Discipline budgétaire et dictature des marchés

Face à l’échec de la politique d’austérité, encore plus d’austérité

Partout, l’échec des politiques d’austérité est retentissant. Partout, il produit les mêmes catastrophes : chômage de masse, restrictions salariales, explosion de la misère… A cela s’ajoute le déclin de l’investissement des entreprises (qui ne manquent pourtant pas d’argent). Ces politiques ont conduit au déclin des économies de la zone euro à la fin de l’année 2011. De nombreux pays européens ont alors sombré dans la récession. Pourtant, cette logique est à la base du Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance (TSCG), un traité d’austérité qui est une véritable arme de destruction massive dirigée contre nos droits sociaux.

Par Nicolas Croes

En gros, ce traité signifie plus de coupes budgétaires, plus de taxations injustes et un transfert de pouvoir vers la Commission européenne et le Conseil européen – des organes non-élus – afin de mieux imposer l’agenda d’austérité. Ce traité vise tout bonnement à rendre illégal tout gouvernement opposé au néolibéralisme et à l’austérité. Après l’imposition de gouvernements non-élus en Italie et en Grèce, il s’agit d’une nouvelle étape visant à s’affranchir de l’opposition à la politique d’austérité dans les divers pays européens, qui s’exprime dans les rues mais aussi de plus en plus dans les urnes.

Equilibre budgétaire et réduction de la dette

L’article 3 du Traité concerne l’imposition d’un déficit structurel maximal de 0,5% pour le budget d’un gouvernement, sauf dans le cas où la dette publique est inférieure à 60% du PIB, auquel cas ce déficit peut atteindre 1%. Le respect de cette règle exigera que chaque pays fasse des coupes profondes dans ses dépenses publiques, au point de mettre en danger l’économie toute entière. L’argument des capitalistes européens est qu’à l’instar d’un ménage, un gouvernement ne peut pas dépenser plus qu’il ne gagne. Mais les choses sont plus compliquées. Cette règle interdit par exemple que l’Etat investisse massivement dans l’économie afin de créer des emplois, ce qui est précisément une des nécessités actuelles.

Autre problème : cette notion de ‘déficit budgétaire’ est totalement floue. Vous pouvez demander à 10 économistes différents de le calculer, et vous obtiendrez 10 valeurs différentes. Ainsi, en 2006, le Fonds Monétaire International avait estimé le déficit budgétaire irlandais à 5,4% du PIB, tandis que la Commission européenne l’avait estimé à 2,2%. En 2007, le FMI parlait par contre d’un déficit structurel de 2% en 2006… Qui donc décidera au final du chiffre à retenir ? La Commission européenne ! Selon cette institution ultra-libérale, en 2013, 18 pays (sur 25) devraient réduire leurs dépenses de 166 milliards d’euros. De plus, c’est à cette même Commission de définir les moyens nécessaires pour atteindre l’équilibre. Nous pouvons donc être certains que ce ne sera pas en s’en prenant aux riches, mais en attaquant les conditions de vie de la population et les services publics.

L’article 4 du Traité concerne la réduction de la dette publique. Pour les pays dont la dette dépasse les 60% du PIB (en sachant que la moyenne de l’eurozone est de 85%), il faudra réduire l’excédent d’un vingtième par an. Pour la zone euro, en se basant sur une croissance économique nulle, cela équivaudrait à une réduction totale de la dette de 2.300 milliards d’euros, soit 115 milliards chaque année.

Ces deux articles suffisent clairement à démontrer que ce traité est entièrement favorable aux actionnaires, aux spéculateurs et aux créanciers et donnera un caractère permanent à l’austérité. C’est non seulement anti-démocratique, car cela interdit de mener une autre politique économique, mais c’est aussi une très mauvaise recette du point de vue des travailleurs, et pas seulement. Ce traité suinte la vision à court terme de l’économie capitaliste, basée sur la recherche du profit maximal le plus vite possible, sans considération pour l’avenir proche. Il semble bien que les partis de l’establishment soient tellement idéologiquement liés au néolibéralisme qu’ils ne voient pas l’impact dévastateur que ce traité aura, y compris pour les capitalistes eux-mêmes.

Une attaque contre la démocratie

Ce traité est à considérer dans le cadre plus large des attaques contre les droits démocratiques de base auxquelles nous avons assisté avec le développement de la crise économique. L’Union européenne est déjà en soi une institution antidémocratique, ce n’est même pas une démocratie parlementaire. Le pouvoir y est dans les faits concentré dans la Commission européenne et le Conseil européen. Cependant, même le peu de ‘‘démocratie’’ qui existe au sein de l’Union a été miné à mesure du développement de la crise économique. Ainsi, fin 2011, 6 mesures ont été adoptées (connues sous le terme de six-pack) qui ont transféré d’importants pouvoirs de décision des gouvernements élus vers la Commission européenne non-élue, tandis que la prise de décision a été modifiée au sein du Conseil européen afin de rendre les sanctions punitives quasiment automatiques en cas de non-respect des dictats néolibéraux.

Un des droits démocratiques de base est que la population ait la possibilité de choisir l’une ou l’autre orientation économique. L’Union Européenne s’avance maintenant vers une situation où l’on pourra élire n’importe quel type de gouvernement, pourvu qu’il soit néolibéral, un peu à la manière de la phrase de Ford disant ‘‘vous pouvez avoir n’importe quelle couleur de voiture, pour autant que cela soit le noir’’. Le néolibéralisme n’est plus posé comme un choix d’orientation économique, il s’agit d’une obligation. C’est cette logique qui est derrière le renvoi de gouvernements élus en Grèce et en Italie et leur remplacement par des gouvernements de banquiers.

L’article 5 du Traité prévoit ainsi un mécanisme permettant de placer un pays directement sous administration, c’est-à-dire que son gouvernement ne serait plus en mesure de déterminer lui-même son budget ou sa politique économique (pour l’instant, pas moins de 23 pays hors des 27 que comprend l’Union Européenne sont exposés à cette tutelle selon les termes du traité). L’article 7 prévoit encore de créer une sorte de club de l’austérité constitué de quelques pays qui appuieront les propositions de la Commission européenne en termes de sanctions (amendes,…), ce qui garantit la dictature de cette commission.

Ce traité est-il une réponse à la crise ?

Non. Toutes les données indiquent ce traité n’aurait en aucun cas empêché l’Irlande, la Grèce ou le Portugal d’entrer en profonde récession. En 2007 par exemple, l’Irlande avait une dette publique inférieure à 60% de son PIB et le budget du gouvernement était en excédent. C’était très largement le cas de l’Espagne et du Portugal également. En fait, l’argument selon lequel ce traité serait une solution face à la crise fait partie d’une tentative plus générale de réécrire l’histoire.

A la chute de la banque Lehman Brothers en 2008, même les politiciens les plus à droite ont bien été forcés de critiquer le ‘‘capitalisme-casino’’. On parlait alors de la nécessité d’instaurer une stricte régulation du secteur bancaire. Aujourd’hui, l’establishment politique et économique tente de faire croire que la crise provient de dépenses publiques irresponsables. Mais la dette publique faramineuse que l’on rencontre dans la plupart des Etat est directement issue du sauvetage des banques et de la nationalisation de dettes privées monumentales ! Le taux élevé des dettes publiques est donc une conséquence de la crise et non sa cause. En bref, la ‘‘solution’’ proposée par ce traité est un remède qui répond à un très mauvais diagnostic.

Il suffit de l’accord de 12 gouvernements pour que cette offensive coordonnée contre nos acquis sociaux et démocratiques devienne réalité. Nous n’avons rien à attendre des politiciens capitalistes, comme leurs discussions au sujet d’une politique de croissance le clarifient : de grandes phrases pour de faibles mesures, sans fondamentalement remettre en question la poursuite de l’austérité. Il nous faudra riposter dans la rue et sur les lieux de travail. Le mieux serait d’ailleurs d’organiser une journée de grève générale à l’échelle européenne, ce qui serait une excellente arme, mais aussi une très bonne réponse contre le développement du nationalisme face au rejet qu’inspire l’Union Européenne. Au travers de cette lutte, les travailleurs européens comprendront de plus en plus clairement que le capitalisme ne peut plus rien leur offrir d’autre que l’austérité à perpétuité. Et ils ressentiront de plus en plus la nécessité d’une politique alternative et socialiste à travers l’Europe.

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Première page de Lutte Socialiste