Triomphe électoral de l’extrême droite en Argentine

Ne nous laissons pas paralyser par la peur, organisons-nous et luttons !

Lorsqu’il a été officiellement confirmé que le candidat d’extrême droite Javier Milei avait remporté les élections primaires ouvertes, simultanées et obligatoires (PASO, qui définissent les partis habilités à se présenter aux élections nationales) avec plus de 30 %, la surprise était grande parmi les analystes politiques. Ceux-ci s’attendaient à ce qu’il soit battu.

Par Marcos Ariel (ASI-Argentine)

L’autre grand perdant est le péronisme sous ses différentes formes, ralliés à la candidature de l’actuel ministre de l’économie Sergio Massa. La défaite de la coalition péroniste rebaptisée Unión por la Patria était prévisible, même si Massa aspirait à être le candidat le plus populaire, ce qui n’est clairement pas le cas. Ils sont arrivés en troisième position avec 27,27 %, ce qui en fait l’une des pires élections de l’histoire du péronisme.

Le Frente de Izquierda y de Trabajadores-Unidad (FIT-U), qui aspirait à occuper une partie de l’espace laissé par la débâcle péroniste en augmentant son nombre de députés, a connu un résultat électoral médiocre, stagnant avec 2,65 %, un pourcentage légèrement inférieur à celui des élections présidentielles de 2019. Dans plusieurs provinces, il n’a pas dépassé le seuil électoral de 1,5 % qui détermine qui pourra présenter des candidats aux élections générales du 22 octobre.

Ces résultats s’inscrivent par ailleurs dans un contexte de fort absentéisme : seuls 69% des électeurs se sont rendus aux urnes.

Le résultat de l’élection, à savoir une quasi-égalité entre les trois candidats Milei, Bullrich et Massa, rend l’issue des élections d’octobre incertaine et aggrave la crise politique au sommet. La victoire de Milei soulève beaucoup d’incertitudes pour la bourgeoisie, car il est peu probable qu’il puisse mettre en œuvre son programme réactionnaire sans déclencher une rébellion populaire. Au-delà du résultat d’octobre, ces élections signifieront probablement la fin du bi-collaborationnisme avec lequel les capitalistes ont gouverné le pays au cours des dernières décennies autour du péronisme et de la droite. L’aggravation de l’austérité et l’attaque contre les conditions de vie déjà détériorées de la classe ouvrière seront plus importantes, quel que soit le prochain président.

La colère canalisée par la droite

Il ne fait aucun doute que la victoire de Milei suscite beaucoup d’inquiétude parmi les travailleurs et les jeunes les plus impliqués dans la lutte, qui doivent tirer les meilleures conclusions pour interpréter correctement cette situation, se préparer à intervenir dans la lutte de classe qui s’approfondira sans aucun doute au cours de la prochaine période et ne pas céder aux pressions du péronisme qui demandera une fois de plus de voter pour un candidat de droite afin d’éviter qu’un autre candidat de droite ne l’emporte.

Bien que le vote pour Milei exprime un aspect de soutien programmatique de la part d’un secteur plus conservateur et rétrograde de la société, ce qui est fondamental, c’est qu’il s’agit d’un vote qui exprime la colère et la rage face à la situation sociale critique en vigueur dans le pays. Avec sa rhétorique contre la caste politique, il a été perçu comme un rebelle anti-système par des couches larges de la société, en particulier la jeunesse qui a utilisé son vote pour punir le péronisme et l’opposition de droite qui ont gouverné ces dix dernières années en alternance et qui sont responsables de la crise. Ils sont certains qu’avec l’une ou l’autre des deux coalitions majoritaires, leur vie ne s’améliorera pas et ils considèrent Milei comme l’espoir de quelque chose d’autre, peut-être. Ce n’est pas un hasard si celui-ci s’est approprié habilement le slogan de l’argentinazo, le soulèvement de masse qui a secoué l’Argentine en 2001 : « Qu’ils s’en aillent tous ».

D’autre part, il apparaît avec une proposition économique concrète : la dollarisation de l’économie. Dans un pays dépendant du dollar américain, sa proposition est interprétée comme synonyme de stabilité, de pouvoir d’achat et de qualité de vie.

Ce sont les deux thèmes centraux qui lui ont permis d’atteindre une grande partie de la classe ouvrière et de la classe moyenne inférieure, principalement des jeunes âgés de 16 à 30 ans, en majorité des hommes, sans attente de progrès d’aucune sorte, souffrant du manque de travail et de l’instabilité d’emploi.

La responsabilité de la progression de l’ultra-droite n’incombe toutefois pas aux jeunes, mais à ceux qui leur ont volé leur avenir. Les responsables sont à la Casa Rosada (La Maison rose, le siège du pouvoir exécutif argentin). Le péronisme et ses différents secteurs avait promis en 2019 de revenir au pouvoir pour stopper la droite, enquêter sur la fraude de la dette extérieure et transformer la vie des gens. Au lieu de cela, ce gouvernement « de gauche » co-gouverne avec le FMI avec pour conséquence que 40% de la population vit dans la pauvreté, avec un taux d’inflation de 113% et une dévaluation du dollar à plus de 700 pesos (lorsque Alberto et Cristina Fernández ont pris le pouvoir, le dollar valait 70 pesos).

Cet aspect est fondamental pour comprendre pourquoi la colère s’est exprimée à droite et non à gauche. Ce n’est pas par hasard que Milei a attaqué le socialisme et la gauche, en identifiant ce gouvernement comme socialiste. Mais si Milei devient finalement président et tente de mettre en œuvre son programme d’austérité brutale et de suppression des droits démocratiques, ces jeunes de la classe travailleuse l’accompagneront-ils sur cette voie ?

Un glissement vers la droite, oui, mais un glissement électoral

L’identification du gouvernement kirchneriste à la gauche, au communisme, au socialisme, au féminisme, etc. a permis à Milei et à JxC de débattre des droits sociaux concernant l’avortement, les droits humains, les piquets de grève et les communautés indigènes. Une grande composante idéologique de droite existe aussi dans les votes exprimés en faveur de Milei, mais c’est aussi le cas pour Bullrich. Ils représentent à eux deux  plus de 11 millions de votes. Tous deux veulent mettre fin au droit de grève et mettre en œuvre de nouvelles mesures d’austérité. Et bien qu’il soit clair qu’il y a un changement électoral à droite, cela ne doit pas être automatiquement considéré comme synonyme d’un changement à droite dans la société. Il est difficile de le transmettre dans la lutte des classes et c’est bel et bien cela qui sera en fin de compte déterminant pour l’avenir de la classe ouvrière.

Le fait que le vote en faveur de Milei soit un moyen de punir la caste dirigeante est illustré par le fait qu’il a gagné non seulement dans 16 des 24 provinces, mais aussi dans celles qui ont connu des luttes sociales d’ampleur. Il a par exemple remporté 40% à Jujuy, où une grande rébellion populaire a affronté le gouverneur de droite Gerardo Morales, candidat à la vice-présidence de Rodriguez Larreta, qui voulait réformer la constitution provinciale pour enlever les terres riches en lithium aux communautés indigènes et les céder à des entreprises étrangères. Lors des récentes élections provinciales, où le vote de Milei n’existait pas, le FIT avait obtenu de très bons résultats en battant même le péronisme.

Son meilleur résultat a été obtenu dans la province de Salta où il a gagné 50% des voix. Dans cette province, il y a trois mois à peine, une grande grève des enseignants a été brutalement réprimée par le gouverneur Gustavo Saenz, un allié de Sergio Massa.

Dans le Chubut, où a eu lieu une énorme rébellion pour la défense de l’eau contre l’exploitation minière, l’extrême droite a également gagné.

Même dans des provinces historiquement péronistes comme Tucumán, où le parti au pouvoir a remporté les élections provinciales il y a un mois, il a également gagné à Santa Cruz, un bastion du kirchnerisme, qui, pour la première fois en 32 ans, a perdu le pouvoir provincial.

En quelques semaines, dans ces provinces, les enseignants, les travailleurs, les communautés indigènes sont-ils vraiment passés à droite et ont-ils soutenu un programme de privatisation de l’éducation et de la santé publique, de cession du lithium et d’autres biens communs ?

Il y a sans aucun doute un élément d’opposition réactionnaire à ces luttes qui a été canalisé dans le vote pour deux variantes d’extrême droite que sont Patricia Bullrich et Javier Milei. Mais ce qui est fondamental, c’est que ce dernier a été utilisé comme un outil électoral pour punir le gouvernement national et JxC.

C’est important pour déterminer qu’au cas où il deviendrait président et mettrait en œuvre son programme d’attaque contre la classe ouvrière, il serait difficile pour ses électeurs de le soutenir. Il ne dispose pas non plus d’une structure de parti nationale pour pouvoir contenir la colère. Contrairement à Trump ou Bolsonaro, il n’a pas de parti ou de secteur comme l’armée pour le soutenir. Il ne compte pas non plus sur la structure des églises évangéliques qui ne font pas partie de son parti. Cette faiblesse s’est constatée lors des premières élections provinciales où il a obtenu des résultats terribles.

Le péronisme s’enfonce, mais respire encore

Le péronisme a connu les pires élections de son histoire et se retrouve pour la première fois en troisième position. S’il a été battu au niveau national, il a évité la défaite grâce à sa victoire dans la province stratégique de Buenos Aires. En outre, la mauvaise élection de Juntos por el Cambio, qui n’a qu’un point d’avance, leur donne l’espoir de pouvoir renverser la situation pour le mois d’octobre, d’arriver au second tour et de rester au pouvoir. Pour cela, ils utiliseront toutes les ressources économiques de l’État pour faire voter une partie des 30 % d’électeurs qui se sont absentés et, fondamentalement, ils attiseront la peur du monstre fasciste, comme ils l’ont fait lors des élections de 2019. Il y aura une forte pression pour voter pour le moindre mal, Massa.

Tous ces calculs sont inutiles si la crise sociale n’est pas abordée, et à cet égard, le péronisme au pouvoir n’apporte aucune réponse. Au contraire, au lendemain des élections primaires, le ministre et candidat Sergio Massa a décrété une dévaluation de 22% du dollar officiel, qui s’est rapidement répercutée sur les prix des produits de première nécessité. Ainsi, par exemple, le prix des médicaments a augmenté de 25 %, celui des carburants de 12 %, celui des aliments de 15 %, celui de la viande de 60 % et celui du pain de 20 %. Ces augmentations de prix s’ajoutent aux augmentations de prix cumulées pour l’année, de sorte qu’à la fin de l’année, l’inflation devrait être supérieure à 200 %. Les services tels que les transports publics, l’électricité et le gaz augmenteront également. Les annonces d’accords de prix stables avec les entreprises alimentaires et les grands supermarchés ne se concrétisent pas.

C’est la réalité dont souffre la classe ouvrière et la campagne de peur risque de ne pas fonctionner et le second tour se jouera entre Milei et Bullrich.

Il est évident que Milei risque de l’emporter, mais en même temps, le candidat du péronisme est un homme de droite qui, en plus d’être celui qui applique les mesures d’austérité brutales dont souffre le peuple et qui, dans ses premières déclarations, s’est opposé au droit de grève en critiquant les grèves des enseignants, est également un ancien dirigeant de l’Ucedé (un parti de droite pro-dictature aujourd’hui disparu) et un représentant direct de l’ambassade étatsunienne. Le péronisme demandera à la classe ouvrière de voter pour son propre bourreau.

La meilleure façon d’empêcher l’ultra-droite d’arriver au pouvoir ou, si elle y arrive, de l’empêcher de mettre en œuvre ses projets, est de lutter dès maintenant contre le FMI et les mesures d’austérité du gouvernement, nous ne pouvons pas attendre octobre comme tentent de le faire les dirigeants syndicaux péronistes ou la gauche populaire qui fait partie d’Unión por la Patria (Union pour la Patrie). La tactique consistant à rejoindre le péronisme pour le « changer de l’intérieur » a échoué avec Alberto et échoue avec Massa qui, dans ses premières déclarations post-électorales, s’est prononcé contre le droit de grève.

Les résultats du Frente de Izquierda y de Trabajadores-Unidad sont médiocres

L’effondrement du péronisme ne s’est pas traduit par une croissance de la gauche. Sur les 6 millions de voix que le péronisme a perdues en quatre ans, aucune n’est allée à la gauche révolutionnaire, principalement regroupée au sein du Frente de Izquierda y de Trabajadores-Unidad (Front de gauche et des travailleurs – Unité). Comme nous l’avons souligné plus haut, le vote punitif, rebelle et anti-système s’est porté sur Milei.

La crise interne du FIT l’a empêché de voir que le monstre grandissait. L’inévitable conflit entre deux listes, d’une part Myriam Bregman – Nicolás del Caño (tous deux du PTS) qui l’ont emporté sur la liste menée par Solano-Ripoll (Partido Obrero et MST), leur a fait oublier Milei, qu’ils ont minimisé, et d’autre part les différences n’ont pas été clairement expliquées aux électeurs de gauche.

Mais le facteur décisif de la stagnation et de la régression électorale est dû à l’incapacité des forces qui composent le Front, qui existe depuis 10 ans, à créer une force qui aille au-delà des élections, qui agisse dans l’unité au sein des luttes quotidiennes de la classe ouvrière et qui soit une référence pour les milliers de militants qui ne font partie d’aucune des forces qui composent la FIT-U. Une telle organisation aurait la capacité de s’adapter à l’évolution de la situation et à l’évolution de la société. Une telle organisation aurait la capacité d’affronter Milei et tous les défenseurs du capitalisme.

Ce débat, qui a été soulevé de manière positive par le PO et le MST. Il s’est reflété dans la plénière de la gauche convoquée à Buenos Aires en juillet et doit être suivi de nouvelles plénières et d’appels à l’organisation de militants dans tout le pays.

Les bilans faussement optimistes, principalement de la part du PTS, qui voit une « consolidation des électeurs », des pourcentages élevés dans des endroits spécifiques et une « victoire éclatante » dans les élections internes, ne servent pas la tâche de rassembler dans l’unité tous ceux qui veulent affronter les trois candidats de l’austérité.

Les membres du FIT-U doivent réfléchir et changer non seulement en vue des élections d’octobre pour essayer de gagner le plus de voix possible, mais fondamentalement pour se préparer à la période qui s’ouvre et qui sera faite d’attaques toujours plus grandes contre la classe ouvrière. Il faut mettre de côté le faux optimisme et le pédantisme et organiser la résistance.

Milei, Bullrich et Massa passeront, mais la colère et la rage resteront. La gauche sera-t-elle à la hauteur des futures rébellions des masses argentines indignées ?

L’avenir est à l’organisation et à la lutte

Quiconque croit qu’une victoire de Milei ou de Bullrich en octobre marquera la fin de l’histoire se trompe. La classe ouvrière argentine a derrière elle une grande tradition de lutte. Elle l’a récemment démontré lors de la manifestation de Jujuy, de la grève des enseignants à Salta ou des immenses mobilisations populaires à Chubut et à Mendoza pour la défense de l’eau.

Nous sommes le pays du Ni Una Menos et de la marée verte (pour le droit à l’avortement), de la lutte pour le mariage égalitaire et des grandes mobilisations de femmes, du Nunca Más et des procès de féminicides, qui se poursuivent encore aujourd’hui, des mères et des petits-enfants retrouvés, le pays du grand mouvement piquetero (mouvement de masse des chômeurs) et de la classe ouvrière organisée. En bref, nous sommes le pays de l’argentinazo, dont les braises couvent encore et brûleront à nouveau tôt ou tard dans la classe ouvrière et les masses argentines. Cette tradition de lutte et de droits conquis ne sera pas facilement effacée par Milei, Bullrich ou Massa. Notre force réside dans la rue et la lutte.

La rébellion de Jujuy nous montre l’avenir, quel que soit le vainqueur, nous devrons nous battre pour nos droits et pour avoir une vie digne d’être vécue. Ne vous laissez pas paralyser par la peur de l’avancée de l’ultra-droite, organisez-vous et battez-vous !

C’est pourquoi nous construisons une organisation révolutionnaire en Argentine dans le cadre d’une organisation internationale qui rassemble des militants du monde entier, appelée Alternative socialiste internationale (ASI). La lutte contre l’extrême droite ne concerne pas seulement notre pays, mais aussi d’autres pays. Nous luttons contre la guerre et le fascisme, pour les droits des personnes LGBTIQ+ et le féminisme socialiste, pour la défense contre le changement climatique. Toujours ensemble avec la classe ouvrière pour organiser une révolution qui détruira ce système capitaliste et amènera au pouvoir ceux qui n’ont jamais gouverné auparavant : les travailleurs.

Juntos por el Cambio : Coalition de droite formée en 2019, précédemment appelée Cambiemos. Elle comprend PRO, le parti de l’ancien président Macri, qui gouverne la ville de Buenos Aires depuis 2007, l’Union civique radicale, qui était au pouvoir lorsque l’Argentinazo a éclaté, ainsi que des péronistes de droite. C’est en tant que coalition qu’ils ont gouverné le pays entre 2015 et 2019.

Le péronisme. D’abord appelé Partido Justicialista ou justicialismo, il s’agit du mouvement politique fondé par l’ancien président Juan Domingo Perón dans les années 1940 pour contenir la classe ouvrière en lui concédant divers droits sociaux. Il existe de nombreuses variantes du péronisme, mais on peut le diviser en deux groupes : d’une part, le secteur conservateur pro-patronal et, d’autre part, le secteur progressiste.

Frente de Izquierda y los Trabajadores – Unidad. (Front de gauche et des travailleurs – Unité.) Formé en 2011 en tant que coalition électorale des quatre plus grands partis trotskystes : le PTS, le Partido Obrero, Izquierda Socialista et le MST (qui les ont rejoint lors des élections de 2019).

Kirchnerisme. Secteur péroniste fondé par l’ancien président Nestor Kirchner en 2003 après l’explosion du péronisme due à la rébellion de 2001 dite « el argentinazo ». Avec une politique de redistribution des richesses et une rhétorique pro-droits humains et, dans certains cas, anti-impérialiste, le kirchnérisme a réussi à rassembler un large secteur de la classe ouvrière et de l’avant-garde de la jeunesse combative. Il a dirigé le pays de 2003 à 2015 et, depuis 2019, il occupe la vice-présidence du pays avec sa dirigeante Cristina Fernandez.

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