Kazakhstan : Solidarité contre la dictature !

Interview du dirigeant syndical Esenbek Ukteshbaev

En, décembre dernier, les forces de l’ordre ont tiré sur une manifestation d’opposition, faisant des dizaines de morts. La répression a été terrible, les arrestations ont été nombreuses et les accusés ont témoigné dans leur procès de l’usage de la torture et du viol. Le 5 juin, Takhir Mukhamedzyanov, dirigeant du Mouvement Socialiste du Kazakhstan (au sein duquel milite notre section kazakhe) et du syndicat indépendant Zhanartu, a été retrouvé mort dans son appartement. Nous avons discuté avec Esenbek Ukteshbaev, dirigeant de Zhanartu actuellement en exil.

Interview par Tiphaine, Gauche Révolutionnaire (CIO-France)

Quelle est la situation au Kazakhstan depuis le massacre du 16 décembre?

La répression a été terrible, ils ont arrête beaucoup de gens et en premier les blesses. Pendant le procès qui a suivi, les accuses ont témoigné de la torture dans les prisons. Ils ont utilise des méthodes fascistes comme de tabasser les prisonniers a coup de barres de fer et de violer les militantes.

Ils pouvaient trouver des gens pour témoigner contre des innocents, qui pouvaient être arrêtés et attaqués, comme dans le cas de Vadim Kuramshin. Mais aller ouvertement vers un meurtre de masse, personne ne s’y attendait. Au départ, tout le monde était choqué. Après un moment, les gens ont analysé ce qui s’était passé. Le mécontentement a commencé à faire surface.

On a réussi à dépasser le blocage médiatique. Nos camarades ont travaillé à assurer que les informations sortent de la région. La plupart de la population n’a pas d’ordinateur mais il n’y avait pas d’autre moyen d’avoir des informations. La plupart ont été informés par internet. Dans les principales villes, ceux qui avaient accès à internet ont commencé à discuter entre eux et commencé les manifestations de « dissident », ils ont commencé à organiser des manifestations illégales chaque dernier samedi du mois. Ils ont choisi l’endroit de la manifestation et demandent la permission de manifester, ne l’obtiennent pas, ils manifestent quand même et se font arrêter. Les organisateurs sont arrêtés et emprisonnés pour 15 jours, les orateurs ont des amendes. Des gens qui n’avaient jamais manifesté avant ou participé à un mouvement se rassemblent, se rencontrent dans les manifs. Le régime les fiche, cherche où ils travaillent, où étudient leurs enfants, etc. Malgré cela, la colère monte.

A cause du contrôle du régime sur les médias de masse, dont la télévision, une bonne partie de la population n’a que les infos du régime. Depuis des années, les gens sont transformés en zombies par les médias de masse. Ils font croire aux gens que les personnes qui parlent dans les meetings de masse font partie de la CIA pour que les gens aient peur d’aller aux meetings, mais les gens n’ont plus peur maintenant. Les choses vont mal au Kazakhstan, mais on leur dit « soyez patients, nous construisons l’avenir, nous avons besoin d’une période jusque 2030 et ensuite tout ira bien ».

Est-ce que cela se traduit par l’organisation de plus de travailleurs dans les organisations indépendantes, Zhanartu et le Mouvement Socialiste Kazakhstan ?

Il y a des exemples, comme ce qui se passe à Kazakhmys, où une grève de mineurs a obtenu le doublement de leurs salaires en avril. Toute l’organisation syndicale était dans l’organisation officielle qui défend le régime, et maintenant les travailleurs ont dit qu’ils voulaient rejoindre Zhanartu mais il y a un problème administratif pour rejoindre. Même dans le Sud du Kazakhstan, des gens voient notre site internet et nous contactent pour rejoindre et s’organiser au travail, en particulier des travailleurs qui construisent une autoroute internationale à travers le Kazakhstan, de l’Europe à la Chine. Les travailleurs de deux régions du Sud du Kazakhstan, à Taraz et Zhambilsk, ont exprimé le désir de faire partie de notre syndicat. Mais c’est surtout dans l’Ouest du Kazakhstan, après cet événement dramatique, que les gens ne ressentaient plus aucune peur.

Nous espérons voir beaucoup de manifestations dans l’Ouest. Tout le monde se prépare attaquer le régime sur des supports comme facebook, tweeter, les sites internet des journaux, même dans les commentaires sur les sites des journaux officiels. Ils l’ont surnommé le président « Nursultan Krawawe », le Sanglant.

Il y a une crise au sein du régime ?

Il y a une crise politique en effet.

Au sommet de l’appareil du pouvoir se trouvent plusieurs groupes qui se sont enrichis et ont affermi leurs positions, placé leurs clans dans des positions puissantes. Une guerre silencieuse se développe entre eux, sans qu’ils ne la montre au grand jour. Chacun essaie de mettre ses propres hommes aux positions clé de l’appareil dirigeant. Certains imaginent comment effectuer un changement de pouvoir, prendre le pouvoir à la place du régime actuel. A notre avis, un coup de palais n’est toutefois pas probable. Si un groupe parvient au pouvoir de cette façon, nous ne pensons pas qu’il durerait longtemps.

Nazarbaev a des liens avec des Etats puissants, des multinationales. En particulier des intérêts économiques dans le gaz et le pétrole. Ces Etats ferment les yeux et soutiennent le régime, ce qui lui permet de se maintenir au pouvoir. Mais chaque jour, le régime devient plus faible. Si un autre groupe essaie de prendre le pouvoir, ce serait un signe à la population qu’il y a une faille et il y aurait un soulèvement. En ce moment, les gens regardent vers le haut du régime et voient tous ces lien avec les puissances mondiales, ils pensent qu’attaquer le régime provoquerait uen réaction des ces puissances. Il y a par exemple un accord des états de l’ex-URSS, un genre d’accord de sécurité. S’il y a un mouvement populaire dans un pays, les autres lui viennent en aide.

Les gens veulent-ils renverser le régime ou est-ce qu’ils en sont plutôt à se défende, obtenir des acquis etc ?

Dans les manifestations, tout le monde dit que Nazarbaev devrait partir, qu’il est un voleur et un menteur.

Dans cette situation, que proposent le Mouvement Socialiste Kazakhstan et Résistance Socialiste (la section du CIO dans le pays) ?

Notre principale tâche est de renforcer le mouvement et d’amener plus de gens à nous soutenir. Nos rangs augmentent, selon différentes sources. Les oligarques ne restent pas les bras croisés, ils préparent des choses. Ils utilisent de l’argent pour acheter des groupes, des nationaux-patriotes qui font tout ce que le pouvoir leur demande et sont utilisés comme provocateurs. La situation est compliquée avec des conditions dignes de la guerre, des attaques violentes du régime, ces groupes de provocateurs, les services secrets,…

Des provocateurs sont utilisés pour mettre en avant la question de la langue kazakhe, pour abolir l’usage du russe. Il s’agit d’une campagne délibérée destinée à diviser la classe ouvrière. Le Mouvement Socialiste du Kazakhstan répond toujours à ces provocations et les condamne, nous expliquons qu’elles sont utilisées pour nous diviser et que nous ne le tolèrerons pas.

Nous mettons en avant le besoin d’unifier tous les groupes qui militent ou s’opposent au régime. Nous essayons d’expliquer le capitalisme est mauvais en lui-même, pour tout le monde, c’est une route qui ne va nulle part. La seule issue pour répondre aux besoins de tous est d’établir le socialisme.

Nous avons réussi à sauver des usines qui avaient été privatisées après la chute de l’URSS. Après 20 ans, les travailleurs pouvaient comprendre la différence. Il y a 20 ans, il y avait beaucoup de propagande sur comment le capitalisme allait changer la vie des gens. On ne pouvait pas dire que c’était le socialisme à cette époque et il y avait beaucoup d’insuffisances, le culte de la personnalité, etc. Mais il y avait des réussites sociales : l’éducation gratuite, même dans le supérieur, des équipements gratuits pour tous, la santé gratuite, les vacances gratuites organisées par les entreprises, les cantines gratuites dans les entreprises, etc. Dans les entreprises il y avait une liste d’attente pour obtenir un logement gratuit.

Quand les propriétaires du privé sont arrivés, tout cela a disparu. Ils ont commencé à attaquer les droits des travailleurs, à supprimer des emplois, à augmenter la charge de travail, à diminuer les salaires. Les gens ont vu la différence d’eux-mêmes sans qu’on ait à le démontrer. Les travailleurs mettent en avant la renationalisation avant même de demander une augmentation de salaire.

Comment poursuivre la lutte?

Nous travaillons dans des conditions très difficiles. Il est difficile de s’opposer au régime, aux oligarques. En particulier nous manquons de finances pour coordonner le mouvement et de voyager d’un endroit à l’autre. Nous avons vraiment besoin de mobiliser plus pour parvenir à nos fins. Nous avons besoin de groupes mobiles qui vont de lieu de travail en lieu de travail, pour faire du travail d’agitation. Nous avons besoin de développer nos propres moyens de communication dont le journal, qui n’est pas suffisant pour l’instant. Il est difficile de le produire, nous avons besoin de fonds. Le matériel imprimé est important, parce que tout le monde n’a pas accès à un ordinateur.

C’est une guerre et nous devons maintenir nos forces et les renforcer pour continuer à combattre. Je suis convaincu que quoi qu’il arrive, la classe ouvrière va venir au pouvoir. Nous devons apprendre des erreurs passées et ne pas autoriser la venue au pouvoir de personnes qui l’utilisent pour leurs intérêts personnels. Nous voyons la différence entre ceux qui sont impliqués dans le mouvement parce qu’ils sont convaincus et dévoués et ceux qui sont là pour obtenir un peu de prestige, et sont là seulement temporairement.

Il est très important de construire ces groupes mobiles, pour ouvrir les yeux aux gens, pour construire des groupes d’initiative partout, pour qu’ils s’organisent eux-mêmes dans leur propre endroit et leur expliquer le rôle qu’ils doivent jouer et d’unir et de consolider les individus et les groupes ensemble, de les convaincre que ce n’est que par ce moyen qu’ils peuvent parvenir à leurs fins. Nous devons aussi les convaincre de ne pas être isolés, qu’il ne s’agit pas que de notre pays mais que nous devons établir des liens avec le mouvement ouvrier dans d’autres pays et devenir impliqués activement dans les campagnes de solidarité.

Je pense que beaucoup de gens viennent à cette conclusion, comme les travailleurs du pétrole, qu’il ne s’agit pas que de lutter dans notre pays mais que c’est une question internationale. Nous pouvons même dire que c’est grâce à la campagne internationale et l’activité dans plusieurs pays que nous avons pu éviter une répétition de ce qui s’est passé avec les travailleurs du pétrole. Ils doivent reconnaitre la force du mouvement et doivent trouver un moyen de résoudre la situation en développant leurs propres contacts internationaux. Cela doit être une coopération mutuelle. Merci encore à cette campagne internationale de solidarité, je suis convaincu que sans cette campagne le nombre de morts aurait été encore pire. La campagne a sauvé des vies humaines.

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