Provocation fasciste, riposte ouvrière et potentiel révolutionnaire dans la France des années ’30

MAI-JUIN 1936 : QUAND COMMENÇAIT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE…

Mai-Juin 1936, une vague de grèves avec occupation d’usine déferle sur la France. Les élections législatives des 26 avril et 3 mai avaient consacré la victoire du Front populaire, une alliance des socialistes (SFIO), des communistes (PCF) et du Parti radical, le parti-pivot des gouvernements de l’entre-deux guerres. Avant même que le nouveau gouvernement n’entre en fonction, des grèves éclatent dans le secteur de l’aviation. Tout d’abord aux usines Breguet, au Havre, le 11 mai. On y exige la réintégration de deux camarades licenciés pour avoir fait grève le Premier mai, fête internationale des travailleurs. L’usine est occupée. La police envoyée les déloger non seulement échoue, mais provoque même l’entrée dans la danse des dockers, solidaires des grévistes. Le 13 mai, c’est au tour des usines Latécoère de débrayer à Toulouse. Pareil le lendemain chez Bloch, à Courbevoie. Là, ailleurs et, début juin, partout : grève et occupation.

Par Geert Cool et Nicolas Croes, préface rédigée à l’occasion d’une réédition des textes de Trotsky compris dans l’ouvrage « Où va la France? »

Le 24 mai se déroule la traditionnelle manifestation en hommage à la Commune de Paris et à la première tentative d’instaurer la démocratie des travailleurs. Mais l’habituelle petite foule s’est transformée en une véritable marée rouge : 600.000 personnes défilent le poing levé. Les hymnes révolutionnaires y sont chantés avec un enthousiasme déchainé : tout est possible. Et tout était possible. Au plus fort de la vague de grève, les 11 et 12 juin 1936, on comptait 1,8 million de grévistes et 9.000 entreprises occupées et ce, après que le gouvernement ait annoncé des concessions substantielles et que les patrons aient également accepté les revendications des grévistes avec les accords de Matignon des 7 et 10 juin. Les patrons n’avaient pas d’autre choix. Ils ont fait appel au nouveau Premier ministre, le socialiste Léon Blum, qui, après avoir prêté serment le 6 juin, a immédiatement été appelé à restaurer la paix sociale. Blum a plus tard rendu compte des négociations. Lorsque les représentants syndicaux, qui n’avaient guère de prise sur le mouvement d’en bas, ont réclamé plus que les 7 à 10 % d’augmentation des salaires proposés par les patrons, un représentant patronal a déclaré : « Comment, vous ne vous contentez pas de tels taux, mais quand donc les ouvriers de France ont-ils jamais eu une augmentation générale des salaires de cette importance ? » Ce à quoi, poursuit Blum, un dirigeant syndical a répondu : « Et quand donc en France avez-vous vu mouvement ouvrier de cette ampleur et de cette importance ? » Que les dirigeants syndicaux n’avaient guère de prise sur le mouvement, le secrétaire général de la CGT Léon Jouhaux l’a confirmé lors d’une réunion nationale le 16 juin 1936 en déclarant :

« Le mouvement s’est déclenché sans qu’on sût comment et où. »

Mais ce monumental potentiel révolutionnaire qui, correctement saisi, aurait pu déclencher une puissante chaîne de réaction, et changer l’histoire du monde, a été gâché.

Les partis gouvernementaux et leurs dirigeants syndicaux amis ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour stopper le mouvement. Les projets de loi relatifs à la semaine de 40 heures et aux congés payés n’auraient pas pu être adoptés plus rapidement par le Parlement : le 11 juin, ils étaient déjà votés. Le Premier ministre Blum a écrit aux parlementaires : « Nous sommes dans des circonstances où chaque heure compte » Les dirigeants syndicaux et le parti communiste ont tenté d’arrêter ces actions. « Il faut savoir terminer une grève », est devenu le cri de ralliement central des communistes le 11 juin 1936, au plus fort du mouvement de grève. Ils attribuaient la poursuite des actions, entre autres, aux fascistes et aux trotskistes. La saisie de La Lutte Ouvrière, le journal des trotskistes, le 12 juin 1936, montre clairement que le gouvernement du Front populaire avait peur du mouvement et certainement des mots d’ordre clairs capables de le pousser plus loin.

Dans son très remarquable – mais inégal – témoignage des événements, Front populaire, une révolution manquée, Daniel Guérin écrivit « C’est Trotsky qui, le premier, a salué les grèves françaises avec occupation d’usines comme le commencement d’une révolution. » En dépit de profonds désaccords, l’écrivain militant qui deviendra un théoricien de l’anarchisme ne cache pas son admiration pour le révolutionnaire russe, ni d’ailleurs ses regrets : « De cette expérience je devais tirer, en définitive, une leçon. Mais avec un certain retard. Mais trop tard. Car à ce moment-là le raz-de-marrée aura depuis longtemps reflué. Dans le feu de la lutte, je n’avais guère eu le temps de méditer, ou peut-être même de lire, le lumineux article de Trotsky qui parut le 12 juin, dans le numéro, saisi, de La Lutte ouvrière. Le précédent historique des soviets de députés ouvriers y était évoqué. D’atelier en atelier, d’usine en usine, de quartier en quartier, de ville en ville, il appelait les comités ouvriers à établir entre eux une relation étroite, pour aboutir à un congrès de tous les comités de France. Tel était le nouvel ordre qui devait remplacer l’ancien. »

L’article mentionné ci-dessus par Guérin, La révolution française a commencé, a généralement été publié au sein d’un ensemble de textes de Trotsky consacrés à la situation en France entre 1934 et 1938 intitulé Où va la France, le premier article de la sélection ayant donné le nom au recueil. Trotsky n’y commente pas les événements en simple observateur, il les analyse et en dégage la politique adéquate pour que la colère ouvrière trouve une issue révolutionnaire, sans quoi un régime dictatorial menaçait de naître. On ne peut rétrospectivement que saluer sa clairvoyance au vu de l’évolution de la IIIe République après l’expérience du Front populaire. Les gouvernements Daladier et Paul Reynaud s’acharneront à briser les reins du mouvement ouvrier et ouvriront la voie à Pétain et à l’instauration de « l’Etat français » à la suite de la défaite de 1940.

Les éditions Marxisme.be estiment que les leçons comprises dans ce recueil sont d’une importance cruciale pour assister les nouvelles générations militantes à dégager la clarté dans le brouillard des événements socio-économiques et politiques tumultueux de « l’Âge du désordre », pour reprendre une expression de la Deutsche Bank visant à qualifier la période ouverte par la pandémie de covid-19. Nous sommes par ailleurs tout particulièrement fiers de pouvoir éditer en même-temps que cette réédition française la toute première édition complète de ces textes en néerlandais.

Des leçons d’une brûlante actualité

L’importance historique des événements survenus en France dans les années 30 suffirait à elle seule à justifier cette réédition. Mais les leçons générales que comportent ces textes au sujet de la dynamique complexe de la lutte des classes en temps de crises multiples s’alimentant l’une l’autre, ainsi que sur le programme politique nécessaire pour dégager une issue favorable aux travailleurs et changer de société, sont, comme le disait Guérin, « lumineuses ».

La crise covid à partir de début 2020 a transformé le ralentissement de l’économie mondiale en un effondrement spectaculaire. Mais avant cela, la situation était déjà celle d’une pente glissante vers la récession. Le covid et les mesures qui l’ont accompagné en 2020 ont fait basculer l’économie. Ce ralentissement est survenu douze ans après la précédente récession de 2008/09, qui avait déjà fortement ébranlé la confiance ressentie envers le capitalisme et toutes ses institutions. La reprise stimulée par les gouvernements en 2021 n’a pas éliminé les contradictions inhérentes au capitalisme, bien au contraire. Tensions inter-impérialistes croissantes allant jusqu’à la guerre, contradictions majeures entre pays capitalistes développés et pays ex et néocoloniaux, inflation monstre, désespoir social, instabilité politique et, pour couronner et renforcer le tout, escalade de la catastrophe climatique : voilà quel est le contexte actuel. Cela provoque une polarisation de la société, que les figures et mouvements réactionnaires exploitent habilement.

La prise d’assaut du Capitole aux Etats-Unis par les partisans de Trump le 6 janvier 2021 n’était pas sans rappeler la révolte antiparlementaire des ligues fascistes à Paris le 6 février 1934. Par dizaines de milliers, celles-ci entendaient marcher sur le Parlement en 1934 pour renverser « la gueuse », comme l’extrême droite appelait alors la République française. Le mouvement ouvrier avait été pris par surprise, mais la provocation de 1934 a enclenché une dynamique qui a culminé avec la vague massive de grèves avec occupation d’usines de mai et juin 1936. Malheureusement, pareille mobilisation de masse a fait défaut suite à l’assaut du Capitole en 2021. Les mois qui ont suivi ont toutefois été marqués par la poursuite de l’essor des mobilisations et grèves ouvrières dans le pays. Un an plus tard, commentant la création née d’une âpre lutte du premier syndicat dans un café Starbucks aux Etats-Unis, un syndicaliste chevronné expliquait « Cette génération Z est la plus favorable aux syndicats que j’aie jamais vue ».

La décennie des années 30 fut une période de révolution et de contre-révolution. En 1933, les nazis arrivèrent au pouvoir en Allemagne. En 1934, une insurrection révolutionnaire aboutit à l’éphémère République socialiste asturienne qui marqua le début d’un puissant processus révolutionnaire en Espagne. Les pages de « Où va la France ? » sont remplies du sens de l’urgence de Trotsky. La réussite du mouvement de masse en France en 1934-36 avait le potentiel non seulement de renverser le capitalisme en France, mais aussi d’approfondir le processus révolutionnaire espagnol tout en portant un coup décisif au fascisme en Allemagne et en Italie. Cela aurait rendu inévitable le déclenchement d’une révolution politique en Union soviétique contre la dictature bureaucratique et en faveur de la restauration de la démocratie ouvrière, cette fois-ci sans que la révolution ne soit isolée. L’horreur de la Seconde Guerre mondiale n’aurait probablement jamais eu lieu.

Trotsky était particulièrement bien placé pour analyser les événements français, non seulement en raison de son passé de dirigeant révolutionnaire en Russie, mais aussi grâce à sa connaissance aigüe de la situation française. Pendant la première guerre mondiale, il avait vécu deux ans en France, où il s’était lié à des syndicalistes révolutionnaires tels que Pierre Monatte et Alfred Rosmer. Lorsque la Troisième Internationale, l’Internationale communiste, a été créée en 1919, Trotsky avait suivi de près les développements de la section française. Il continuera à le faire lorsque de petits groupes de l’Opposition de gauche se formeront contre la bureaucratisation de l’URSS et de l’Internationale. Après son expulsion d’Union soviétique en 1929, Trotsky s’est retrouvé sur une « planète sans visa », passant d’un lieu d’exil à l’autre sans pratiquement avoir nulle part où aller. Cela l’a conduit à nouveau conduit à séjourner en France de juillet 1933 à juin 1935. Il était sous surveillance policière sans autorisation à participer à des activités publiques, mais il lui était possible de suivre de près l’évolution de l’actualité et de s’engager dans des discussions régulières avec d’importants acteurs de la lutte pour le socialisme.

Début des années 1930

Le plus fameux chapitre de l’histoire française des années ‘30 est sans aucun doute le mouvement de grève avec occupation d’usines de 1936, ne serait-ce que parce que ce mouvement a posé les bases d’importantes conquêtes sociales telles que la semaine des 40 heures et l’extension des congés payés à tous les travailleurs. Cette grève générale s’est spontanément développée à la base à la suite de la victoire électorale du Front Populaire. Cela a créé une ambiance festive en entreprises : les travailleurs savaient que leur moment était venu. Le journal « Le Temps », que Trotsky décrivait comme « la bourgeoisie sous forme de journal », décrivait avec horreur comment les ouvriers se comportaient dans les usines : comme s’ils en étaient déjà les maîtres.

Le retentissement du mouvement dépassa les frontières françaises, il influença notamment la dynamique de la grève générale de juin 1936 en Belgique sous le slogan « Votre prénom est Wallon ou Flamand. Votre nom de famille est travailleur. » Elle aussi a arraché un certain nombre d’importantes conquêtes sociales (augmentation salariale de 7 %, semaine des 40 heures, congés payés de minimum 6 jours par an, assurance-maladie et augmentation des allocations familiales) qui ont posé les bases de la sécurité sociale obtenue après-guerre. En fait, le printemps 1936 est marqué un peu partout en Europe par le soulèvement des masses ouvrières contre leurs gouvernements. En Pologne, une grève générale éclate à Cracovie le 22 mars. Le 30 du même mois, en Yougoslavie, la police tire sur une manifestation ouvrière qui tourne à l’émeute. Le 26 avril, une grève du bâtiment submerge la Pologne. Les 8 et 9 mai, une grève des ouvriers du tabac tourne à la grève générale au nord de la Grèce.

Les textes « Où va la France ? » et « Encore une fois, où va la France ? » ont été écrits avant même que ne surviennent ces événements, en parfaite anticipation de ce qui devait arriver. Le début des années ‘30 fut marqué par les effets du crash et de la récession de 1929, qui avait durement frappé la France à partir de l’automne 1931. En l’espace de quelques mois, entre la fin de l’année 1931 et le début de l’année 1932, la production industrielle chuta de -22 %. Elle devait par la suite stagner jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Cela s’est accompagné d’une explosion du chômage. L’armée de chômeurs est passée de 273.000 en 1932 à 340.000 en 1934 et 820.000 en 1936. La classe ouvrière, la population rurale et même la classe moyenne vivaient une situation désastreuse.

La classe moyenne se détourna de plus en plus du Parti Radical (ou ‘radical-socialiste’), le parti établi du capitalisme, de la stabilité et du statu quo. L’instabilité politique était causée non seulement par la situation économique, mais aussi par une lourde atmosphère de scandales de corruption et de malversations financières. La plus célèbre fut l’affaire Stavisky : une fraude portant sur la mise en circulation de faux bons au porteur mis en place par le fondateur du Crédit Communal lui-même, Serge Alexandre Stavisky, qui avait développé un système pyramidal par lequel plus de 200 millions de francs français avaient été détournés. De personnalités de haut rang de la police, de la presse, de la politique et de la justice étaient impliquées. Le 8 janvier 1934, Stavisky a été retrouvé agonisant dans un chalet à Chamonix.

« Stavisky se suicide d’un coup de revolver qui lui a été tiré à bout portant », expliqua Le Canard enchaîné. Les très obscures circonstances de sa mort, le scandale financier et les relations de Stavisky avec des parlementaires radicaux et l’establishment avaient rendu l’affaire encore plus controversée.

La colère contre la démocratie bourgeoise et le parlementarisme était croissante. Tandis que divers groupes et ligues d’extrême-droite prenaient leur envol, l’instabilité politique demeurait vive. Entre mai 1932 et février 1934, pas moins de six gouvernements différents se sont succédés, les diverses coalitions comprenaient toutes le Parti radical.

1934 : provocation fasciste et riposte antifasciste

Le 6 février 1934, l’extrême-droite manifeste dans les rues de Paris contre le parlementarisme sous le mot d’ordre « à bas les voleurs », « mort à la gueuse », « dehors les métèques ». Les 30 à 50.000 manifestants sont mobilisés par des groupes tels que l’Action française de Charles Maurras (un mouvement d’extrême-droite plus ancien comptant alors 60.000 membres), les Jeunesses patriotes (un groupe plus récent comptant jusqu’à 90.000 membres) et divers groupes et ligues comme les Camelots du Roi et les Croix-de-feu du colonel de la Rocque. La confiance de l’extrême-droite avait été alimentée par l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne l’année précédente et par le dégoût généralisé pour l’establishment politique et financier. La manifestation se termine par de violentes confrontations avec les forces de l’ordre qui font entre 15 et 30 morts et environ 2000 blessés. Le danger représenté par l’extrême-droite en France devient particulièrement évident. Marx avait déjà fait remarquer à son époque que « la révolution a parfois besoin du fouet de la contre-révolution ». Et c’est ce qui s’est passé à ce moment-là.

Le 9 février, le Parti communiste et la CGTU (Confédération générale du travail unitaire, liée au PCF) appellent à manifester, mais sans unité d’action avec les militants du parti socialiste (SFIO, section française de l’Internationale ouvrière). En effet, depuis plusieurs années, et sur ordre de Moscou, les partis communistes appliquent la politique de « classe contre classe », en attaquant autant les socialistes que la droite. En Allemagne, la direction de l’Internationale communiste stalinisée et celle du PC allemand avaient dénoncé la social-démocratie comme étant « social-fasciste », la « sœur-jumelle du fascisme ». Une stratégie sectaire mise à profit par Hitler, arrivé au pouvoir alors que les nazis avaient moins de voix que celles des socialistes et des communistes prises ensemble.

Le 6 février 1934, jour de la manifestation d’extrême droite à Paris, l’éditorial du journal du parti, L’Humanité, concluait : « On ne peut lutter contre le fascisme sans lutter aussi contre la social-démocratie. » Après le 6 février, le PCF avait appelé ses membres à se mobiliser, mais sans lier cet appel à un quelconque mot d’ordre. Lorsque le PCF a finalement appelé à manifester le 9 février, il l’a fait avec les mots d’ordre suivants : « Arrestation immédiate de Chiappe [le patron de la police récemment déchu] et des chefs des ligues fascistes, à bas des fusilleurs Daladier-Frot, dissolution des ligues fascistes, défense des salaires et traitements, à bas l’union nationale réactionnaire et fasciste préparée par le Parti radical et le Parti socialiste, vive le gouvernement ouvrier et paysan. » Néanmoins, ce même jour, les manifestations des différentes organisations ouvrière convergent dans certaines villes.

3 jours plus tard, c’est la grève générale appelée par la CGT (Confédération générale du travail, liée à la SFIO), elle est suivie par 4 millions de grévistes, du jamais vu en France. Dans la capitale, deux cortèges sont organisés, par le PCF/CGT-U d’une part et la CGT et la SFIO d’autre part. Quand ils se réunissent, les militants se mélangent et crient « Unité, unité ! ». Les 11 et 12 février, 274 manifestations déferlent sur le pays : le premier mouvement de grève à l’ampleur véritablement nationale. La menace fasciste est stoppée net.

Les organisations ouvrières

Les deux grands partis ouvriers qui existent alors, la SFIO et le PCF, se sont séparés en 1920 au Congrès de Tour de la SFIO qui a vu la naissance du PCF, directement né en tant que parti de masse. La moitié des 180.000 membres de la SFIO avaient adhéré après la Première guerre mondiale. Cette foule de jeunes gens était tout autant horrifiée par le carnage impérialiste de la guerre qu’enthousiasmée par la révolution russe. Quasiment les trois quarts des effectifs de la SFIO ont suivi le PCF en 1920. Mais alors que la majorité des membres faisait ce choix, la situation était totalement différente à la direction de la SFIO. La quasi-totalité des maires et 55 des 68 députés y sont restés.

La scission communiste n’a pas pour autant permis à la SFIO de devenir un parti unifié et stable. Les discussions et débats étaient vifs entre différentes tendances, organisées ou non. Le désaccord le plus récurrent concernait l’attitude à adopter vis-à-vis du parti radical et des gouvernements de coalition. Cette question est à la base de la scission des « néo-socialistes » à la fin de l’année 1933, un groupe participationniste qui justifiait sa volonté de participer aux coalitions gouvernementales par l’ordre et la stabilité. La quasi-totalité des dirigeants de ces néo-socialistes ont ensuite rejoint la collaboration et ont été exécutés après la guerre. Parmi eux figurait notamment Marcel Déat, fondateur en 1941 du Rassemblement national populaire (un des 3 plus grands partis de la collaboration), qui devint en 1944 ministre du Travail et de la Solidarité nationale dans le gouvernement de Vichy. Cette scission de pas moins de 20.000 membres illustre à la fois le caractère encore massif de la SFIO en 1933 mais aussi l’influence et l’attraction du fascisme sur une partie de la population, y compris les membres d’un parti ouvrier comme la SFIO. Le PCF avait connu des débuts prometteurs en 1920. Mais il a rapidement subi l’impact pernicieux de la stalinisation de l’ensemble de la IIIe Internationale, le Comintern. Tous les virages à 180° de cette dernière avaient été fidèlement suivis en France. Ces changements de cap étaient déterminés par de ce dont la bureaucratie stalinienne avait besoin en Russie pour affermir sa position.

À la fin des années 1920 et au début des années 1930, le Comintern avait suivi un cours d’ultra-gauche appelé la « troisième période ». Après la vague révolutionnaire consécutive à la Première Guerre mondiale (la première période) et la période de stagnation de la vague révolutionnaire à partir de 1923 environ (la deuxième période), la crise de 1929 était analysée comme ayant déclenché l’effondrement final du capitalisme. De là a découlé une position gauchiste rejetant toute coopération avec les socialistes. Toute personne qui ne partageait pas la position révolutionnaire des communistes était qualifiée de fasciste. Il s’agissait d’une grave minimisation du danger réel du fascisme (la victoire du nazisme était même considérée comme une étape inéluctable dans certains pays vers la révolution socialiste) tout autant qu’un obstacle à la coopération dans des fronts uniques à la base des travailleurs socialistes et communistes. Bien entendu, cette attitude a poussé les partis communistes dans l’isolement. Alors que le PCF comptait encore 83.000 membres en 1925, il n’en restait plus que 36.000 en 1929 et seulement 10.000 environ au début de l’année 1932. Les occasions n’avaient pourtant pas manqué pour que le PCF se construise mais, sous les ordres de Staline, le parti s’était éloigné des masses et de leur réalité.

Après les mobilisations des 9 et 12 février 1934, la position officielle du PCF, celle du social-fascisme, était devenue intenable. Le PCF ne pouvait plus continuer à résister à la pression en faveur de l’unité. Le parti a effectué un virage à 180 degrés, passant du sectarisme qui l’isolait des couches plus larges à l’opportunisme, les deux faces d’une même médaille. Pour la direction du PCF, il ne s’agissait dès lors pas de construire l’unité révolutionnaire des travailleurs socialistes et communistes, mais d’adopter une politique de collaboration de classe jusqu’à s’allier au Parti radical.

Le virage fut également adopté au niveau international. Le Comintern était devenu le poste avancé de la politique et de la diplomatie de la bureaucratie stalinienne en Union soviétique. Dès 1924, Staline avait défendu l’idée de la construction du « socialisme dans un seul pays », devenue doctrine officielle à partir de 1928. Après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, qui ne s’est pas avéré être un phénomène éphémère, le Comintern a adopté un nouveau zigzag, pour le pire. Auparavant, les staliniens supposaient qu’Hitler allait bientôt être balayé du pouvoir par un mouvement révolutionnaire dirigé par les communistes. Ce n’est pas arrivé et, au contraire, les communistes ont disparu dans les prisons et plus tard dans les camps de concentration. Il devint progressivement évident pour les staliniens que l’Allemagne nazie constituait une menace pour l’Union soviétique. La priorité est alors devenue la recherche d’accords avec la Grande-Bretagne et la France. Non pas des accords reposant sur le mouvement ouvrier, mais de pactes diplomatiques avec les classes dirigeantes de ces pays. Plus tard, un pacte a même été conclu avec Hitler, reposant sur l’idée que, militairement parlant, l’Allemagne nazie ne pouvait faire face qu’à un seul front. Si elle faisait la guerre à l’Ouest, l’Est serait épargné.

Vers un front populaire

Les ordres donnés au PCF dépendaient du Comintern et reposaient sur l’entretien de relations diplomatiques. C’est ainsi que l’Union soviétique a conclu un accord de protection mutuelle avec la France en mai 1935. Le président du Parlement français, Paul Laval, s’est rendu à Moscou pour signer l’accord. Laval deviendra plus tard chef du gouvernement de Pétain à Vichy d’avril 1942 à août 1944 et fut un des plus fervents collaborationnistes. Pour le PCF, cet accord a signé net la fin de toute propagande antimilitariste en France. A peine un mois plus tard, le PCF se déclarait prêt à soutenir un gouvernement comprenant les Radicaux. Sous la direction de Maurice Thorez, le PCF s’est rapproché de la position de Léon Blum et de sa SFIO : limiter son programme aux éléments acceptables pour la bourgeoisie, représentée par le Parti radical. Au lieu d’un changement de système, l’accent a été mis sur des réformes limitées. Le secrétaire général du PCF, Thorez, a même qualifiée de cruciale la sauvegarde des intérêts des grandes entreprises françaises. Le 14 juillet 1935, deux mois seulement après le pacte diplomatique entre la France et l’Union soviétique, Thorez dirigeait le défilé de la Fête nationale du 14 juillet aux côtés de Blum et de Daladier du Parti radical, alors partenaire de gouvernement de Laval ! Le drapeau rouge s’est mêlé au drapeau tricolore français, l’Internationale a été noyée dans la Marseillaise. Cette unité était la base du Front populaire, auquel Trotsky opposait le concept d’un front unique de la classe ouvrière : l’unité dans la lutte pour une transformation sociale.

Quand les élections de mai 1936 ont consacré la victoire du Front populaire, ce ne fut pas grâce au Parti radical. Celui-ci continuait à perdre des voix. Le PCF et la SFIO, par contre, avaient fortement progressé en dépit de leur alliance avec le Parti radical. Pour les staliniens et les socialistes, le but du Front populaire était de mieux gérer le capitalisme tout en empêchant que le Parti radical ne se dirige vers l’extrême droite. Mais même cet objectif limité était impossible à atteindre en suivant la politique du Parti radical. De leur côté, si les travailleurs et les opprimés avaient voté à gauche, c’était dans l’espoir d’un véritable changement. Ils avaient parallèlement rejoint en masse la SFIO et le PCF. Le PCF était considéré comme la section la plus militante du Front populaire et les militants syndicaux du PCF étaient à la pointe des grèves. Malgré les tentatives d’arrêter le mouvement sous le mot d’ordre de savoir terminer une grève, il y a eu un afflux de nouveaux membres au PCF. Selon leurs propres chiffres : le parti a atteint les 163.000 membres le 25 mai 1936, les 173.900 le 4 juin, les 200.600 le 18 juin et les 380.000 le 29 octobre.

L’explosion révolutionnaire

La victoire du Front populaire a suscité un tel enthousiasme qu’elle a immédiatement conduit à une vague de grèves avec occupation d’usines, ce qui n’était pas du tout dans les intentions des créateurs du Front Populaire… Avant même que le gouvernement ne soit formé, les occupations d’entreprises s’étendaient à tout le pays. C’est alors que Trotsky écrivit « La révolution française a commencé ».

De la première occupation le 11 mai au 6 juin, les grévistes étaient devenus un demi-million. Le lendemain, ils étaient un million. La centrale syndicale radicale CGT est passée de 785.000 affiliés en mars 1936 à 4 millions en février 1937. Telle était la puissance du mouvement. La situation portait en elle des éléments de double pouvoir : à côté des institutions officielles du capitalisme de plus en plus contestées se développaient des organes de pouvoir des travailleurs.

Quand, le 6 juin, le gouvernement Blum a obtenu la confiance du Parlement, dans la rue, les masses avaient accordé leur confiance aux occupations et aux comités de grève. Le 8 juin, les représentants de 33 comités de grève de la région parisienne se sont réunis pour créer un comité central de grève chargé de coordonner la lutte. Trois jours plus tard, lors de leur assemblée générale, ils ont réuni les représentants de 243 entreprises de la région parisienne. À cette époque, il y avait déjà 1,2 million de grévistes, alors que la grande majorité de la population était encore active dans l’agriculture. Le nombre de grévistes atteindra finalement 1,8 million et plus de 9 000 entreprises seront occupées.

De son côté, entre la victoire électorale du 3 mai et son accession au pouvoir le 4 juin, Blum n’avait fait que perdre du temps. Au lieu de provoquer la démission du ministère en exercice et de prendre des mesures visant à soutenir le mouvement de masse et à éviter la fuite des capitaux, Blum avait cherché à éviter toute « situation délicate ». « Les sorties d’or ne m’impressionnent pas », disait-il, « l’or reviendra ». Pour susciter son retour, Blum et son gouvernement n’allaient par la suite pas économiser leurs efforts pour « arriver à attirer la confiance du grand capital ». En vain.

Face au mouvement de masse, le gouvernement du Front Populaire et le patronat ont tout d’abord tenté d’enrayer la dynamique de lutte par d’importantes concessions : réduction du temps de travail de 48 à 40 heures par semaine, deux semaines de congés payés, augmentation des salaires dans le secteur privé comprise entre 7 et 12 %,… C’était impressionnant, mais c’était bien en dessous du potentiel contenu dans la situation. Devant l’échec d’arrêter le mouvement avec des concessions, Blum a mobilisé l’armée et la police de manière à ce qu’elles puissent intervenir à Paris si nécessaire. De son côté, le 11 juin, Maurice Thorez déclarait « Il faut savoir terminer une grève », en mettant en garde les travailleurs de ne pas effrayer la petite bourgeoisie et de ne pas faire tomber le gouvernement. Les partis ouvriers et leurs partenaires dans les sommets syndicaux ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour empêcher le mouvement révolutionnaire de mener au renversement du capitalisme. Comme l’avait souligné Trotsky, les ouvriers furent incapables de reconnaître l’ennemi puisqu’on « l’avait déguisé en ami. » En l’absence de direction et de mots d’ordre, le mouvement de grève finira par se vider de son sang et s’épuiser.

Avec le soutien du PCF, la politique du gouvernement du Front populaire est finalement strictement restée dans le cadre du capitalisme. L’ancien appareil d’État n’a pas été touché. Il n’y a pratiquement pas eu de nationalisations et, s’il y en a eu, les actionnaires étaient généreusement indemnisés tandis que les anciens dirigeants étaient nommés par le gouvernement comme directeurs de société. L’absence de contrôle sur les secteurs clés de l’économie a laissé le gouvernement impuissant face à la hausse rapide des prix qui a anéanti les augmentations de salaires obtenues en juin 1936. Régulièrement, le PCF a réclamé des mesures plus radicales, comme un impôt sur les grandes fortunes ou le soutien aux Républicains espagnols, mais cela s’est essentiellement limité à des appels restés sans suite, avant de voter au Parlement en faveur du maintien du Front populaire et donc de la politique menée.

Blum et Thorez n’ont pas seulement trahi les travailleurs français. Ils ont fait de même avec les travailleurs et les opprimés espagnols engagés dans un combat antifasciste acharné contre le mouvement réactionnaire de Franco. Le gouvernement français du Front Populaire a refusé d’apporter un soutien significatif aux forces antifascistes. Hitler et Mussolini ont eu moins de scrupules à assister les fascistes espagnols. Ne rien faire à ce sujet comme l’avait décidé le gouvernement du Front populaire n’était en rien une position « neutre ». Cette décision revenait concrètement à saper une lutte antifasciste de première importance qui aurait pu à nouveau orienter l’Europe dans une toute autre direction.

La défaite

Au final, le gouvernement du Front populaire n’a duré qu’une année environ. Toutes les conquêtes sociales de cette période n’ont pu voir le jour que grâce à l’entrée en action des masses. La bourgeoisie comprenait très bien ce qui se passait : elle avait été sur le point de perdre le contrôle. Elle s’est donc tournée vers les forces réactionnaires qui ont relevé la tête à partir de 1937. Un autre gouvernement de Front populaire a suivi, pour prendre également fin en 1938. Les récentes conquêtes sociales des travailleurs ont subi une offensive en règle tandis que l’appareil d’État s’est fait de plus en plus répressif.

En mars 1937, une provocation fasciste a eu lieu dans la commune de Clichy, contre laquelle 10.000 antifascistes ont manifesté. Les dirigeants du Front populaire ont éloigné la manifestation du meeting fasciste de Clichy, mais des centaines de militants s’y sont tout de même rendus. Le service d’ordre des fascistes a tiré sur ceux-ci, faisant cinq morts. Au Parlement, Blum qualifia d’erreur la manifestation antifasciste. La protestation des travailleurs s’est limitée à une grève d’une journée.

À la fin du mois de novembre 1938, le gouvernement – entre-temps de droite sans la moindre équivoque – a enterré de nombreux acquis sociaux de 1936. Une fois de plus, il y a eu une grève, mais les patrons étaient maintenant assez forts pour prendre des mesures fermes. Les occupations d’entreprises furent dispersées par la police et des milliers de militants licenciés : 5.000 dans le secteur textile, 4.000 dans l’industrie automobile, 3.000 dans la chimie, etc. Les tribunaux ont condamné 806 travailleurs à la prison.

Comme le concluent Marcel Gibelin et Jacques Danos dans leur excellent livre « Juin 1936 » : « La classe ouvrière est désorientée. Les effectifs de la CGT fondent. La bourgeoisie peut penser que « maintenant, tout est possible ». Août 1939, juin 1940 sont proches. » Il s’agit des dates de la Seconde Guerre mondiale et de la prise de pouvoir du général Pétain en 1940.

Leçons de France

Les articles « Où va la France » et « Encore une fois, où va la France » se concentrent sur la menace de l’extrême-droite et la réponse que doit offrir le mouvement ouvrier. Trotsky y explique que dans une période de crise capitaliste, la bourgeoisie mène sa propre société à la faillite. En l’absence de perspective sociale, le besoin de répression se fait de plus en plus sentir.

La crise touche toutes les couches de la société, mais elle est particulièrement ressentie par la classe moyenne. Il s’agit généralement de personnes auparavant un peu mieux loties, mais qui voient leur situation se détériorer rapidement en raison de la crise. Aujourd’hui, la propagande de la classe dominante tente de dissimuler les différences de classe existantes en déclarant que presque tous les travailleurs appartiennent à la classe moyenne. Quitte à prendre les formes les plus absurdes. Juste avant la révolution tunisienne de 2011, la Banque africaine de développement affirmait que pas moins de 89 % de la population de ce pays appartenait à la classe moyenne… Le critère retenu pour parvenir à cette conclusion était de disposer d’un revenu supérieur à 2 dollars par personne et par jour. Un véritable non-sens. La couche que représentent les classes moyennes dans la société est aujourd’hui bien plus réduite que dans les années 30, en France ou dans d’autres pays européens. De nombreux indépendants sont tombés face à la concurrence des grandes entreprises (il suffit de penser aux supermarchés et à la disparition progressive d’une énorme quantité de petits commerces) ou en sont devenus complètement dépendants au point parfois de ne plus avoir d’indépendant que le nom.

Dans les années ’30, la classe moyenne ruinée a cherché à donner une expression à son énorme colère contre le système. L’extrême-droite était souvent bien placée pour le faire : on ne trouvait pas parmi la classe moyenne de tradition d’organisation collective similaire à celle des syndicats. Les forces fascistes ont saisi ce désespoir individuel pour en faire un facteur majeur de la situation. Non pas que la gauche et le mouvement ouvrier n’aient pas eu la possibilité d’organiser ce mécontentement, mais il fallait pour cela disposer d’une approche révolutionnaire. Parmi les couches de la classe ouvrière les moins liées aux syndicats, c’est un aspect qui est également présent aujourd’hui. Alors que la gauche est souvent considérée comme faisant partie du système – car elle cherche à obtenir des réformes limitées au sein du système alors qu’il n’y a plus de marge de manœuvre pour des réformes – l’extrême-droite, de manière populiste, apparaît comme plus audacieuse et apparemment plus radicale. Des contradictions similaires à celles des années 30 persistent aujourd’hui : l’extrême-droite prétend être antisystème alors qu’elle est précisément un instrument de l’establishment capitaliste pour briser le mouvement ouvrier.

La réponse de la bourgeoisie aux provocations fascistes en France en 1934 a d’abord consisté à tenter de former un gouvernement qui se placerait en arbitre et en sauveur au-dessus de la tourmente. Son objectif principal était de bloquer l’inévitable mouvement de la classe ouvrière contre l’extrême-droite. Pour les organisations de travailleurs, il est essentiel de faire une évaluation correcte et de savoir clairement qui sont les alliés et qui ne le sont pas. Dans la lutte contre l’extrême-droite, nous ne pouvons pas compter sur l’establishment, sur les représentants politiques du capitalisme, qui créent les conditions mêmes dans lesquelles l’extrême-droite peut se développer. Convaincre les couches attirées par l’extrême-droite de s’en éloigner est impossible en frappant aux portes de l’establishment dont elles se détournent. Dans son approche, Trotsky souligne la nécessité d’une mobilisation de masse et d’un programme offensif et audacieux en faveur du changement social. Programme, méthode et tactiques vont de pair et doivent exprimer une volonté déterminée de rompre avec le système.

C’est toujours d’une importance cruciale aujourd’hui. Il suffit de regarder les États-Unis, où les partisans de l’ancien président Trump ont pris d’assaut le Capitole le 6 janvier 2021. Une riposte de la gauche et du mouvement ouvrier était essentielle. La « nouvelle gauche » représentée par Alexandria Ocasio-Cortez et « The Squad » a malheureusement limité son action à des initiatives parlementaires, en s’engageant dans la politique de la « décence », comme l’a également défendu le président démocrate Joe Biden qui espérait ainsi rallier à lui une partie du parti républicain. Des initiatives parlementaires peuvent être utiles, mais seulement si elles accompagnent la mobilisation et une lutte déterminée autour des besoins et des revendications de la classe ouvrière. Ce combat entre inévitablement en confrontation avec la politique du Parti Démocrate, parti qui représente loyalement les intérêts des grandes entreprises.

Trotsky insiste fortement sur l’importance des milices ouvrières contre l’extrême-droite. Contre une force fasciste fortement armée et comportant des dizaines de milliers de militants, ce n’était pas un luxe. Trotsky affirme que toute action comporte un élément de lutte physique, qu’il s’agisse d’un piquet de grève, d’une manifestation ou d’une milice ouvrière. Cela inclut, bien sûr, une évaluation des circonstances. « Le secret du succès, évidemment, n’est pas dans la «lutte physique» elle-même, mais dans une juste politique », fait-il remarquer. La bonne politique est celle qui répond aux conditions de temps et de lieu. Aujourd’hui, nous n’avons pas affaire à des dizaines de milliers de fascistes armés, ce qui a des conséquences sur notre réponse à leur égard. Néanmoins, toute action comporte effectivement un élément de lutte physique. Les manifestations contre l’extrême-droite et les fortes mobilisations du mouvement ouvrier rendent plus difficile pour les divers mouvements d’extrême-droite – des néofascistes organisés aux Trumpistes – de dominer le débat public et même les rues. Si, en revanche, rien n’est mis en travers de leur chemin, ils n’hésitent pas à marcher sur le boulevard qui s’offre à eux.

Dans un contexte de crise du capitalisme et de colère croissante contre l’ordre établi, la politique de la gauche radicale doit viser le renversement du capitalisme et la prise du pouvoir par la classe ouvrière. Comme le notait Trotsky, « Le socialisme peut lancer le programme le plus savant, sa valeur sera nulle si l’avant-garde du prolétariat ne déploie pas une lutte hardie pour s’emparer de l’Etat. La crise sociale, dans son expression politique, est la crise du pouvoir. Le vieux maître a fait faillite. Il en faut un nouveau. » Les idées qui sont adoptées par de larges couches de la population deviennent une force matérielle. C’est le cas dans toutes les campagnes et actions, mais bien sûr aussi à une plus grande échelle. Cela joue un rôle essentiel pour passer d’une situation pré-révolutionnaire à un potentiel révolutionnaire.

Ce livre offre une critique acerbe de l’approche réformiste des partis socialistes et communistes, une approche inadéquate tant au niveau des méthodes que du programme. La nationalisation, par exemple, ne signifie pas de mettre quelques bureaucrates au conseil d’administration après avoir indemnisé les actionnaires. Elle exige une lutte révolutionnaire pour remettre la production entre les mains des travailleurs et de la collectivité. Ce n’est pas un hasard si le PCF et la SFIO ont balayé d’un revers de main l’exigence de nationalisation, ni si aujourd’hui une grande partie de la gauche (y compris la gauche radicale) fait de même avec cette partie essentielle d’un programme socialiste.

La nationalisation touche à la propriété privée des moyens de production, alors que le Front Populaire a été créé précisément pour respecter les limites du capitalisme. Trotsky développe la revendication de la nationalisation, notant que tous les secteurs clés devraient être nationalisés, sans compensation pour les actionnaires. Lorsque l’accès au marché boursier s’est quelque peu élargi au cours des décennies suivantes, notre tendance politique a ajouté que la compensation ne pouvait être fondée que sur base de besoin prouvé. L’objectif d’un programme socialiste est d’exproprier les capitalistes, et non de frapper, par exemple, les personnes âgées qui ont investi leur épargne dans des actions. Trotsky note également que la nationalisation et le contrôle ouvrier ne sont pas opposés, mais plutôt inséparables. Afin de parvenir à un contrôle et à une gestion démocratiques par les travailleurs des secteurs clés de la production, ceux-ci doivent être retirés des mains des capitalistes. Dans la nationalisation, le contrôle et la gestion des travailleurs sont nécessaires pour parvenir à une planification démocratique de l’économie.

L’importance d’une approche socialiste révolutionnaire est confirmée par les événements de 1936. La vague de grève massive avait le potentiel de renverser le système. Cette opportunité n’a pas été saisie en raison de l’attitude des dirigeants, qui ne croyaient pas au changement social. Pourtant, chaque pas des dirigeants vers l’action a suscité un grand enthousiasme au sein de la classe ouvrière. De plus, l’enthousiasme a poussé le mouvement bien au-delà des intentions des dirigeants. Nous l’avons vu avec le mouvement de grève de 1936, tant en France qu’en Belgique. À maintes reprises, il a été démontré que la base ne manquait pas d’esprit de combat. En même temps, il n’est pas facile pour la base d’ignorer la direction de ses propres organisations, ou même d’aller à son encontre. Cela ne peut se faire que sur la base d’un programme révolutionnaire qui bénéficie d’un soutien suffisant au sein du mouvement ouvrier. Cette compréhension de la dynamique de la lutte des classes est essentielle.

Tout au long du livre, Trotsky se fait l’écho d’une urgence. Les opportunités de changement révolutionnaire ne durent pas. Les occasions manquées ont des conséquences pour le mouvement ouvrier. Cela a été malheureusement démontré dans les suites du mouvement de 1936. Le gouvernement du Front Populaire n’a pas su répondre à la crise économique parce qu’il est resté strictement dans les limites du capitalisme. Le gouvernement du Front Populaire a été sapé. La droite, menée par le Parti radical de Daladier, a pu reprendre les rênes en avril 1938, à un moment où l’espoir de changement parmi de larges couches de la classe ouvrière s’était suffisamment transformé en désillusion. De nombreuses réalisations du mouvement de 1936 ont été annulées, le niveau de vie de la classe ouvrière s’est effondré, la répression et la politique anti-migrants se sont intensifiées. En septembre 1939, le PCF fut interdit. L’extrême-droite, bien sûr, s’est sentie renforcée. Si le mouvement ouvrier n’utilise pas une opportunité comme celle de 1936, ancrée dans la situation depuis 1934, la droite peut gagner du temps pour riposter d’autant plus fort. « Une révolution qui cesse d’avancer est condamnée à refluer », note Daniel Guérin dans son livre Front populaire, révolution manquée. La classe ouvrière a payé le prix fort de ce retour de bâton : un dernier obstacle à la guerre mondiale est tombé. Seul le mouvement ouvrier pourrait éviter cette guerre en apportant un changement révolutionnaire, qui aurait inévitablement eu un grand impact sur la classe ouvrière des autres pays et aurait arrêté la barbarie contre-révolutionnaire.

Compte tenu du potentiel de destruction totale et des relations sociales actuelles, une guerre mondiale n’est pas directement à l’ordre du jour, mais l’horreur et la barbarie de la guerre le sont bel et bien. Cela figure dans l’ADN du capitalisme. Les tensions inter-impérialistes augmentent, comme l’exprime la guerre en Ukraine dans le contexte de la nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine. La pandémie a illustré la faillite du capitalisme à chaque crise grave et comment les contradictions se renforcent les unes les autres, notamment avec le nationalisme vaccinal et la recherche du profit ainsi qu’avec les années d’austérité dans nos soins de santé notamment. Tout cela entraîne une polarisation croissante. L’extrême-droite et toutes sortes de populistes réagissent à cela, mais le mouvement ouvrier doit faire de même. Non pas en évitant la polarisation, mais en luttant de manière offensive pour les intérêts de la classe ouvrière. Lorsque le mouvement ouvrier agit ainsi, il est accusé de polariser. C’est faux : la polarisation est inhérente à la crise du système, c’est le capitalisme qui polarise. Dans ce contexte, les politiciens établis adoptent une politique plus dure et plus répressive, l’extrême droite le fait encore plus durement. Il ne s’agit pas de l’expression d’une société qui ‘fascise’ et se dirige ‘progressivement’ vers le fascisme, mais d’un système en crise. Cela démontre la nécessité d’une transformation de la société, que nous n’atteindrons pas en édulcorant notre programme ou en tombant dans le piège du « moindre mal » et en soutenant, par exemple, Biden contre Trump ou tout autre candidat tenant tête à Poutine (Russie), Orban (Hongrie), Bolsonaro (Brésil) ou Modi (Inde). Cela ne se fera pas non plus en orientant les forces du mouvement ouvrier vers une alliance avec des éléments « progressistes » de la bourgeoisie, dans la mesure où de tels éléments existent et sont disposés à former une alliance avec le mouvement ouvrier. La pression pour le faire est peut-être grande, mais une position de classe indépendante visant la transformation de toute la société reste la clé du changement. Ce point est également fortement souligné tout au long de ce livre.

L’émancipation des peuples colonisés et des femmes

Un certain nombre d’éléments ne sont par contre pas abordés dans ce livre. La radicalisation de la classe ouvrière et de la jeunesse ne se limitait pas à l’Europe : la révolution coloniale était également en cours et en développement. Dans son texte de 1938 consacré au 90e anniversaire du Manifeste du Parti Communiste de Marx et Engels, Trotsky faisait remarquer : « «Les communistes, déclare le Manifeste, appuient dans tous les pays tout mouvement révolutionnaire contre l’ordre politique et social existant.» Le mouvement des races de couleur contre les oppresseurs impérialistes est l’un des mouvements les plus puissants et les plus importants contre l’ordre existant et c’est pourquoi il lui faut le soutient complet, sans réticence, du prolétariat de race blanche. »

Tant lors des manifestations antifascistes de février 1934 que lors du mouvement de grève de juin 1936, des manifestations ont également eu lieu en Algérie et ailleurs. Le 12 février 1934, grande journée d’action antifasciste, on comptait 20.000 manifestants à Alger. En juin 1936, des travailleurs algériens, principalement actifs dans l’agriculture, ont également rejoint la grève. L’unité avec ces mouvements offrait d’énormes possibilités, mais peu d’attention y a été prêtée. Le gouvernement du Front populaire a adopté vis-à-vis des colonies françaises la même approche que vis-à-vis de la révolution espagnole. L’attitude du Front populaire à l’égard des peuples colonisés s’est résumée à la défense inconditionnelle de l’Empire colonial français. Rien n’a été changé dans la politique coloniale, aucune des revendications démocratiques des peuples coloniaux n’a été satisfaite. Il y eut bien quelques vagues promesses, essentiellement pour prêcher la patience aux masses colonisées, ce qui n’a pas duré bien longtemps. Très rapidement, chaque mouvement revendicatif fut réprimé. Le gouvernement de Léon Blum a même dissous l’Etoile nord-africaine (en Algérie, par ailleurs membre du Front populaire) et le Pacte d’action marocaine, deux organisations nationalistes liées au mouvement ouvrier français, en application de la loi décrétant la dissolution des ligues fascistes ! En mars 1937, en Tunisie, les forces françaises ont mitraillé les mineurs en grève de Metlaoui. Pareil à El Kouif, en Algérie. Une nouvelle fusillade a éclaté en Tunisie contre les grévistes de Djerissa en juillet 1937. Pendant tout ce temps, le PCF n’a eu qu’un souci : défendre 1’empire colonial français contre les appétits hitlériens ou mussoliniens. Et, donc, soutenir la répression.

Par exemple, le Comintern avait demandé au Parti communiste indochinois (PCI) d’abandonner toute référence à la « lutte des classes » ou à l’ « impérialisme français » et même d’appeler les syndicats à se dissoudre. Les luttes des travailleurs et des paysans pauvres avaient permis d’obtenir des concessions limitées dans les colonies, mais même sous le gouvernement du Front populaire à Paris, les syndicats étaient interdits et les militants arrêtés par la sécurité de l’État lorsqu’ils organisaient des grèves et des actions. Le PCF est intervenu dans certaines manifestations, mais sous des drapeaux français et en déclarant son soutien au gouvernement oppressif de Paris.

Pendant que Blum dirigeait le gouvernement dans la capitale, les militants en Indochine étaient arrêtés pour avoir osé distribuer de vieilles brochures écrites par Blum sur la question coloniale. Des événements similaires ont eu lieu dans d’autres colonies françaises. Daniel Guérin décrit notamment dans son témoignage comment Charles-André Julien, ancien membre du PCF ayant rejoint la SFIO, avait été nommé par Blum secrétaire du « Haut Comité méditerranéen et de l’Afrique du Nord ». Celui-ci avait fait remarquer lors d’une réunion du parti qu’il « ne fallait pas donner trop vite la liberté aux indigènes. » Cet élément n’est abordé qu’indirectement dans le livre de Trotsky. La position des femmes dans l’économie et dans la lutte de la classe ouvrière n’est pas non plus particulièrement mise en évidence dans le livre. C’est cependant le point sur lequel il conclut son célèbre Programme de Transition (1938) : « Toutes les organisations opportunistes, par leur nature même, concentrent principalement leur attention sur les couches supérieures de la classe ouvrière, et, par conséquent, ignorent aussi bien la jeunesse que les femmes travailleuses. Or l’époque du déclin capitaliste porte les coups les plus durs à la femme, tant comme salariée que comme ménagère. (…) A bas le bureaucratisme et le carriérisme ! Place à la jeunesse, place aux femmes travailleuses ! »

En réponse à la crise économique du début des années 1930, les femmes avaient effectivement durement été éprouvées. Aux PTT, 90 % des licenciements qui ont eu lieu entre 1932 et 1934 concernaient des femmes. Celles qui avaient épousé un fonctionnaire recevaient en plus une indemnité de licenciement inférieure. Les femmes étaient déjà nombreuses à travailler à l’époque en France, mais leur salaire était toujours considéré comme un complément au salaire masculin. La crise avait opéré une redistribution du travail disponible, mais pas entre tous les travailleurs : les femmes étaient renvoyées au foyer autant que possible.

La participation des femmes aux luttes de la classe ouvrière et la lutte spécifique en faveur du droit de vote des femmes ont mis sous pression le gouvernement du Front populaire. Durant des grèves de 1936, les femmes ont élu leurs délégués sur leurs lieux de travail et ont pris part aux votes concernant les prochaines étapes de la lutte. Elles avaient du reste déjà acquis une grande expérience de lutte dans certains secteurs, notamment dans le secteur du textile. Voici comment Daniel Guérin par de l’occupation d’une petite manufacture de caoutchouc en juin 1936 : « Elle n’emploie que des femmes, dans une atmosphère qui, la veille encore, devait être paternaliste. Mais, ce matin, le patron et son épouse, apeurés, se sont retranchés dans leur minuscule bureau : les ouvrières en blouse blanche, calmes, la tête haute, parcourent les couloirs. Elles se sont réparti les tâches : élection d’une délégation, piquet de grève, drapeau rouge hissé à l’entrée. Sans transition, sans hésitation, elles ont passé de leur ancienne fonction d’esclave à leur nouveau rôle de prégestionnaires. Quelque chose dans leur vie, dans leur conscience, a changé pour toujours. »

Il est donc devenu de plus en plus évident qu’il fallait également leur accorder le droit politique de voter. Blum avait promis de mettre la question sur la table, mais le projet de loi a été boycotté par le Sénat. Le Parti radical était réticent à accorder le droit de vote aux femmes, craignant que celles-ci votent de manière plus conservatrice en raison de la plus grande influence de l’église. Le gouvernement du Front populaire s’est largement limité à des mesures symboliques, telles que la nomination de trois femmes ministres et secrétaires d’État (pour lesquelles d’ailleurs leurs maris devaient donner leur consentement écrit !) C’est important en soi, mais cela ne suffit pas à masquer l’absence de progrès général pour les femmes de la classe ouvrière.

Le Trotskysme en France

Les analyses de Trotsky concernant la France des années 1930 ne sont pas seulement remarquables par leur clarté politique et les idées tranchantes qu’elles comportent. Leur objectif était également de contribuer au développement d’une organisation marxiste révolutionnaire dans le pays. Cette partie n’est pas couverte dans ce livre. Nous profitons de cette préface pour donner aux lecteurs une introduction, certes limitée, au trotskysme français. Dès la fin des années 1920, Trotsky a tenté de rassembler les sympathisants français de l’Opposition de Gauche. En août 1929, la Ligue Communiste fut créée avec pour journal « La Vérité ». Alfred Rosmer, qui avait joué un rôle de premier plan au sein du Comintern au début des années 1920, en fut le pionnier le plus célèbre. Cependant, Rosmer a démissionné de la Ligue Communiste et de l’Opposition de Gauche Internationale en novembre 1930. La Ligue Communiste était une petite organisation de 100 à 200 membres dirigée par de très jeunes militants, sans beaucoup de racines dans le mouvement ouvrier français.

Il n’était pas facile de développer une nouvelle organisation révolutionnaire à une époque où la classe ouvrière était sur la défensive et où peu de mouvement sociaux animaient la société. En raison de cela, les jeunes organisateurs de la Ligue Communiste se sont rapidement retrouvés empêtrés dans de multiples querelles internes, principalement entre les dirigeants centraux Raymond Molinier et Pierre Frank d’une part et Pierre Naville et Gérard Rosenthal d’autre part.

Les événements de février 1934 et le mouvement qui a suivi ont changé la donne. Une radicalisation prenait place parmi les travailleurs, en particulier parmi la jeunesse. Cela s’est manifesté par une croissance des partis communistes et socialistes. Trotsky a donc proposé aux militants de la Ligue Communiste d’entrer en discussion politique avec la base du Parti socialiste en plein processus de radicalisation en travaillant brièvement au sein de la SFIO afin d’y gagner les meilleurs éléments au programme de la révolutionnaire socialiste. Pareille orientation vers le Parti communiste était hors de question en raison du caractère stalinien extrêmement fermé de ce parti et de la persécution agressive des trotskystes (notamment par le biais de provocateurs et d’opérations dirigées par les services secrets soviétiques). Le Parti socialiste offrait un espace pour le débat et, de plus, une partie importante de sa base évoluait vers la gauche.

Après un débat intense, la Ligue Communiste est devenue le Groupe bolchevik-léniniste (GBL), dont la centaine de militants a adhéré à la SFIO et à son organisation de jeunesse socialiste. Le GBL a triplé son nombre de militants en un an, mais est resté une force très limitée de 300 membres en 1935. L’organisation disposait d’une influence certaine sur les sections de la jeunesse socialiste, notamment en région parisienne, et sur des membres des courants de gauche au sein de la SFIO, comme la Bataille Socialiste autour de Marceau Pivert.

L’accord entre le gouvernement français et l’Union soviétique en 1935 a contribué à ce que le PCF devienne partisan d’un « front large », un front populaire, impliquant à la fois les socialistes et le Parti radical. En formant ce front, la direction du PCF a fait pression sur la direction socialiste pour qu’elle agisse contre les trotskystes dans ses rangs. Le mouvement de 1934 se repliait alors quelque peu et la menace d’une nouvelle guerre mondiale devenait plus inquiétante au niveau international. La tactique de « l’entrisme » au sein du parti socialiste était de toute manière prévue pour être de courte durée. Dès le printemps 1935, Trotsky a préconisé de quitter la SFIO et de mettre l’accent sur une section ouverte de la Quatrième Internationale. Les dirigeants du GBL étaient divisés et hésitants. En fin de compte, la bureaucratie de la SFIO a pris elle-même cette décision lors de son congrès de juin 1935. Léon Blum ne voulait pas laisser petit groupe révolutionnaire faire obstacle à une alliance avec le PCF et le Parti radical. Après cela, les trotskystes, mais aussi d’autres militants de gauche, ont progressivement été exclus. Au sein du GBL, cela a conduit à une scission et à une lutte de fractions féroce. Cette lutte, qui résultait d’un manque de clarté au sujet des perspectives, a eu pour conséquence que les partisans de l’Opposition de gauche n’étaient guère préparés à l’explosion sociale de 1936. Une tentative de fusion rapide des différents groupes fut vouée à l’échec. Il n’existait pas de réelle base politique pour qu’elle demeure sur pied.

Dans les années 1930, Trotsky n’a pas manqué d’occasions d’être frustré par les groupes révolutionnaires qui s’appuyaient sur l’Opposition de gauche. Jean Van Heijenoort a écrit dans son livre « Sept ans auprès de Léon Trotsky », qui couvre la période durant laquelle il a été secrétaire de Trotsky entre 1932 et 1939, combien Trotsky a eu des difficultés avec les groupes de l’Opposition de gauche. Trotsky faisait toutefois deux exceptions : le groupe de Minneapolis aux Etats-Unis qui a joué un rôle important dans les grèves des camionneurs (les Teamsters) de 1934 et le groupe de Charleroi autour de Léon Lesoil qui a joué un rôle important dans la grève des mineurs de 1932. Tous deux étaient des groupes de militants révolutionnaires capables de traduire leurs idées en direction des luttes ouvrières.

Bien sûr, Trotsky a toujours lié l’importance de la pratique révolutionnaire à la clarté des perspectives, du programme et de l’approche. Comme il l’a fait remarquer dans une polémique avec Marceau Pivert du PSOP (Parti socialiste ouvrier et paysan) créé en 1938 : « Un révolutionnaire sérieux, qui prévoit la gravité des décisions à prendre dans les heures critiques, sent intensément la responsabilité qui lui incombe dans la période préparatoire ; il analyse avec soin, avec minutie, chaque fait, chaque idée, chaque tendance. Sous ce rapport, le révolutionnaire ressemble au chirurgien qui ne peut s’en tirer avec des généralités sur l’anatomie, mais doit connaître exactement la disposition des os, des muscles, des nerfs, des tendons et leur contexture pour ne pas faire un faux mouvement avec son bistouri. Un architecte, un médecin, un chimiste seraient indignés si on leur proposait de ne pas préciser les notions ou les formules scientifiques, de ne pas prétendre à l’ « hégémonie » des lois de la mécanique, de la physiologie ou de la chimie et de s’incliner devant d’autres manières de voir, fussent-elles erronées. Or telle est précisément la position de Pivert. Sans entrer dans le vif des divergences de programme, il répète des généralités, à savoir qu’aucune tendance « ne peut prétendre renfermer dans son sein toute la lumière ». Et pourquoi ? Parce qu’on doit vivre et laisser vivre les autres. On ne peut rien apprendre de bon au travailleur d’avant-garde avec des aphorismes de ce genre : au lieu du courage et du sentiment de responsabilité, ils sont tout justes propres à engendrer l’indifférence et la prostration. La IVe Internationale a engagé la lutte contre le charlatanisme et pour un comportement scientifique à l’égard des problèmes de la politique prolétarienne. La passion révolutionnaire dans la lutte pour le socialisme est inséparable de la passion intellectuelle dans le combat pour la vérité. »

Le potentiel révolutionnaire des années 30 n’a pas conduit à des ruptures révolutionnaires avec le capitalisme en Europe occidentale. Plus rien ne faisait obstacle à la Seconde Guerre mondiale. La droite réactionnaire est passée à l’offensive. Cela a bien sûr eu des conséquences pour les marxistes révolutionnaires, qui étaient plus isolés, même s’ils sont restés actifs sous l’occupation nazie. En Belgique, il y a même eu une grève des mineurs menée par des militants trotskystes à Charleroi pendant l’occupation. Néanmoins, l’occupation, la répression contre le mouvement ouvrier et les assassinats perpétrés par des agents de Staline ont coûté cher au mouvement trotskyste. Cela a rendu plus difficile l’élaboration d’une évaluation correcte de la nouvelle situation ouverte après-guerre.

Les analyses et les propositions de Trotsky pour le mouvement ouvrier français dans les années 1930 n’ont pas conduit au développement d’un mouvement de masse autour de ces propositions. L’histoire a pris un autre chemin. Cela n’enlève rien à la finesse de ses analyses ni aux leçons à en tirer pour aujourd’hui. En outre, il était nécessaire de tenter d’orienter l’histoire dans la direction d’une transformation socialiste de la société sur base d’une clarté idéologique et d’une volonté d’agir. Comme Trotsky l’a fait remarquer à ses associés lorsqu’il a appris la nouvelle de la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne en 1933 : « On doit exploiter toutes les possibilités à fond. C’est comme si vous deviez escalader une montagne abrupte qui, pensez-vous, ne vous offre qu’une paroi lisse. Lorsque vous vous trouvez devant elle, il vous semble impossible de la gravir. Mais, si vous vous servez de chaque faille, de chaque échelon naturel, de chaque interstice, pour vous accrocher avec vos mains ou pour y poser le pied, alors vous pouvez gravir le rocher le plus haut, dans les conditions les plus difficiles. Il faut avoir du courage, et aussi de la prudence et de la perspicacité. »

Il n’en va pas autrement aujourd’hui dans la lutte contre le capitalisme. Nous espérons que cette publication apportera aux lecteurs un éclairage qui les renforcera pour prendre leur part dans la nécessaire transformation socialiste de la société.

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