Leçons du passé : le désastre de l’approche de l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien (OMPI)

Maryam Radjavi, actuelle dirigeante de l'OMPI. Photo : wikipedia

Au cours des développements à venir en Iran, les travailleurs et les jeunes regarderont en arrière pour tirer des leçons de l’histoire des partis et organisations qui se sont opposés au régime islamique. Dans le cas des Moudjahiddines, et malgré l’héroïsme incontestable de ses adhérents, il s’agit d’une histoire faite d’erreurs.

Par Bob Sullivan

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L’OMPI (ou Mujaheddin-e-KhalqMeK) est l’une des organisations les plus visibles sur les événements actuels de solidarité avec le mouvement en Iran, notamment dans certains pays d’Europe, soit en lui-même, soit par le biais de ses organisations de façade comme le Conseil national de la résistance. Il est donc important que les militants aient une certaine connaissance de l’histoire et de l’orientation de l’OMPI. Alors qu’il comportait de nombreux adeptes en Iran, l’OMPI a, pour diverses raisons, dégénéré en un groupe sectaire dépendant de l’impérialisme occidental et disposant d’une base insignifiante dans le pays.

Origines dans les années 1960

Les origines des Moudjahiddines du Peuple remontent au mécontentement croissant de la classe ouvrière et des jeunes à l’égard du régime de Mohammad Reza Pahlavi dans les années 1960 et 1970. Le Shah (le roi) était le principal point d’appui des États-Unis au Moyen-Orient, et l’Iran était son gendarme. Soutenu et armé par l’Occident, le régime du Shah a combiner extravagance démesurée, corruption et répression impitoyable. À la fin des années 1960, les idées de gauche commençaient à circuler à nouveau plus largement, et certains militants commençaient à prendre les armes contre le régime.

En 1971, les Fedayins du Peuple, qui se considéraient laïques et marxistes, ont lancé une campagne de guérilla. Bien que les fedayins aient abandonné la stratégie de guérilla plus tard dans cette décennie, et que cette stratégie ait offert peu de gains concrets à la classe ouvrière, l’idée de défier physiquement le régime était attractive pour une partie de la jeunesse. Les fedayins se considéraient comme des communistes frustrés par les compromis et l’approche réformiste du Tudeh (« le parti des masses »), c’est-à-dire le parti « communiste » traditionnel aligné sur Moscou.

Cette frustration était tout à fait justifiée, mais elle s’est malheureusement exprimée politiquement par l’adoption de tactiques de guérilla inspirées par Fidel Castro et Che Guevara. Ces méthodes signifiaient en réalité un abandon de la construction dans les communautés et les organisations de la classe ouvrière en faveur de méthodes liées au terrorisme individuel. Cela représentait un manque de confiance dans la classe ouvrière, et était voué à l’échec dans un pays comme l’Iran, une réalité acceptée par les fedayins à la fin des années 1970.

Les moudjahiddines ont également émergé du milieu radicalisé des années soixante, le même milieu qui a produit Ali Shariati (un intellectuel qui a tenté de fusionner les idées islamiques et socialistes), bien que Shariati lui-même n’ait jamais été membre des moudjahiddines. Un groupe s’est réuni autour d’une idéologie de l’Islam révolutionnaire confuse et vague. Au cœur de l’organisation des premiers moudjahiddines se trouvait la division entre laïcs et islamistes. L’organisation a néanmoins commencé à construire un réseau de membres et de partisans, notamment dans les universités. À ses débuts, elle avait également établi de bonnes relations avec des religieux de premier plan hostiles au Shah, comme le futur président Rafsandjani.

Les tactique de guérilla

Suivant l’exemple des fedayins, les moudjahidines se sont engagés dès le début des années 1970 dans une série d’actions de guérilla très médiatisées, dont l’assassinat de militaires et de membres du personnel de sécurité américain stationnés en Iran. Il sont toutefois subi une série de revers de la part de l’État qui se sont traduits par des emprisonnements et des exécutions.

En 1975, une nouvelle direction a organisé une brutale et sanglante purge interne en visant tout particulièrement ceux qui s’identifiaient comme islamistes plutôt que marxistes. La violence de la purge a été justifiée par le prétexte de la dureté du régime du Shah, elle a été jusqu’à l’exécution de membres considérés peu fiables. L’événement a également marqué une rupture permanente avec des figures telles que le futur chef suprême Khomeiny, qui a dénoncé l’OMPI comme une organisation qui tuait les bons musulmans.

La seule figure dirigeante importante qui s’identifiait à l’islam plutôt qu’à une version du socialisme et qui a survécu à la purge était Massoud Radjavi. Dans la lutte interne pour le pouvoir qui a suivi, de nombreux membres de base ayant une approche plus islamiste ont soutenu Radjavi contre le reste de la direction. L’organisation a dû se servir des tendances islamistes de Radjavi pour se présenter comme de loyaux musulmans. Ces purges ont marqué un point tournant décisif vers une culture arbitraire et autoritaire, tendance qui s’est par ailleurs accentuée au cours des années suivantes.

Avec l’effondrement de la monarchie en janvier et février 1979, aux premiers jours de la révolution, des groupes tels que les moudjahiddines et les fedayins ont connu un développement exponentiel, en dépit du fait que leur absence d’alternative marxiste claire et révolutionnaire a toujours signifié qu’ils couraient derrière les partisans de Khomeiny sans jamais déterminer la nature des événements. Le régime islamique naissant a alors commencé à s’approprier le langage de la gauche, en particulier l’anti-impérialisme, afin de consolider son soutien. En novembre 1979, Khomeiny et le nouveau régime ont pesé de tout leur poids dans la prise de l’ambassade américaine et la saisie du personnel qui y travaillait. Le régime a utilisé ces événements pour se parer des habits d’un anti-impérialisme populaire. En réalité, il s’agissait d’un coup d’éclat aventuriste, mais tant les moudjahiddines que les fedayins se sont sentis obligés de le soutenir, sans jamais expliquer quelle était la stratégie derrière cette attaque ni la manière dont la classe ouvrière pouvait tirer bénéfice de la situation.

Le point culminant de 1980

Toutefois, malgré leurs déficiences, lors de l’élection du maire de Téhéran au début de l’année 1980, le candidat des moudjahiddines a obtenu 200.000 voix, soit environ 10 %. C’était le point culminant du soutien aux moudjahiddines. En réalité, ils manquaient d’un programme et d’une stratégie. Au lieu de s’appuyer sur les communautés de la classe ouvrière, par exemple en soutenant les shoras (les conseils ouvriers qui s’étaient développés durant la lutte contre le Shah) et en développant un programme clair reposant sur la classe ouvrière et opposé au régime, les moudjahiddines ont adopté une approche de collaboration de classe, en se rangeant du côté du président libéral Bani Sadr (premier président de la République islamique), qui était avant tout un fidèle représentant de la classe dominante iranienne.

En septembre 1980, avec le bombardement de Bushehr par le dictateur irakien Saddam Hussein et le déclenchement de la guerre Iran-Irak, l’atmosphère politique en Iran a commencé à devenir de plus en plus difficile. Toutes les grèves ont ainsi été interdites. Mais une détérioration décisive s’est produite en juin 1981 lorsque des milices associées au régime islamique ont attaqué une manifestation à Téhéran sur la question des droits civils, organisée par le vieux Front national libéral et soutenue par la gauche. Des dizaines de personnes ont été tuées et blessées. Immédiatement après, le régime a exécuté un total de quinze opposants de premier plan, dont des moudjahiddines et des fedayins. Cet épisode a marqué une étape décisive et brutale vers la dictature.

Une semaine plus tard seulement, le président Bani Sadr et le chef des moudjahiddines Radjavi ont tous deux fui l’Iran. Entre-temps, en Iran, les moudjahiddines ont lancé une véritable guérilla au cours de l’été 1981. Ils ont bombardé une réunion du Parti républicain islamique, le parti de Khomeiny, et tué plus de cent membres de la hiérarchie religieuse, dont l’ayatollah Beheshti, et de nombreux députés. Ils ont ensuite assassiné le président et le premier ministre du pays. Par la suite a suivi une campagne d’assassinat de religieux de premier plan associés au régime. En 1982, ils ont tué nombre de personnes liées au régime, y compris des religieux de rang inférieur préalablement enlevés et torturés. La stratégie et les tactiques des moudjahiddines leur ont aliéné de plus en plus même ceux qui les avaient initialement soutenus. De son côté, le régime a systématiquement pu remplacer tous ceux qui avaient été assassinés.

Se reposer sur les États-Unis et l’OTAN, pas sur la classe ouvrière

Pire encore, ces méthodes ont justifié l’intensification de la répression du régime, avec l’accord d’une grande partie de la société, d’autant plus que l’Iran était désormais impliqué dans une guerre brutale avec l’Irak, guerre encouragée et préparée par Washington et l’OTAN. Les méthodes des moudjahiddines ont fourni un prétexte parfait pour accroître la surveillance, la répression, la torture et l’exécution de celles et ceux qui s’opposaient au régime. Et les cibles n’étaient pas seulement les moudjahiddines, mais aussi les militants de gauche qui s’opposaient à Khomeiny au sens large. Parmi eux figuraient la minorité des fedayins (qui s’étaient scindés en deux en 1980 sur la question du soutien au régime) et d’autres groupes anti-régime, bien qu’aucun d’entre eux n’ait soutenu ou ne se soit engagé dans la stratégie et les tactiques de guérilla urbaine employées par les moudjahiddines. En 1983, Khomeiny s’est également retourné sans pitié contre les partis autrefois de gauche qui lui avaient apporté leur soutien, notamment le Tudeh et l’aile majoritaire des fedayins.

Les dirigeants des moudjahiddines n’ont jamais revendiqué ou nié publiquement la responsabilité de telle ou telle tactique, bien que Radjavi ait affirmé que la stratégie globale était très réussie, avec ses trois phases : d’abord détruire l’avenir du régime, ensuite détruire le corps du régime, et enfin permettre la révolution sociale. L’optimisme de Radjavi allait une fois de plus à l’encontre de la réalité. Cependant, Radjavi lui-même a procédé à une purge interne de masse en 1982, ce qui lui a permis de continuer à agir de manière incontestée et sans rendre de comptes à qui que ce soit au sein de l’organisation.

Les moudjahiddines cultivaient depuis longtemps des relations amicales avec Yasser Arafat et l’aile Fatah de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) ; les fedayins étaient quant à eux alignés sur les positions du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Grâce à leurs liens avec le Fatah, les chefs des moudjahiddines se sont entretenus en 1981 avec des membres du cercle restreint de Saddam Hussein, comme Tariq Aziz. Cela a conduit à l’établissement de camps de moudjahidines à la frontière iranienne, ainsi qu’à l’armement et à l’entraînement des forces rassemblées dans ces camps. De plus en plus, la motivation de Radjavi était exclusivement liée au renversement du régime islamique, même si cela impliquait de contribuer efficacement à l’effort de guerre contre l’Iran.

Aventure mortelle dans la guerre Iran-Irak

En 1988, les moudjahiddines se sont inquiétés de ce que les propositions de l’ONU en faveur d’un traité entre les deux pays pouvaient conduire à la fin du conflit, un scénario redouté et non prévu par les moudjahiddines qui était de nature à menacer l’existence de leurs camps à la frontière. C’est dans cette perspective que s’est concrétisée l’entreprise malheureuse de lancer une attaque militaire à grande échelle contre l’Iran. De jeunes moudjahiddines, hommes et femmes, se sont rassemblés à la frontière et une force de 5000 personnes est partie sous le slogan « De Mehran à Téhéran » (Mehran est une ville proche de la frontière irakienne). On a dit aux volontaires que la libération de Téhéran aurait lieu dans les 48 heures, que les masses iraniennes se lèveraient pour accueillir leurs libérateurs et que la victoire était assurée.

Malheureusement, rien de tout cela ne s’est avéré et la ligne de soldats volontaires n’a réussi à capturer que quelques petites villes avant d’être anéantie par une attaque aérienne. On ne sait pas exactement combien de personnes ont été tuées, probablement dans les environs de 3000. Il n’y a pas eu de soulèvement de sympathie en Iran, toute l’aventure a été considérée avec indifférence ou hostilité à l’intérieur du pays. Outre les pertes humaines, les moudjahiddines ont également subi une perte calamiteuse de prestige dont ils ne se sont jamais remis. Pourtant, il n’y a jamais eu d’aveu d’échec, ni d’explication sur la façon dont un tel désastre a pu se produire.

L’une des conséquences tragiques de cette débâcle est qu’elle a servi de prétexte à l’assassinat de dizaines de milliers de prisonniers politiques en 1988, principalement, mais pas exclusivement, des membres des moudjahiddines. L’actuel président iranien, Ebrahim Raïssi, était l’une des figures clés de ce massacre. Un tel résultat a permis au régime de réaliser en quelques jours ce qui, autrement, aurait pris des années. Pendant ce temps, les dirigeants des moudjahiddines sont devenus de plus en plus dépendants du soutien de leurs nouveaux amis à Washington. Il s’agissait d’un revirement complet par rapport à leur position des années 1970, mais il était enraciné dans la même perspective réformiste : préférer faire des affaires avec les « grands acteurs » plutôt que de placer sa confiance dans la classe ouvrière.

Depuis 1988, Radjavi, qui a mystérieusement disparu de la circulation en 2003, a été remplacé à la tête de l’organisation par son ancienne épouse Maryam Radjavi. L’organisation a survécu à la chute de Saddam Hussein et a négocié un transfert en Albanie grâce à ses liens avec la CIA. Elle entretient également des liens étroits avec le Mossad, les services secrets israéliens. Il est toutefois possible que son étoile commence à pâlir, Washington ayant tendance à reporter son affection et ses financements sur des royalistes.

Tirer les leçons de cet exemple pour l’avenir

Au cours des développements futurs en Iran, les travailleurs et les jeunes regarderont en arrière pour tirer des leçons de l’histoire des partis et organisations qui se sont opposés au régime islamique. Le programme confus et leurs perspectives erronées des moudjahidines, ainsi que leurs méthodes terroristes sans issue, n’ont en dernière instance que servi à renforcer le régime islamique au cours des 40 dernières années au lieu de le menacer à contribuer renversement.

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