Seattle. Les révolutionnaires socialistes défendent le siège de Kshama Sawant

Le 2 novembre 2021, les habitants de Seattle procéderont à l’élection de 17 postes politiques, dont celui de maire, et se prononceront sur plusieurs questions par référendum. Quelques semaines plus tard, lorsque l’attention sera complètement retombée, les électeurs recevront une autre missive électorale. Dans ce document, une seule question sera posée : la conseillère Kshama Sawant doit-elle être révoquée de son poste au conseil municipal? Cette campagne contre l’élue locale de gauche la plus connue des États-Unis est menée par l’establishment politique et économique local, par des milliardaires et par des populistes de droite proches de Trump. Ils espèrent que le taux de participation sera le plus faible possible, toute leur stratégie repose là-dessus.

Par Bart Vandersteene, article issu de l’édition d’octobre de Lutte Socialiste

Le retour de la gauche aux États-Unis

Depuis 2012, les lecteurs de Lutte Socialiste sont aux premières loges pour suivre l’évolution de la gauche et aux États-Unis. À la veille des élections municipales de Seattle, en novembre 2013, nous avons cité le Seattle Times qui décrivait l’atmosphère de la ville comme suit : « L’élection n’est que dans dix jours, mais nous savons déjà qui est le grand gagnant à Seattle. Ce sont les socialistes (…) Il est remarquable que, dans la campagne politique de Seattle, la quasi-totalité du programme de [Sawant] a été reprise par les deux candidats à la mairie. » (Seattle Times, 26 octobre). Kshama Sawant a finalement remporté le siège pour lequel elle se présentait avec 51% des voix (95.000 voix) en devenant ainsi la première personne ouvertement socialiste à être élue dans une grande ville américaine. Six mois plus tard, Seattle est devenue la première grande ville américaine à instaurer le salaire minimum de 15 dollars de l’heure.

Son élection a déclenché un séisme politique dans la ville et ses effets ont été ressentis dans tout le pays. Le socialisme en tant que référence idéologique est sorti de la marginalité. En 2015, Bernie Sanders a porté cette évolution au niveau national en se présentant aux primaires des Démocrates devant désigner leur candidat à l’élection présidentielle. Sa campagne reposait sur toutes les grandes revendications issues des luttes sociales du moment. Il se qualifiait de « socialiste démocratique ». Cela a propulsé la popularité du socialisme vers de nouveaux sommets. En 2018, quatre candidates de gauche progressistes – Alexandria Ocasio-Cortez (AOC), Rashida Tlaib, Ayanna Pressley et Ilhan Omar – ont été élues au Congrès national en tant que Démocrates. Elles ont constitué un groupe informel, The Squad (la brigade), qui a fait naître l’espoir qu’une aile gauche se forme au sein des Démocrates pour contester la direction du parti, totalement acquise aux grandes entreprises. En 2019, Bernie Sanders a à nouveau connu suscité l’espoir pour les présidentielles, mais il a à nouveau été poignardé dans le dos par l’establishment démocrate qui a recouru aux manœuvres électorales les plus sophistiquées.

Affronter l’establishment et non chercher des compromis

Aujourd’hui, ce que fait la gauche attire l’attention des médias de masse. AOC est une personnalité connue dans le monde entier. Les photos de sa robe de soirée blanche pour le gala du Met (le Metropolitan Museum of Art de New York) où était inscrit « Tax the Rich » en grosses lettres rouges ont fait le tour du globe. Ce que l’on sait moins par contre parmi les militants de gauche, c’est qu’AOC et The Squad ont à plusieurs reprises cédé et adouci leurs positions sous la pression permanente de la direction de leur propre parti.

Moins d’une semaine après avoir fait la une de l’actualité mondiale avec une robe de gala, AOC n’a pas osé, avec les autres membres de The Squad, voter contre la contribution américaine d’un milliard de dollars pour le bouclier antimissile israélien. Elle s’est abstenue. Les considérations électorales deviennent de plus en plus la boussole qui guide AOC et les autres élus progressistes. Ils et elles tombent dans le même piège que Jeremy Corbyn qui, une fois élu à la tête du parti travailliste britannique, a tenté de trouver un compromis avec la droite. Cette droite s’est servie de la « trêve » pour renforcer son emprise sur l’appareil du parti et poignarder Corbyn à la première occasion. Corbyn leur a laissé manigancer leur complot en refusant de mobiliser la base des affiliés contre la droite du parti.

The Squad fait face au même danger. Ces élus progressistes opèrent en terrain hostile et au sein d’un parti qui a choisi le camp de l’establishment capitaliste. L’ouverture du Congrès au début de l’année et l’élection de la présidente de la Chambre des représentants, la Démocrate Nancy Pelosi, constituaient des opportunités fantastiques puisque les votes de The Squad étaient nécessaires pour obtenir la majorité. En quelques jours à peine, 40.000 personnes ont signé une pétition leur demandant de n’accorder leur voix à Pelosi que si le Parlement votait immédiatement un projet de loi concernant la création d’un système de soins de santé public. Elles ont refusé de le faire en expliquant qu’elles souhaitaient éviter de mettre en péril leur possibilité de collaborer avec Pelosi.

La campagne anti-Sawant

À Seattle, Kshama Sawant a résolument adopté une stratégie différente, une stratégie qui repose sur les mouvements sociaux, l’organisation des luttes sociales et l’indépendance totale vis-à-vis des deux partis de Wall Street et du grand capital. Kshama Sawant est élue depuis huit ans et est dorénavant la plus ancienne des neuf conseillers de la ville. L’establishment n’a ménagé aucun effort pour l’éjecter de son siège en 2015 et en 2019, en vain.

En 2020, l’establishment a changé son fusil d’épaule. Confronté à deux échecs successifs durant des élections ordinaires, il veut maintenant tenter sa chance dans des élections extraordinaires, sur base d’une procédure de destitution impliquant une élection anticipée. La campagne en faveur de sa destitution recueille des signatures depuis près d’un an pour atteindre le seuil nécessaire des 10 % des électeurs du district électoral concerné.

Ce seuil a été atteint dès cet été, de sorte que cette demande de destitution aurait pu figurer sur le bulletin de vote du 2 novembre, pour lequel un taux de participation de 60-65% est attendu. Mais lors d’élections anticipées, un taux de participation de 40% est déjà un succès. La campagne anti-Sawant a délibérément attendu que la date limite pour figurer sur les bulletins de vote du 2 novembre soit dépassée avant de remettre leurs signatures.

Pour démasquer cette manœuvre antidémocratique, Kshama Sawant a elle-même signé la pétition exigeant un vote sur sa destitution début juillet, lors d’une conférence de presse bondée. Dans les semaines qui ont suivi, cette campagne a recueilli des milliers de signatures supplémentaires, de sorte qu’il y en avait plus qu’assez pour les soumettre avant la date limite. Le scénario le plus probable maintenant est qu’une élection spéciale aura lieu le 7 décembre.

La procédure de destitution menace de priver la classe ouvrière de Seattle d’un outil extrêmement précieux. De nombreuses luttes à Seattle ont pu aboutir grâce à cette unique élue qui a porté leur combat dans la salle du conseil en cherchant à les renforcer. La lutte pour taxer davantage les grandes entreprises via la « Taxe Amazon » a été couronnée de succès. Plusieurs millions de dollars ont ainsi été acquis pour lutter contre le sans-abrisme, construire des logements publics abordables et financer un Green New Deal à Seattle. Kshama Sawant a apporté une aide cruciale pour des victoires dans la lutte contre la brutalité policière et le racisme, pour les droits des locataires, la protection de l’environnement et les droits des populations autochtones.

La campagne visant à la destituer repose sur des accusations montées de toutes pièces selon lesquelles elle aurait abusé de sa position. Dans les faits, c’est son soutien aux mouvements sociaux, notamment Black Lives Matter, qui est visé. Nos camarades de Socialist Alternative feront tout ce qui est en leur pouvoir pour conserver cette position politique cruciale à Seattle. Ce siège symbolise un programme politique cohérent de lutte et de solidarité pour le socialisme.

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