Irlande. Le gouvernement de coalition de plus en plus près de la chute

C’est sous une énorme pression que Bertie Ahern, le Taoiseach (premier ministre) irlandais, est arrivé au Dáil (parlement irlandais) ce 3 octobre 2006, afin d’expliquer dans quelles circonstances il avait été amené à recevoir des « prêts » et des « cadeaux » de la part d’hommes d’affaires lorsqu’il était un ministre au gouvernement dans les années 90. Cette affaire, qui a tourné au scandale, a dominé toute la scène politique irlandaise lors des deux dernières semaines, et a mené à la perspective d’une chute du gouvernement.

Joe Higgins, parlementaire du Socialist Party (CWI Irlande) a fait un discours au Dáil, dans lequel il condamnait « la débauche, le copinage, le clientélisme et la corruption qui étaient tellement répandues dans la politique des années 80 et 90 ». Joe a aussi condamné des ministres du gouvernement de coalition, du Fianna Fáil (FF) et des Progressive Democrats (PD), qui défendent Bertie Ahern pour pouvoir rester au pouvoir, ainsi que leurs liens avec les milieux de la finance.

Depuis le débat au Dáil du 3 septembre, la pression s’est renouvelée sur Ahern. De nouveaux rapports dans la presse racontaient que Michael Wall, un homme d’affaires, qui avait vendu sa maison de Dublin à Ahern en 1997, était présent lors d’une soirée de collecte de fonds en octobre 1994 à Manchester, en Angleterre, pendant laquelle Ahern avait reçu £8000 de divers hommes d’affaires.

Ahern a confirmé que Michael Wall lui avait bien vendu sa maison de Dublin en 1997, mais assure que Wall ne lui a jamais donné d’argent en retour. Il certifie aussi avoir acheté la maison « au plein tarif » au cours du marché, mais a refusé de dire combien cela lui avait exactement coûté. Les médias irlandais parlent aussi d’une « rupture du lien de confiance » qui existait entre Ahern et son adjoint, Michael McDowell, soulevant l’éventualité d’un gouvernement de coalition qui s’enfoncerait de plus en plus profondément dans la crise, dans les divisions, et vers la chute.

Ci-dessous, nous publions l’intervention que Joe fit au Dáil Éireann le 3 september.

« Une affaire d’un goût douteux révèle le divorce d’un gouvernement d’avec son peuple » – déclare Joe Higgins, parlementaire socialiste

Discours de Joe Higgins, membre du Socialist Party au Dáil Éireann (parlement irlandais)

Joe Higgins (Socialist Party): Nous savons que les ministres du Fianna Fáil ne voient rien de mal à ce qu’un ministre des Finances reçoivent pour leur usage personnel de grosses sommes d’argent en provenance d’intérêts financiers, tant que, disent-ils, il n’ya aucune preuve qu’il s’agit du fruit d’une faveur spécifique. Ce faisant, ils ne défendent pas seulement le conflit d’intérêt majeur qui est apparu lorsque le Taoiseach a accepté 60 000 € d’individus fortunés, mais ils défendent aussi la débauche, le copinage, le clientélisme et la corruption qui étaient si répandues en politique dans les années 80 et 90. Aucun de ceux qui ont été pris en flagrant délit d’un de ces crimes ne s’est défendu avec le même slogan : « Il n’y a pas eu de favoritisme, et n’ont n’avons rien fait de mal ». Comment les ministres du Fianna Fáil pourraient-ils y voir du mal, lorsque leur parti lui-même est massivement financé par les intérêts des grandes entreprises ? Du parti financé par les grandes entreprises, à l’individu, il n’y a qu’un pas.

Il y a une tendance à limiter cette controverse au sujet de l’argent au niveau du Taoiseach, mais elle ne peut être abstraite de la relation entre le Taoiseach, les Progressive Democrats, et les intérêts des grandes entreprises – tous acceptent des financements massifs en provenance de ces sources. C’est l’adjoint du Taoiseach qui l’a aidé avec ses donations personnelles ; qui, dans les années 90, allait s’asseoir dans un hôtel somptueux de Dublin et y recevait des millions de la part des spéculateurs, des développeurs de projets, des multinationales, des compagnies pétrolières, et de toutes sortes de sacs à fric qui venaient assombrir la porte de sa suite de luxe. Toute personne ordinaire sait que les milieux d’affaires font cela afin d’influencer la politique du gouvernement, et qu’ils y parviennent. Les gens ordinaires, sont les victimes de tout ceci. Ouvrez les yeux, sur les conflits, la lutte et le stress que doivent endurer les jeunes gens afin de s’assurer le droit basique d’avoir un toit au-dessus de leurs têtes, tout cela parce que les spéculateurs qui soutiennent le Fianna Fáil ont placé le prix d’une maison bien au-delà de leur portée. Le gouvernement les a simplement laissé faire pendant 10 ans.

Brian Lenihan (Fianna Fáil): Et que fait le Député des maisons qui ont été construites dans son district ?

J. Higgins: Des dizaines de milliers de gens ont été empêchés d’accéder au marché par les spéculateurs qui finançaient les partis en face. Des dizaines de milliers de gens ont été terrifiés par la hausse des emprunts immobiliers – peut-être 200 € par mois – qu’ils ont maintenant peur de devoir payer. Cela revient à 2400 € par an, ce qui aura virtuellement pour résultat de tous les appauvrir, mais cet argent sert à payer les cigares des riches qui financent le Taoiseach. Encore plus honteux, regardez donc à quel point le Fianna Fáil et les PD étaient tout dévoués à la Shell Oil Corporation ce matin, malmenant les braves gens d’Erris de sorte que Shell, le pollueur et profiteur virtuellement le plus notoire du globe, puisse extraire de la mer le gaz qu’ils lui ont donné sans rien lui demander en échange. Ce processus a commencé en 1997 avec M. Ray Burke, le ministre de l’époque, et a continué en 1992 sous le ministre de la Finance, maintenant Taoiseach, lorsqu’ils accordèrent gratuitement à ces compagnies des ressources naturelles fabuleuses, par l’intermédiaire de contrats secrets. Combien d’argent le Fianna Fáil et les Progressive Democrats reçurent-ils de ces compagnies pétrolières ?

J’ai tellement la nausée, au regard de tout ceci, de voir le Fianna Fáil et les PD, le Taoiseach et le Tánaiste, réduire cette controverse tout entière, toute ce réseau de clientélisme et de débauche, à un cynique petit jeu de grattage, de pliage et de tordage de mots, de sorte que les deux partis peuvent maintenant sortir d’ici en affirmant qu’on leur a donné raison. Recevoir de grosses sommes d’argent des entreprises, ainsi que l’a dit le Taoiseach aujourd’hui, était une erreur et une méprise, non pas parce que c’était mal, non pas parce que cela cause un conflit d’intérêts massif entre le peuple et le Taoiseach, mais bien parce que cela a fait surface et a causé du tracas et de la consternation au Taoiseach et à ses amis. Le Tánaiste et chef des Progressive Democrats est assis à ses côtés, et applaudit à cette phrase.

Ce que le Tánaiste fait aujourd’hui, c’est soutenir un parti Fianna Fáil non reconstruit, c’est défendre un acte de débauche après dix ans d’investigation. Etait-ce pour cela que le Tánaiste s’est encouru sous tous les projecteurs, partout à travers Dublin, afin de nous dire que nous avions besoin de lui au gouvernement pour renforcer les opportunistes du Fianna Fáil ? Cet événement a maintenant été révélé n’avoir rien été de plus qu’une souche creuse.

An Ceann Comhairle [Président]: Le temps accordé au Député est terminé.

J. Higgins: Il n’oserait pas le répéter aux prochaines élections.

Un Député: Bien sûr que si.

J. Higgins: Il pourrait essayer, mais cette fois-là au moins, personne ne le croirait. Les projecteurs seront laissés aux caniches de Ranelagh pour faire à la base, ce que le Tánaiste fait maintenant aux beaux principes qu’il prétendait avoir lorsqu’il était occupé à grimper ses échelons.

Cette affaire de mauvais goût révèle un gouvernement qui a totalement divorcé d’avec la réalité vécue par les gens ordinaires, —-

An Ceann Comhairle: Le Député aura une autre occasion de parler lors des Questions des Dirigeants.

J. Higgins: —– relégués à des années-lumière de la lutte que mènent les gens ordinaires pour répartir leur salaire entre l’emprunt pour la maison, leurs enfants, le transport, et les autres problèmes. Le Taoiseach devrait partir aujourd’hui, pas seulement pour la manière véreuse dont il empoche l’argent des entreprises, mais aussi pour la manière dont il est mêlé aux affaires en général, et qui a créé une société —-

An Ceann Comhairle: Le Député aura à nouveau l’occasion de parler lors des Questions des Dirigeants.

J. Higgins: —– qui récompense les puissants, à un coût énorme pour les gens ordinaires ; donc laissez-nous avoir les élections maintenant. Il y a d’autres questions, mais je les ferai patienter jusqu’aux Questions des Dirigeants. Il y a beaucoup de questions détaillées auxquelles le Taoiseach doit encore répondre aujourd’hui.

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