Forges de Clabecq. A bas l’esclavage !

Le procès en appel qui devait se tenir ce 13 novembre 2023 à Bruxelles est reporté à 2025, à la suite d’une action en justice de l’État belge qui souhaite mettre la main sur le produit de la vente d’un terrain situé à Vilvorde et qui appartenait aux Forges de Clabecq. Cela paraît incroyable : voilà 26 ans que les anciens travailleurs (ouvriers, employés et cadres) attendent le paiement de leur salaire !

Par Guy Van Sinoy, article tiré de l’édition de décembre-janvier de Lutte Socialiste

Retour sur le passé et explication(1)

En octobre 1992 Pierre Dessy, patron des Forges, veut imposer un plan de restructuration en trois volets : un volet social (pertes d’emplois et réductions de salaires), un volet financier (renégocier avec les banques de nouveaux crédits), un volet technique. La délégation syndicale estime que ce volet technique signifie la fermeture de la phase liquide (haut-fourneau, convertisseur), ce que conteste Pierre Dessy. Le 28 octobre un référendum patronal, organisé sans l’accord de la délégation syndicale, ne peut se tenir car un millier de travailleurs détruisent les urnes et brûlent les bulletins de vote. Le lendemain le patron menace d’envoyer les lettres de licenciement et de baisser les salaires de 10 %.

La délégation obtient du Ministère de l’Emploi une dérogation pour étendre la prépension à 52 ans, de façon à éviter les licenciements. Le 4 novembre elle organise un référendum sur deux points : la baisse des salaires et la fermeture de la phase liquide. 75 % des ouvriers participent au vote et 89,51 % des votants rejettent les deux points. La direction refuse de reconnaître le résultat du vote et décide la baisse des salaires de 10 %. La grève commence tandis que le 10 novembre Dessy envoie une cassette vidéo au domicile de chaque travailleur pour réaffirmer sa position.

Un compromis imposé

Le lendemain Guy Spitaels (PS), Président de la Région wallonne, annonce qu’il propose au gouvernement wallon d’accorder un prêt de 500 millions de francs belges, avec l’accord de la Communauté européenne. Le 13 novembre 53,5 % des ouvriers se prononcent contre la reprise du travail malgré les pressions exercées par les cadres.

Mais la direction et les permanents syndicaux s’accordent sur un compromis : les 10 % de retenue de salaire sont « un prêt » à rembourser au plus tard en juillet 1995. Fin 1996 la faillite des Forges est prononcée. Aujourd’hui les anciens travailleurs des Forges attendent toujours le remboursement de ce « prêt ».

Salariat ou esclavage

Les 10 % de salaire retenus par le patron des Forges sont une entorse au salariat. C’est un peu comme si vous travaillez 40 heures par semaine, du lundi au vendredi de 8h à 16h, mais que le vendredi à partir de midi votre patron cesse de vous payer alors que vous êtes toujours à la tâche jusque 16 heures. Faire travailler des gens sans les payer, cela s’appelle de l’esclavage.

Quel enjeu pour l’État ?

La vente du terrain de Vilvorde par la curatelle qui gère la faillite des Forges rapportera environ 20 millions d’euros. Comparé à votre fiche de paie cela semble être une fortune ! Mais pour les anciens de Clabecq c’est un montant qui permettrait d’apurer la dette qui leur est due depuis plus de 25 ans.(2)

Pour l’État un tel montant fait partie des budgets habituels des dépenses. 20 millions d’euros représentent, par exemple, le prix d’achat d’un seul avion de chasse YF-16. La Belgique en a 54 ! Le remplacement prévu des YF-16 par des F-35 coûtera 30 % plus cher… par avion !

L’acharnement mis par les fonctionnaires de l’État à persécuter les anciens travailleurs de Clabecq n’est pas seulement une affaire de gros sous. C’est aussi un choix politique. Punir ceux qui ont osé se dresser contre les restructurations industrielles qui jettent sur le pavé le personnel jugé inutile.

(1) Source : Les Forges de Clabecq – Chronique d’une survie fragile (1992-1996), Michel Capron, CRISP/CH 1529-1530
(2) Du moins la dette due aux descendants des anciens travailleurs dont beaucoup sont morts du cancer provoqué par l’amiante.

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Première page de Lutte Socialiste