et la distribution de biens étaient sociales et coopératives et les moyens de production très basiques. Bien qu’il y ait eu quelques possessions privées personnelles, les moyens de production étaient la propriété collective, avec peu d’accumulation étant donné que le groupe était continuellement en mouvement. Bien que l’échange de cadeaux ait eu lieu entre les gens, la production était principalement destinée à un usage direct.

Tous les adultes aptes au travail étaient directement impliqués dans la production et la distribution de nourriture. La principale division du travail était fondée sur le sexe. En général, les hommes étaient responsables de la chasse et les femmes étaient principalement engagées dans la cueillette de fruits, de noix, de baies, etc., les biens des deux sexes étant collectivement partagés par la bande. Parce que les sources d’Engels provenaient principalement des sociétés horticoles, il ne se référait pas au rôle des femmes en tant que cueilleuses, se concentrant, au contraire, sur leur responsabilité en matière de garde d’enfants et de gestion du ménage. Néanmoins, Engels a eu raison de souligner la nature «publique» du rôle des femmes dans les gens. Le soin des enfants était un rôle social joué au profit de tout le groupe. Il n’y avait pas de division artificielle entre le rôle privé d’une femme dans un ménage et son rôle public dans la société en général, comme cela est le cas sous le capitalisme et d’autres sociétés de classe.

Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, les relations personnelles entre hommes et femmes pouvaient être à la fois stables et fluides, tout comme le mariage matrilocal (dans le groupe de parenté de l’épouse) ou patrilocal (le mari), selon ce qui convenait le mieux. Mais, en raison de la nature coopérative de la bande, la séparation n’entraînait pas nécessairement des difficultés économiques pour les femmes ou les enfants. L’unité sociale principale était le groupe collectif, pas la famille ou le ménage, et cela était basé sur l’interdépendance économique de l’ensemble de la bande et non des femmes individuelles dépendantes des partenaires masculins.

Leacock, Stephanie Coontz, Peta Henderson (3), et Christine Ward Gaitley (4), mettent toutes en garde contre les dangers de faire des suppositions sur le rôle des femmes dans les sociétés pré-classes à partir du modèle des relations sociales inégales qui dominent le capitalisme. Une division du travail entre hommes et femmes n’implique pas nécessairement une inégalité. La contribution économique des femmes dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs fournissait normalement l’essentiel des besoins nutritionnels du groupe. Alors que les rôles des hommes et des femmes variaient et pouvaient être interchangeables, ils n’étaient ni supérieurs ni inférieurs, mais à la fois estimés et nécessaires pour le groupe.

Leacock a montré comment les femmes contrôlaient leur propre production, prenant des décisions autonomes sur les activités dont elles étaient responsables. Bien que les femmes soient celles qui enfantent et que leur rôle reproductif limite normalement leur capacité de chasse (manifestement dangereux pour les femmes enceintes et allaitantes), cela ne leur confère pas un statut social inférieur. En réalité, la division du travail était souvent assez flexible, avec des femmes qui chassaient le petit gibier ou accompagnaient les hommes à la chasse si elles n’étaient pas enceintes ou allaitantes. De la même manière, les hommes s’occupaient souvent des enfants quand cela était nécessaire.

Par conséquent, le statut social inégal des femmes ne peut pas être simplement expliqué par le rôle reproductif des femmes, abstraction faite des relations sociales et économiques, comme certaines féministes radicales (et non féministes) ont tenté de le faire. Les théories de la suprématie masculine étant dues à une plus grande force ou à la violence sont également montrées comme intenables. Bien que la violence et même des guerres sporadiques se soient parfois produites dans les sociétés sans classe précoces, elles étaient toutes deux assez rares. Les études de Leacock l’ont amenée à énumérer les valeurs principales des groupes communautaires comme étant la coopération, la réciprocité, la solidarité, la générosité, la patience et le respect. Même la chasse était normalement une activité basée sur la coopération entre les hommes, et parfois les femmes, contrairement à la description déterministe stéréotypée, brute et biologique de l’agressif «homme chasseur».

Les sociétés de chasseurs-cueilleurs étaient marquées par des relations économiques et sociales non stratifiées, non hiérarchiques, sans différenciation sociale fondée sur la richesse. Il n’y avait pas d’Etat. La prise de décision et la résolution des conflits étaient généralement menées de manière informelle sur la base de discussions et de consensus. Lorsque le conflit ne pouvait pas être résolu, il est probable que la personne doive quitter le groupe. La gens était peut-être plus encline à écouter les opinions de certains membres du groupe, mais cette «autorité» était basée sur les atouts personnels ou l’âge de ces personnes particulières et ne découlait pas de relations de propriété. Ils pouvaient persuader et convaincre, mais n’avaient pas le pouvoir d’imposer leurs opinions ou d’obliger les autres à agir ou à se comporter d’une manière particulière.

Révolution néolithique

Pour Engels, l’effondrement des «gens» et le processus d’ascension de la propriété privée, des classes, de la famille en tant qu’institution sociale et de l’Etat étaient enracinés dans le développement de la technologie et des forces productives. En parallèle, il en va de même de l’oppression des femmes. Dans le premier chapitre de « l’Origine », Engels esquisse un schéma évolutif utilisant la terminologie du 19ème siècle – sauvagerie, barbarie, civilisation – qui, de toute évidence, serait inacceptable aujourd’hui. Les anthropologues parlent maintenant de chasseurs-cueilleurs / pêcheurs, de sociétés agricoles et urbaines. Certains des détails avancés par Engels sur la façon dont les sociétés ont changées sont également remis en question par les preuves accumulées depuis lors. Néanmoins, le consensus est général : il y a environ 8-10 000 ans, une révolution de la production a eu lieu – généralement appelée «révolution néolithique», un terme utilisé pour la première fois par l’archéologue V Gordon Childe. Cela signifia le début des inégalités avec la différenciation de classe, engendrant pouvoir, richesse et oppression de genre.

Cette transformation radicale était enracinée dans la nouvelle capacité des sociétés à domestiquer les plantes et les animaux. Engels pensait, à tort, que le pastoralisme ou l’élevage précédaient la plantation et la récolte. Au contraire, les documents historiques montrent qu’ils sont apparus étroitement ensemble (dans des échelles de temps historiques) probablement, initialement, dans le Croissant fertile de l’Asie du Sud-Ouest et au «Proche-Orient». L’agriculture simple est apparue indépendamment dans au moins cinq régions du monde, et probablement plus, se répandant dans d’autres régions à travers la migration des agriculteurs, la diffusion de nouvelles techniques ou par la conquête. L’agriculture est arrivée en Europe de l’Asie occidentale entre 3 500 et 6 000 avant notre ère.

Cela ne s’est pas fait par des processus unilinéaires. Certaines sociétés n’ont pas commencé à produire de la nourriture avant le contact colonial, d’autres ont même résisté, continuant leur mode de production de chasseurs-cueilleurs jusqu’à des temps relativement récents. Engels est souvent critiqué pour avoir préconisé une vision unilinéaire du développement social dans « l’Origine ». Mais si c’était le cas, cela serait en contradiction avec ses écrits généraux et ceux de Marx sur le développement historique. De telles critiques sembleraient se fonder sur le manque d’information disponible pour Engels au sujet de différentes sociétés, ainsi que sur les erreurs de ses «interprètes» et de ses «suiveurs», plutôt que sur la position d’Engels lui-même.

Pourquoi les peuples anciens sont passés de la chasse/cueillette à l’agriculture simple, la raison est probablement différente d’une région à l’autre. Des facteurs environnementaux, tels qu’une réduction de l’approvisionnement en nourriture disponible ou une augmentation des plantes domestiques, auraient probablement joué un rôle. Quelques sociétés de chasseurs-cueilleurs ont vécu dans des régions particulièrement riches sur le plan environnemental (la côte nord-ouest du Pacifique, par exemple). Ils ont pu mener une vie relativement sédentaire, mais la plupart étaient nomades et se déplaçaient pour exploiter les ressources alimentaires.

Avec une production basée sur de simples techniques agricoles (culture sur brûlis, houe et bâton), la sédentarité s’est installée. Le sol devait être préparé et les cultures semées et récoltées, nécessitant une attention plus constante de la part des cultivateurs. Au fil du temps, certaines gens sont devenues plus stables, formant de petits villages permanents et finalement abandonnant leur mode de vie nomade. Un mode de vie sédentaire et une productivité accrue ont jeté les bases d’une augmentation de la fécondité féminine et de la densité de la population.

La taille des groupes de chasseurs-cueilleurs était normalement restreinte pour tenir compte de la nécessité d’être en mouvement et des ressources alimentaires disponibles. Les femmes ne voulant pas porter plus d’un bébé, elles ont essayé de contrôler l’enfantement en l’espaçant (jusqu’à quatre ans) par la lactation et l’abstinence. Mais aussi, si nécessaire, par l’avortement et l’infanticide. Dans les communautés sédentaires, ces restrictions ont diminué, les femmes donnant naissance plus régulièrement (avec un écart moyen de deux ans). Les populations ont commencé à se développer lentement.

Dans les sociétés agricoles simples, la production était souvent, mais pas toujours, assurée par des ménages individuels ou étendus. Toutefois, la terre était «possédée» collectivement par la gens. La distribution de la nourriture était communale et, en général, les relations économiques et sociales étaient organisées sur la base des liens de groupe. A mesure que la société s’est développée, les relations ont commencé à se formaliser davantage. Les normes socialement acceptées concernant l’accès aux ressources ont commencé à changer. Autour notamment des bases sur lesquelles la production était organisée, la division du travail, comment les produits étaient distribués et échangés au sein des groupes et entre les groupes, quelles personnes pouvaient se marier, etc – Tout cela devenait progressivement plus réglementé et structuré. Egalement, la base de la gens et des valeurs communes de la coopération, de la réciprocité, des obligations et responsabilités mutuelles convenues par le groupe ont graduellement changées.

L’émergence de la société de classe

Ainsi, les nouvelles forces économiques et sociales issues des nouvelles méthodes de production contenaient les germes d’un conflit potentiel au sein et entre les gens. Cela a miné les principes d’organisation égalitaires et communautaires sur lesquels le groupe était basé. Ce processus n’était cependant pas inévitable ou unilinéaire et chaque société avait sa propre dynamique. Dans certains cas, les processus internes ont progressé jusqu’à la différenciation des classes. Dans d’autres, ils s’arrêtaient à des stades intermédiaires de développement, parfois s’effondraient avant que le processus puisse être achevé. Pour beaucoup, la société de classe ne s’est pas développée de façon interne mais par l’imposition externe des puissances coloniales. De plus, ce sont des processus qui, dans la plupart des cas, se sont déroulés progressivement sur des milliers d’années.

La production dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs était principalement utilisée directement par les membres de la bande. Il y a eu ensuite le développement et l’amélioration technologique agricole. D’autres techniques telles que la poterie et le travail des métaux, et plus tard des techniques de production plus intensives basées sur la charrue et l’irrigation sont aussi apparues. Il est ainsi devenu possible au fil du temps de produire au-delà des besoins immédiats du groupe. Un stock de céréales excédentaires ou d’autres denrées alimentaires pouvait alors être utilisé en période de difficultés causées par les mauvaises récoltes dues aux tempêtes, à la sécheresse, aux ravageurs, etc.

Un excédent croissant a également permis à certains individus et groupes de se retirer de la production alimentaire, tels que les artisans, les commerçants, les guerriers et les prêtres. Dans certaines sociétés, un membre particulier du groupe qui avait acquis un certain prestige (ancien du village, «grand homme», etc.) s’est chargé de rassembler et de distribuer le surplus, souvent au moyen de fêtes cérémonielles. Pour commencer, ce rôle, exercé pour le compte et au profit du groupe dans son ensemble, ne conférait aucun privilège. La personne n’avait aucun moyen de contrôle car, selon les coutumes de réciprocité et de générosité, elle devait normalement donner plus que reçu. Le socle pour le développement des sociétés de classes était toutefois établi. Les différences ont peu à peu émergées et la concurrence entre les lignées (groupes de descendance de parenté) et les ménages se sont développées, avec le plus productif qui gagne en prestige.

Dans certains cas, la position du chef de la lignée est devenue héréditaire et les chefs ont gagné, dans les sociétés les plus stratifiées, un accès privilégié aux ressources. Le classement, la hiérarchie et l’inégalité d’accès aux ressources se sont développés parallèlement et en contradiction avec les principes d’organisation communaux horizontaux du groupe. Dans ces sociétés où la lignée dominante, le groupe, le chef, etc., s’est éloigné de l’obligation de réciprocité le chemin était pavé vers la société de classe. Un ou plusieurs groupes se sont ainsi emparés d’une partie ou de l’entièreté de la production, sans se conformer à l’obligation du retour équivalent.

Consolidation de l’état

Avec les inégalités croissantes et la différenciation entre classes, le besoin d’institutions et de forces coercitives pour administrer des sociétés de plus en plus complexes à pris forme. Il fallait contraindre les producteurs à augmenter leur production et leur main d’œuvre ainsi qu’à extraire des impôts. Ces forces servaient à protéger, légitimer, renforcer et maintenir la position privilégiée des groupes dirigeants. Bien sûr, il y eu des épisodes de résistance et de rébellion contre ces règles de classe naissantes. Mais les élites dirigeantes en développement reposaient souvent sur des relations de parenté issues des gens qui continuaient à exister même lorsque les relations de classe dominaient. L’idéologie des sociétés-gens a joué un rôle crucial dans la justification de l’exploitation, et leur acceptation par le groupe social plus large.

Les lignées les plus réussies étaient normalement considérées comme les plus proches des ancêtres et des dieux du groupe. C’est cette proximité qui expliquait leur capacité à augmenter la production, la fertilité, etc., et à justifier leur maintien en tant qu’élément essentiel pour le bien-être de l’ensemble du groupe. Le rôle des prêtres et des castes sacerdotales était étroitement lié à la légitimation idéologique du pouvoir économique et politique de la couche dirigeante. Et dans certains cas (par exemple, en Mésopotamie), les groupes dirigeants émergèrent eux-mêmes de ces couches religieuses. Là où les processus se développaient le plus loin, l’idéologie devenait institutionnalisée en tant que religion d’État.

La manière dont les relations de classe se déroulaient variait beaucoup d’une société à l’autre. Cela pouvait être un processus changeant avec des luttes émergeantes entre différents groupes d’élites. Dans « l’Origine », Engels décrit les processus impliqués dans la formation de l’esclavage dans la Grèce classique et à Rome. Les premières sociétés de classes connues se fondaient sur ce que Marx appelait le mode de production asiatique. C’est une faute de langage car ces sociétés sont également apparues en dehors de l’Asie. Bien que l’esclavage ait pu exister, il n’était pas le mode de production dominant. La terre n’était pas une propriété privée, comme c’était le cas dans la société féodale, mais était considérée comme la «propriété» de l’État. Celui-ci exploitait les paysans et autres groupes subalternes par l’expropriation des impôts et le travail collectif sur les grandes œuvres communautaires. Par exemple, ce fut le cas de la construction de routes, de l’irrigation, temples et les lieux de sépulture au profit de l’élite dirigeante. Les premiers États-Villes sont probablement apparus en Mésopotamie autour de 3700 avant Jésus-Christ. Là, la redistribution économique, la religion, l’artisanat, l’écriture, le commerce, etc., étaient organisés à travers et autour du temple. L’Etat fournit aux paysans les moyens de production et expropriait le surplus.

Le déclin du statut des femmes dans la société était inextricablement lié à ces processus économiques et sociaux qui ont donné lieu aux inégalités de classe et à l’État. Par conséquent, il ne s’agissait pas d’un événement soudain, comme semblent le suggérer certains «interprètes» d’Engels. Il s’agit d’un long développement contradictoire se déroulant sur des milliers d’années avec différents niveaux de subordination existant dans différentes sociétés à différents stades de développement. Engels n’a jamais entièrement expliqué pourquoi ce sont les hommes qui sont devenus le sexe dominant et non les femmes. Mais les preuves disponibles indiquent que, en raison de la division du travail existant entre les hommes et les femmes dans les gens, l’accumulation, le stockage et la distribution du surplus étaient normalement détenus par des hommes.

Bien qu’il existe des preuves que les femmes aient été des chefs, commerçants et chamanes, en particulier dans les sociétés africaines, ce sont généralement les hommes qui occupaient ces postes. Ils faisaient aussi office de guerriers chargés de défendre et d’accumuler le surplus de nourriture. Dans les sociétés où les techniques agricoles sont devenues plus lourdes et plus intensives, ce sont les hommes qui ont eu la responsabilité de la charrue et de l’irrigation. Une division du travail dans les rapports égalitaires, économiques et sociaux, n’impliquait aucune hiérarchie des relations de genre. Dès l’apparition des classes cette division devint la base d’un prestige et d’un pouvoir croissants des hommes dans la société, et de leur contrôle du surplus croissant.

Inégalité de genre institutionnalisée

En même temps que l’évolution des techniques de production, l’importance du ménage individuel en tant qu’unité économique aux côtés et en concurrence avec la gens a accru. Dans les premières sociétés de classes, l’État, en s’appropriant une partie de la production familiale, comptait sur les chefs de famille pour remettre l’hommage. Cela renforçait ainsi le contrôle exercé par les hommes sur la production des femmes au sein d’une famille individuelle. En conséquence, les femmes sont devenues de plus en plus économiquement dépendantes d’un seul chef de famille, perdant leur autonomie relative dans la société. Dans le même temps, leur travail, qui avait été auparavant réalisé comme un rôle social pour la gens, est progressivement devenu une activité privée au sein de l’unité de ménage individuelle. Les femmes qui faisaient partie des groupes économiquement dominants perdaient aussi normalement leur autonomie économique, sous le contrôle des hommes. Elles conservaient toutefois un certain pouvoir social à l’égard des classes subalternes dont le travail était exploité pour produire le surplus.

Dans les gens, l’apparition de l’exogamie («se marier» en dehors du groupe) n’excluait pas principalement, comme Engels l’a supposé, le mariage entre parents-enfants (inceste), mais était en fait lié à la coopération entre différents groupes. Ce ne sont pas non plus les hommes qui ont «échangé» les femmes comme des marchandises, comme le soutiennent les anthropologues structuralistes (5) et certaines féministes. C’est la gens dans son ensemble, y compris les femmes, qui participe à ces décisions (6). Avec l’augmentation des inégalités de classe, le mariage entre l’élite dirigeante a commencé à prendre un rôle politique visant à accroître la richesse, le pouvoir et le prestige.

Alors que les groupes économiquement dominants cherchaient à garder le contrôle au sein des lignées et des ménages au pouvoir, l’héritage prit une importance croissante, aidant à généraliser la patrilocalité et la patrilinéarité. Dans le même temps, le contrôle de la reproduction et de la sexualité des femmes s’est intensifié, donnant lieu à de sévères châtiments pour l’adultère commis par des femmes. Au fil du temps, la famille patriarcale monogame dont parlait Engels (dans laquelle un homme avait le contrôle total de tous les membres de la famille, y compris le droit de recourir à la violence physique), devint la principale forme de cellule familiale. Toutefois cela fut bien plus tardif que ce qu’Engels soupçonnait. Avec la consolidation du pouvoir de classe, ces inégalités entre les sexes se sont progressivement institutionnalisées, inscrites dans la loi, perpétuées par l’idéologie et la religion de l’État.

Réelle libération

Engels a situé l’oppression des femmes dans les processus historiques, en montrant que la domination masculine et l’oppression systématique des femmes n’étaient pas universelles. « l’Origine » d’Engels reste un livre puissant, malgré ses inexactitudes. Il a en fait montré que les changements économiques et sociaux passés ont modifié le statut des femmes dans la société. Il a également démontré que les changements futurs peuvent jeter les bases d’une transformation de la vie des femmes et d’une fin à l’oppression de celles-ci. « La première condition pour la libération des femmes », a déclaré Engels, « est de ramener l’ensemble du sexe féminin dans l’industrie publique ».

Au cours des dernières décennies les changements structurels dans le capitalisme ont conduit à une augmentation de la participation des femmes à la main-d’œuvre dans de nombreux pays à travers le monde. Cela a eu un effet positif sur les idées et les aspirations des femmes elles-mêmes. Cela a également influençé plus largement les attitudes sociales, l’autonomie économique, sociale et personnelle des femmes mais cela restait limité par les besoins du capitalisme. Engels a expliqué que «ceci exige à son tour l’abolition de la famille monogame comme étant l’unité économique de la société». La famille en tant qu’institution et le rôle des femmes en son sein ont clairement subi des changements importants depuis qu’Engels a écrit « L’origine de la famille, la propriété privée et l’État ». Néanmoins, il conserve une pertinence économique et idéologique concernant le capitalisme du 21ème siècle, qui souffre d’une crise systémique et est déchiré par ses contradictions. C’est un système qui exploite les femmes comme main-d’œuvre bon marché sur les lieux de travail tout en dépendant de leur rôle traditionnel de soignantes non rémunérées au sein du foyer.

L’idéologie capitaliste, concernant le rôle et le statut des femmes dans la société, a également évoluée depuis la fin du XIXe siècle. Mais les idées et les valeurs d’un système basé sur la production marchande pour le profit, les inégalités de richesse et de pouvoir se perpétuent et perdurent. Les idées d’autorité et de suprématie masculines qui ont leurs racines dans les sociétés de classe antérieures également. En conséquence, les femmes continuent d’être victimes de violences, d’abus sexuels. Elles continuent à être réprimées sur leur sexualité et leurs droits en matière de procréation ; à être confrontées au sexisme, à la discrimination, aux stéréotypes sexistes et au double standard.

Pour Engels, la solution des problèmes auxquels les femmes sont confrontées implique «le transfert des moyens de production en propriété commune». De cette façon, « la famille monogame cesse d’être l’unité économique de la société. Le ménage privé est transformé en industrie sociale. Les soins et l’éducation des enfants deviennent une affaire publique. La société s’occupe de tous les enfants …  » Dans une société socialiste, les relations personnelles seront libérées des contraintes économiques et sociales qui continuent de les limiter encore aujourd’hui. La base de la vraie libération sera posée. Cent trente-trois ans après leur première écriture, les mots d’Engels concernant la fin de l’oppression des femmes conservent toute leur force.
Notes:
1. Leacock: “Myths of Male Dominance”, Monthly Review Press.
2. Leacock et Lee: “Politics and History in Band Societies”, Cambridge University Press, 1982; Lee, The Kung San, Cambridge, 1979.
3. Coontz et Henderson: “Women’s Work, Men’s Property”, Verso, 1986.
4. Gaitley: “Kinship to Kingship, Gender Hierarchy and State Formation”, University of Texas Press, 1987.
5. Voir en particulier Levi-Strauss.
6. Voir Leacock, Gaitley, Coontz and Henderson, op cit.

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