XIIIe Congrès mondial d’ASI. Le combat pour le socialisme international à l’Ère du désordre

« Bienvenue dans le monde de la polycrise », a-t-on pu lire dans le Financial Times ; une lucide illustration du tourbillon de convulsions économiques, écologiques, sociales, géopolitiques, etc. qui accable le système capitaliste. Difficile de donner un sens à ce qui se passe ou d’être optimiste quant à l’avenir du monde. La prospérité matérielle et les connaissances scienti­fiques actuelles défient pourtant l’imagination. Jamais l’humanité n’a été plus à même de s’extraire de l’angoisse du lendemain.

Par Nicolas Croes, dossier tiré de l’édition de mars de Lutte Socialiste

Selon le dernier rapport sur le développement humain des Nations unies, le monde est plus pessi­miste aujourd’hui qu’à n’importe quel moment de l’histoire moderne, avant la Première Guerre mon­diale. Les niveaux de détresse mentale actuels dépassent même ceux de la Grande Dépression et des deux guerres mondiales. Cela ne s’explique pas uniquement par l’état objectif du monde : la perception subjective de l’existence d’une alternative viable comme issue pour s’en sortir est plus faible que pendant ces périodes historiques.

L’absence d’une alternative et de la stratégie pour parvenir à cette issue peut signifier que la colère contre les inégalités, l’oppression et l’exploitation peut mijoter longtemps sous la surface et cher­cher plus longtemps à trouver un canal d’expression. Mais lorsqu’elle finit par s’exprimer, la colère qui s’est accumulée peut surgir de manière encore plus explosive. En Iran, le récent soulèvement de masse avait été précédé par une augmentation dramatique des suicides qui n’était pas sans rappeler la révolution tunisienne de 2010-2011, précédée par différentes immolations de jeunes désespérés.

Comment consolider toute cette indignation pour qu’elle renverse la totalité du système d’exploita­tion capitaliste ? Comment assurer l’unité des mouvements de lutte autour de la classe travailleuse et ainsi éviter que la colère ne soit simplement détournée à la faveur d’une autre aile de la classe domi­nante ? S’il est en général impossible de prévoir avec exactitude le déroulement d’événements concrets, que dire de leur direction générale ? Comment ne pas simplement subir le chaos com­plexe de l’époque actuelle, mais anticiper et faire preuve d’esprit d’initiative en définissant des prio­rités ? En bref, quel chemin peut emprunter la lutte pour une société socialiste démocratique dans les conditions d’aujourd’hui ?

Ces questions étaient centrales dans les nombreux échanges qui ont animé le XIIIe Congrès mondial d’Alternative Socialiste Internationale (anciennement Comité pour une Internationale Ouvrière) qui s’est tenu du 30 janvier au 5 février en présence de plus d’une centaine de délégués et de visiteurs. Les participants venaient de 25 pays, sur tous les continents. La place nous manque pour mentionner tous les pays, mais la présence de délégations remarquables de camarades d’Amérique latine, d’Afrique et de Chine / Hong Kong / Taïwan est à saluer, en dépit des problèmes de visa liés à la politique raciste de l’Europe-Forteresse.

Les défis de l’ère du Désordre

Le XIIe Congrès mondial s’était déroulé en janvier 2020. Le « monde d’avant »… Le Covid entre au­jourd’hui dans sa quatrième année et nous n’en voyons pas la fin, comme cela est illustré en Chine avec l’échec de la politique « zéro Covid ». La rivalité entre l’impérialisme étasunien et l’impéria­lisme chinois s’est intensifiée de façon spectaculaire en une nouvelle guerre froide qui domine tous les aspects de la géopolitique mondiale. Conséquence directe de ce choc de géants aux pieds d’ar­giles (en raison notamment de graves crises internes), le processus de démondialisation d’une éco­nomie mondiale moribonde (voir en page 7) est aujourd’hui sur toutes les lèvres au point que le der­nier Forum Économique Mondial de janvier dernier avait pour thème central « la coopération dans un monde fragmenté ».

La plus grande guerre terrestre en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale dure depuis un an et la militarisation du monde est en plein essor, le Japon et l’Allemagne rompant avec des doctrines mi­litaires en vigueur depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La dette mondiale a explosé. L’infla­tion galopante ravage les revenus des masses. Les catastrophes climatiques deviennent de plus en plus graves et plus fréquentes et, pour la première fois, le nombre de personnes déplacées de force dans le monde a dépassé les 100 millions.

Dans cette période d’extrême volatilité et de changements brusques – il suffit de penser aux ravages des séismes en Turquie, en Syrie et au Kurdistan amplifiés par les politiques taillées sur mesures pour les comptes en banque des géants de l’immobilier – le danger est grand de confondre les fluc­tuations immédiates conjoncturelles, ou régionales, avec les modifications de nature plus structu­relle.

Ce qui est certain, c’est que le processus de déclin et de discrédit des forces capitalistes dominantes continue de progresser. Où donc dans le monde la classe dominante peut-elle encore s’appuyer sur des gouvernements stables et des institutions dirigeantes bien d’aplomb ? Le dysfonctionnement, la semi-paralysie et les luttes intestines sévissent tandis que le « centre politique » s’effondre. Les crises politiques tendent à prendre des expressions plus aiguës, comme l’illustre dramatiquement la multiplication des coups d’État militaires sur le continent africain, un scénario qui pourrait se po­ser également au Pakistan dans un avenir proche. Peu avant la tenue du Congrès, le second tour des élections législatives en Tunisie avait connu un misérable taux de participation de 11%, l’un des plus bas taux de participation jamais enregistrés dans une élection où que ce soit.

C’est bien entendu également lié à la profonde crise de représentation politique de notre classe so­ciale. L’état d’esprit des masses et la force politique du mouvement ouvrier restent marqués par le puissant recul idéologique et organisationnel qui a suivi l’effondrement de la caricature stalinienne de socialisme au début des années ’90. L’opportunité avait été saisie à pleine main par la classe do­minante partout à travers le monde pour proclamer qu’aucune alternative ne pouvait exister face au libre marché et au règne des multinationales. Une grande méfiance a ainsi été distillée vis-à-vis de la politique et de toute approche analytique globale (invariablement présentée comme « dogma­tique » à l’opposé des forces « naturelles » du marché). Cela impose toujours de puissantes barrières aux mouvements sociaux tout en offrant un espace à toutes sortes de forces politiques (dont l’ex­trême droite) pour combler partiellement une partie du vide politique.

La résistance sociale se développe, ça aussi c’est certain. En 2022, des actions de protestations ont eu lieu dans au moins 131 pays du monde sur 195. En mai 2022, le FMI s’inquiétait déjà du retour de « l’agitation sociale » après le calme relatif imposé par la crise sanitaire. Mais si l’ampleur du mouve­ment peut être comparée à celle de 1968, la qualité n’est pas encore au rendez-vous en raison du re­tard de la conscience des masses en action. Le rejet du système capitaliste s’aiguise, tout particuliè­rement parmi la jeunesse. Il gagne en précision, certainement concernant l’existence de classes so­ciales aux intérêts antagonistes. Mais une compréhension de ce par quoi le remplacer fait encore défaut.

Mais la classe travailleuse commence à prendre sa place au-devant des luttes. L’extraordinaire mo­bilisation contre la réforme des retraites en France s’impose bien entendu à l’esprit, mais il y a éga­lement eu, le 1er février dernier, plus d’un demi-million de grévistes au Royaume-Uni. Le gouver­nement turc lui-même a rapporté que 106 grèves « sauvages » avaient eu lieu au cours des deux der­niers mois de l’année dernière, soit plus que le nombre total de grèves spontanées au cours des cinq dernières années. Nous avons également pu constater l’apparition de formes d’auto-organisation plus développées au Soudan, en Iran ou encore au Pérou dans le cadre de mobilisations de masses.

C’est reculer que d’être stationnaire

Mais on ne peut avoir de révolution sans contre-révolution, et le camp d’en face s’organise lui aussi pour saisir chaque faiblesse et la retourner contre le mouvement. Nous l’avons vu avec l’assaut sur les bâtiments du pouvoir par les pro-Bolsonaro, qui saisissent les liens entre le nouveau président Lula et les milieux d’affaires traditionnels pour détourner la colère anti-establishment suivant l’exemple de Trump. Mais c’est aussi ce que nous constatons avec le « retour de bâton » post-MeToo (voir en page 3).

Notre internationale ne manque pas d’exemples concernant la manière dont des forces révolution­naires bien qu’encore limitées peuvent, dans les bonnes conditions, présenter une direction alterna­tive aux luttes jusqu’à la victoire. Ce fut le cas en Irlande dans la lutte contre l’interdiction constitutionnelle du droit à l’avortement et nos camarades jouent aujourd’hui un rôle central dans l’organisation de la résistance contre les forces d’extrême droite qui se développent en Irlande en s’appuyant notamment sur le masculinisme réactionnaire. Ce fut le cas à Seattle sur toute une série de luttes (salaire minimum, statut de « ville refuge » pour les personnes frappées par les restrictions du droit à l’avortement ailleurs dans le pays). Nos camarades viennent d’ailleurs de lancer une cam­pagne visant à accompagner l’essor actuel des affiliations et luttes syndicales : Workers Strike Back.

Le défi de guider la prise de conscience et la mobilisation politique des couches qui entrent en lutte, en étant fermes sur nos principes marxistes, mais souples quant à l’approche, a été l’objet de nom­breux échanges durant le Congrès, notamment au cours des sessions consacrées au féminisme so­cialistes et à la guerre en Ukraine. La question clé est de présenter des revendications concernant des mesures immédiates concrètes capables de renforcer la capacité des travailleurs à lutter pour arracher le pouvoir politique et économique dans la société. Comment diriger la colère vers la pro­priété privée des moyens de production ? C’est toujours la question cruciale pour en finir avec ce système de guerre et de misère.

Le socialisme, plus important aujourd’hui que jamais !

Cette année marque le 50e anniversaire du coup d’État de Pinochet au Chili. Nous reviendrons dans le courant de cette année sur cet important événement qui a dramatiquement illustré les défaillances de l’approche réformiste du gouvernement de gauche de Salvatore Allende. Cette défaite historique de la classe travailleuse chilienne avait permis au pays de devenir le premier laboratoire du néoli­béralisme, un tournant historique vers le début d’une période qualitativement nouvelle. Alors que nous sortons de cette période du néolibéralisme triomphant, ce Congrès mondial nous a permis de mieux cerner les éléments à améliorer dans notre internationale pour jouer un rôle de premier plan dans nombre de combats à venir.

Différents textes soumis à la discussion lors de ce Congrès seront bientôt publiés sur nos sites en dif­férentes langues. Ils seront l’objet de diverses réunions dans nos sections à travers le monde, n’hési­tez pas à nous contacter pour en être informés et rejoindre, vous aussi, le combat pour une alterna­tive socialiste contre la barbarie capitaliste.

Vous pouvez aussi soutenir cette conférence en participant aux frais de voyages des militant.e.s qui viennent du Brésil, d’Afrique du Sud, du Nigeria, du Mexique, du Chili ou encore de Russie et de Chine. Faites un don sur le compte ROSA (BE54 5230 8095 8497) avec en communication «  don conférence ROSA internationale ».

Les idées socialistes expliquées : l’internationalisme

Ce 8 mars, Journée internationale de lutte pour les droits des femmes, il y aura des manifesta­tions, des grèves et des rassemblements aux quatre coins du globe. La date sera à nouveau une étape importante, notamment parce qu’une telle mobilisation internationale permet aussi d’assister la lutte dans des endroits où un long chemin n’a pas encore été parcouru. Les points forts d’ailleurs permettent d’aider à surmonter les faiblesses locales. 

Que l’on parle de féminisme, de lutte pour l’environnement, de combat antiraciste, le constat s’est imposé partout ces dernières années : on a beau se battre là où on est, notre champ d’action ne connaît pas de frontière. L’idée n’est pas neuve, elle a été synthétisée par la fameuse phrase « Prolé­taires de tous pays, unissez-vous ! » que l’on trouve en conclusion du Manifeste du Parti communiste. L’internationalisme est au cœur de l’ADN du marxisme.

Chacun peut s’en rendre sur son lieu de travail : nous partageons des intérêts communs avec nos collègues. On comprend vite toute l’importance de la force collective et de l’entraide non seulement chez soi, mais aussi pour soutenir les luttes d’autres collègues, par le biais de grèves, de manifesta­tions, de rassemblements, de motions de solidarité, de campagnes d’information et de mobili­sa­tion… C’est cette solidarité active qui est le meilleur remède contre les préjugés nationaux ou même ra­cistes. Elle permet de rapidement dépasser les frontières régionales et nationales.

Face à la crise de la cherté de la vie aujourd’hui, imaginons quel serait l’impact d’une grève géné­rale européenne pour une augmentation générale des salaires, l’instauration d’un salaire minimum décent dans chaque pays, l’instauration d’un système d’indexation des salaires et allocations reflé­tant en temps réel l’augmentation véritable du coût de la vie… Cela renforcerait grandement la confiance des travailleurs dans chaque pays et cela donnerait une claque monumentale à l’idée se­lon laquelle nous serions en concurrence avec nos collègues d’autres pays. 

Le capitalisme repose sur l’exploitation des travailleurs, mais aussi sur la concurrence. Il tente d’im­poser l’idée que les patrons et travailleurs d’un même pays partagent les mêmes intérêts, mais c’est tout l’inverse. Les personnes exploitées de tous pays font face à un même défi : reprendre le contrôle des richesses qu’elles produisent et dont elles n’obtiennent qu’une partie seulement de la valeur.

Le capitalisme est organisé au niveau international, la lutte anticapitaliste doit être organisée à la même échelle. D’ailleurs, quand un pays rompra ses chaînes avec ce système, il se rendra vite compte qu’il sera vite menacé d’étouffement en étant isolé. C’est pourquoi il est essentiel de construire un cadre international pour coordonner les actions et échanger idées et stratégies sur base de l’expérience concrète et de l’étude des luttes du passé. C’était déjà une des priorités de Karl Marx et Friedrich Engels qui ne se sont pas cantonnés au rôle d’analystes du capitalisme, mais se sont notamment investis de tout leur poids dans la construction de la Première internationale, l’Asso­ciation  Internationale des Travailleurs (AIT). C’est un combat que nous poursuivons avec Alternative Socialiste Internationale (ASI).

Qu’est-ce que Alternative Socialiste Internationale ?

Alternative Socialiste Internationale est un parti révolutionnaire mondial de lutte des tra­vailleuses et travailleurs, des jeunes et de toutes les personnes qui sont opprimées par le capi­talisme et l’impérialisme. Nous luttons pour mettre sur pieds une alternative au système capi­taliste : une société socialiste démocratique.

Nous estimons que la bataille contre le système et pour une alternative sociétale doit se mener à l’échelle la plus large. C’est pourquoi nous sommes présents dans plus de 30 pays sur tous les continents : en Europe bien sûr, mais aussi par exemple au Mexique, au Brésil, au Chili, au Mexique, aux USA, au Québec, au Nigeria, en Afrique du Sud, en Tunisie, en Israël/Palestine, et aussi en Chine, où nous luttons contre la dictature capitaliste meurtrière du PCC. Depuis plusieurs décen­nies, nous avons construit une expérience de lutte contre des régimes autoritaires et oppresseurs sur place, comme contre le régime sud-africain de l’apartheid, et aujourd’hui contre le régime de Poutine en Russie.

Notre parti mondial n’est pas une addition d’organisations nationales qui entretiennent des relations lointaines. Nous construisons un véritable parti mondial avec des sections nationales qui se voient régulièrement, discutent en dressent ensemble des analyses et des conclusions pour la construction de notre organisation internationale et dans ses sections. ASI organise aussi chaque année une École internationale de formation ; ainsi que des rencontres internationales de militant.e.s sur les lieux de travail, avec l’approche de construction d’un véritable syndicalisme de combat révolutionnaire.

Nous accordons une attention particulière à l’étude des événements révolutionnaires du passé et des luttes actuelles, dans le but d’identifier la manière avec laquelle construire le meilleur rap­port de force et les instruments nécessaires pour le renversement du capitalisme aujourd’hui.

Sous l’effet de l’approfondissement des crises et d’un renouveau des manifestations de masse, la conscience a évolué parmi des couches de la classe ouvrière, surtout parmi la jeunesse et particuliè­rement concernant le dérèglement climatique et les oppressions racistes, sexistes et LGBTQIA+phobes. Lier les différents combats est une nécessité ; nous luttons activement pour la convergence des luttes en s’attaquant à la racine : le système capitaliste ; et en soulignant la nécessi­té de luttes qui unifient notre classe, le pouvoir de la classe travailleuse, et son rôle clé dans la trans­formation socialiste de la société.

Partout où nous sommes présents, nous ne voulons pas nous contenter de commenter les événements de l’extérieur, mais nous avons l’ambition d’être des acteurs centraux des luttes auxquelles nous prenons part.

Nous accordons une attention particulière au programme, à la stratégie et à la tactique, parce que nous ne voulons pas simplement exprimer notre colère, mais arracher de nouvelles victoires.

ROSA INTERNATIONAL

Une des importantes initiatives prises par ASI est la constitution du réseau international féministe so­cialiste ROSA. Ce mois de mars connaître une étape importante avec la conférence internationale de Vienne, les 18 et 19 mars prochain, événement qui réunira environ 200 activistes issus de partout dans le monde.

Ne manquez pas cette occasion et contactez-nous pour y participer !

Parmi les oratrices figurent :

  • Ruth Coppinger – Membre fondatrice de ROSA et militante du Socialist Party en Irlande, qui s’est battue à l’intérieur et à l’extérieur du parlement en faveur de l’avortement sur demande et contre la violence basée sur le genre et la culpabilisation des victimes.
  • Kshama Sawant – Membre du conseil de ville de Seattle et de Socialist Alternative, elle a me­né la lutte pour que Seattle devienne la première ville refuge concernant l’avortement aux États-Unis face aux lois antiavortement.
  • Meena Kandasamy – Poète, écrivaine et traductrice indienne, militante anti-caste et féministe.

Vous pouvez aussi soutenir cette conférence en participant aux frais de voyages des militant.e.s qui viennent du Brésil, d’Afrique du Sud, du Nigeria, du Mexique, du Chili ou encore de Russie et de Chine. Faites un don sur le compte ROSA (BE54 5230 8095 8497) avec en communication «  don conférence ROSA internationale ».

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