France : Une victime d’abus sexuels s’exprime

Déclaration introductive de l’Exécutif International d’ASI

Au cours des dix dernières années, des mouvements massifs contre la violence sexiste et le harcèlement des femmes ont ébranlé le monde. #Metoo a participé à cette évolution en mettant en lumière la façon dont les hommes au pouvoir, quelle que soit leur position, utilisent leur pouvoir pour s’imposer aux femmes et la façon dont les femmes doivent souvent l’accepter pour conserver leur emploi, leur position et leurs opportunités de carrière. Ce n’est pas nouveau, cela fait partie inhérente de toute société de classe. Mais le mouvement des femmes qui vient de se réveiller montre à quel point la conscience a changé, la nouvelle génération de femmes disant ou plutôt criant : nous n’acceptons plus cela !

Avec les années 80 a commencé une période où le post-féminisme était dominant, où l’on disait que l’oppression structurelle et la discrimination des femmes n’existaient plus. Si les femmes ne “réussissaient” pas dans la société, c’était à cause des choix qu’elles faisaient. Les bas salaires étaient dus à de mauvais choix d’études. Le travail à temps partiel était dû au fait que certaines femmes choisissaient de faire passer leur famille avant leur carrière, ce qui entraînait alors de faibles retraites. La violence conjugale existait, mais les femmes “n’avaient qu’à s’en aller”. Le sexisme était un sujet de plaisanterie, et si vous ne trouviez pas cela drôle, vous étiez un rabat-joie. Dans cette période de post-féminisme, la lutte féministe a beaucoup ralenti, il ne restait plus que la lutte de quelques femmes pour obtenir des postes élevés en politique, dans les entreprises, dans toutes sortes d’organisations.

Ce tableau a heureusement été brisé par une décennie de lutte des femmes, qui a eu de plus en plus d’effet sur toutes les luttes dans la société et a contribué à faire avancer la conscience de la classe ouvrière sur la nécessité de lutter contre l’oppression des femmes. Il n’est pas étonnant que les femmes, et surtout les jeunes femmes, soient à l’origine d’un grand nombre des révoltes que nous avons connues ces dernières années. De nombreuses sections de l’ancien Comité pour une Internationale Ouvrière (CIO, aujourd’hui Alternative Socialiste Internationale – ASI) ont pris part à ces mouvements de femmes, ont souvent été parmi les plus actives dans la rue, toujours avec un programme qui remettait en cause le système capitaliste en tant que coupable du sexisme structurel dans tous les aspects de la vie.

Mais alors que ces sections ont mis sur pied des campagnes impressionnantes – en Irlande, au Brésil, en Russie, en Belgique – et que de nombreuses autres sections ont fait d’excellentes interventions chaque fois que ces questions se sont posées dans leur pays, la direction quotidienne du CIO, le Secrétariat International, ne s’est jamais impliquée. Au mieux, ils n’étaient pas intéressés, au pire, ils conseillaient activement aux sections de se tenir à l’écart de ces mouvements. Il n’y a pas eu de coordination internationale du travail sur les questions féminines, aucune tentative n’a été faite pour élever les expériences des sections qui ont développé une approche féministe socialiste au niveau international. Absente du nouveau mouvement des femmes, le SI a développé une vision politique de plus en plus « économiste » des questions du sexisme ou d’autres formes d’oppression. L’économisme signifie que vous défendez les luttes des femmes sur les salaires, les conditions de travail, les services publics, etc, mais que vous ne faites pas campagne contre le sexisme dans la société car cela serait « diviseur pour la classe ouvrière ».

Ce concept est totalement faux. L’oppression des femmes et l’oppression de classe sont liées. Le sexisme divise la classe ouvrière. Le féminisme bourgeois ou institutionnel est également source de division car sa « solution » n’est que la féminisation de l’élite, ne changeant rien ou presque pour les couches plus larges de la société, demandant souvent aux hommes travailleurs de renoncer à leurs « privilèges », c’est-à-dire un emploi à plein temps avec un contrat stable, des pensions décentes, etc. non pas pour améliorer la situation des travailleuses mais pour aligner les conditions vers le bas. Une véritable réponse socialiste à cette situation n’est cependant pas d’ignorer le sexisme, mais de le combattre avec une approche féministe socialiste, en exigeant que ces droits deviennent des droits pour tous les travailleurs et en luttant contre toute forme d’oppression. C’est l’approche développée par nombre de nos sections au cours de la dernière décennie, une approche qui s’inscrit dans les meilleures traditions du mouvement ouvrier et qu’ASI s’efforce de faire revivre. Pour ce faire, au sein même de l’Internationale, une rupture avec l’ancienne direction du CIO s’est avérée nécessaire. Cela s’est manifesté ouvertement dans la lutte de fraction, dans laquelle la question du mouvement des femmes et d’autres mouvements contre l’oppression était une question centrale, qui a conduit à la scission d’une minorité autour de l’ancienne direction en 2019. Cette dernière est partie et nous avons renommé l’Internationale “Alternative Socialiste Internationale” (ASI). Depuis la scission, un Bureau Femmes International a été créé et élu lors du Congrès mondial. Ce Bureau a joué un rôle essentiel dans le lancement de Rosa – International Socialist Feminists comme campagne internationale, en organisant une première grande réunion internationale des femmes en avril et quatre sessions sur les questions de l’oppression des femmes et des LGBTQI+ lors de notre Université Marxiste Virtuelle en juillet.

En tournant la page, ASI fonde son approche sur les meilleures expériences et pratiques des sections qui ont fait un travail considérable contre le sexisme et l’oppression des femmes et qui ont mis en place des pratiques internes de lutte contre le sexisme dans leurs rangs. Nous comprenons que le sexisme fait partie intégrante de la société capitaliste dans laquelle nous vivons. En créant des organisations qui luttent contre le système à tous les niveaux et en adoptant une approche de tolérance zéro à l’égard des comportements discriminatoires, nous comprenons que nous ne pouvons pas exclure que les membres puissent avoir des attitudes sexistes, car nous avons tous grandi avec ces attitudes. Mais si nous ne pouvons pas être responsables de chaque acte de chaque membre, nous sommes responsables de l’éducation donnée à nos membres sur ces questions et de l’atmosphère dans nos partis. Nous sommes également responsables de la manière dont nous traitons les plaintes pour comportement sexiste à l’encontre de nos membres. C’est pourquoi le Bureau International Femmes travaille actuellement sur une proposition de lignes directrices internationales pour la lutte contre le sexisme dans nos propres rangs, qui sera discutée dans les organes dirigeants d’ASI et dans toutes les sections, afin d’utiliser pleinement les nombreuses bonnes pratiques et politiques développées dans nos sections pour adopter une approche commune.

C’est dans ce cadre que nous avons discuté d’un cas horriblement mal géré, remontant à 2012 – 2013, de harcèlements et de violences sexuelles graves qui se sont produits dans la section française du CIO de l’époque, aujourd’hui une section du « CIO refondé », en fait la minorité qui s’est séparée de ce qui est maintenant ASI. Dans le même temps, un ancien membre du CIO a lancé une campagne individuelle en France afin de dénoncer et de faire honte à l’auteur de ces actes, une figure dirigeante de la section d’alors et d’aujourd’hui.

Malheureusement, cet ancien membre a porté cette affaire dans le domaine public contre les souhaits exprimés par la principale victime. Cela met une pression insupportable sur la victime qui n’a aucun contrôle sur ce qui est dit publiquement de son affaire. Bien que nous traitions ces affaires avec la plus grande discrétion, en protégeant la vie privée des victimes, dans ce cas, nous sommes d’accord avec la victime pour dire qu’une réponse politique, non pas de la part de tiers, mais de la part de la victime elle-même, est plus que justifiée.

Nous sommes honorés du fait que T, la principale victime de ces abus, reste une membre actif d’ASI. Sa déclaration suit ci-dessous.

L’exécutif international de l’Alternative socialiste internationale (ASI)

Depuis mi-juillet 2020, une campagne publique (« ARV Justice ») de dénonciation de viol et harcèlement sexuel survenus à la Gauche Révolutionnaire (GR), la section française du CIO de l’époque des faits et du « CIO refondé » d’aujourd’hui, a été lancée par un ancien membre de cette organisation. En tant que principale victime des actes dénoncés, je me trouve dans le droit, mais aussi malgré moi dans l’obligation, de réagir publiquement.

Tout d’abord, je tiens à souligner que je ne suis pas à l’origine de cette campagne, et que la personne qui la mène ne m’a demandé ni mon accord ni mon avis, ni sur le fond de la campagne ni sur sa forme. J’ai explicitement demandé à cet ex-membre d’arrêter, mais il a refusé.

Il s’agit d’actes commis entre 2008 et 2012 par A, un dirigeant de la GR. Lors d’une commission d’enquête interne, il a reconnu les faits décrits par différentes jeunes femmes, tout en niant que son attitude posait problème et en refusant le terme « viol ». Suite au rapport d’enquête, et après une longue discussion, la direction de la GR a voté d’accepter le terme de « viol » pour qualifier ce qui s’est passé et a exclu A. pendant un an. Cette durée est ridicule par rapport aux actes commis et les demandes des victimes n’ont jamais été prises en compte. Cela a été rendu possible par un énorme manque de conscience féministe au sein de la GR, grâce au soutien du Secrétariat International du CIO, en cachant la nature des faits au reste de l’Internationale, et par des méthodes d’intimidation et de démoralisation de la part des alliés de A. envers les victimes et ceux qui les soutenaient, ce qu’on appelle souvent le « second viol ».

Il y a quelques années, le mouvement #MeToo a vu de nombreuses femmes dénoncer publiquement les viols, le harcèlement et autres actes sexistes dont elles sont victimes. Comme la majorité du mouvement ouvrier, je me suis réjouie de ce que ce mouvement permettait : que la honte change de camp, que les femmes réalisent qu’elles ne sont pas seules face à ce genre de problèmes, mais que ceux-ci soient discutés collectivement.

La tâche des socialistes, à mon avis, est de politiser cette question, de montrer le lien entre le sexisme et la société de classe, d’amener cette question sur les lieux de travail et d’utiliser Metoo pour combattre le sexisme au sein des organisations du mouvement ouvrier. Car le mouvement ouvrier n’existe pas en dehors de la société. Il est soumis à la pression de la société capitaliste et si nous ne combattons pas activement le sexisme, le racisme, l’homophobie et d’autres formes d’oppression, ceux-ci existeront au sein de nos organisations et seront non seulement un danger pour les membres qui en sont victimes, mais aussi un frein à la lutte contre le capitalisme.

Pour les marxistes, l’oppression des femmes trouve son origine dans la division de la société en classes et n’est pas séparée de l’oppression des travailleurs en général. Le capitalisme a hérité l’oppression des femmes des anciens systèmes de classe et l’a accommodée dans son propre intérêt : les femmes constituent un réservoir de travailleurs moins bien payés parce que leur salaire était souvent considéré comme un revenu supplémentaire dans la famille, et elles effectuent des travaux domestiques non rémunérés mais essentiels pour la société. La classe capitaliste utilise le sexisme pour « diviser pour régner » et maintenir sa domination. Il n’est pas possible pour la classe ouvrière de gagner sa bataille historique contre la classe capitaliste si elle se laisse infecter par le sexisme. L’émancipation des femmes et celle de la classe ouvrière font donc partie du même processus.

Une erreur cruciale du « CIO refondé », dont fait partie la GR, est de considérer que ce sont précisément les luttes féministes, et non le sexisme, qui divisent la classe ouvrière. Pour eux, les femmes devraient se taire sur le sujet de l’oppression, à moins qu’elle ne puisse être très directement liée aux intérêts évidents des capitalistes, comme l’écart salarial entre les sexes ou les coupes dans les services publiques. D’après eux, une femme qui se plaint du sexisme s’aliène la solidarité des hommes de la classe ouvrière. Sans qu’ils s’en rendent compte, c’est en fait une insulte à la classe ouvrière, qu’ils considèrent comme sexiste par essence et incapable d’évoluer sur ce point (ils ont une attitude similaire et encore plus flagrante sur la question de la transphobie).

À l’époque de Metoo, j’ai choisi de ne pas dénoncer publiquement les actes dont j’ai été victime au sein de la GR. L’important pour moi était de changer les choses au sein du CIO afin qu’une telle chose ne puisse plus se produire. J’étais convaincue que les choses allaient dans la bonne direction avec les campagnes féministes socialistes de ROSA en Irlande et en Belgique et le travail féministe qui se développait dans de nombreuses autres sections. Je pensais qu’à mesure que les débats sur la lutte contre le sexisme progresseraient, la conscience féministe changerait au sein du CIO au point que la GR, une secte sexiste irrécupérable à mon avis, disparaîtrait de l’Internationale.

Ces dernières années, la direction du CIO n’a pas compris l’importance du mouvement féministe et de ses nouveaux enjeux, et n’a pas été en mesure de faire face aux tâches qui auraient dû être celles d’une direction révolutionnaire. Au contraire, le Secrétariat International du CIO et une minorité de ses membres se sont enfermés dans une approche économiste du féminisme et ont rejeté toutes les nouvelles questions relatives au féminisme en les qualifiant de « politique d’identité ». C’est l’un des aspects qui a conduit à la scission du CIO en 2019, entre Alternative socialiste internationale (ASI) dont je suis membre, d’une part, et le CIO refondé (regroupement autour de l’ancien Secrétariat International, dont la GR fait maintenant partie), d’autre part.

En tant que membre d’ASI, je salue le travail qui a été accompli par ASI depuis la scission pour construire la campagne ROSA, pour la création d’un Bureau Femmes International et pour le développement d’une politique internationale contre le sexisme au sein de l’organisation. L’affaire de la GR a depuis lors été rediscutée et la direction internationale d’ASI a invalidé la décision de réintégrer A. prise par le CIO à l’époque.

Si je suis satisfaite des mesures prises par ASI, il est vrai que je n’ai pas eu gain de cause devant la justice française. Mais de quelle “justice” parlons-nous ?

En septembre 2019, Sandra Muller, l’initiatrice du hashtag balancetonporc, a été condamnée à verser 20 000 euros à la personne qu’elle avait accusée publiquement de harcèlement, Eric Brion, alors même que celui-ci avait reconnu les faits reprochés.

Sandra Muller a été condamnée à verser bien plus que les dédommagements qu’une femme peut obtenir en portant plainte pour des faits de sexisme, et on n’a encore vu aucune condamnation pour les insultes et menaces de morts reçues par les femmes qui ont utilisé les hashtags metoo et balancetonporc.

Il est complètement illusoire de penser que le système judiciaire actuel a pour mission d’apporter justice aux personnes victimes d’oppressions spécifiques. C’est un système où une élite applique les lois élaborées par une autre couche de l’élite. Par les luttes féministes (et contre les autres formes d’oppression), nous pouvons faire évoluer ces lois en faveur des opprimés. Mais leur application restera sujette à une interprétation teintée des préjugés dominants, qui vont jouer en faveur de l’oppresseur, et par des magistrats issus et représentants de la couche dominante (à de rares exceptions).

De plus, tout l’enjeu des procès est de savoir si l’accusé est coupable ou non et ce que la société va faire de cette personne. Les victimes n’obtiendront une réparation que dans de très rares cas et après une procédure longue et éprouvante. Le manque de moyens dans les services publiques rend difficile l’obtention d’une aide psychologique gratuite. Ce sont les proches ou des associations de victimes qui les aideront tant bien que mal à se reconstruire.

Il faut rompre avec cette « justice » pour en instaurer une dont la mission première serait la lutte contre l’oppression et l’exploitation, avec des magistrats élus et formés à reconnaître et combattre les violences faites aux femmes mais aussi les violences racistes et homophobes.

Nous avons également besoin d’embauches et de financement dans les services publiques pour entre autre l’accès gratuit à une aide psychologique, des infirmièr(e)s scolaires accessibles dans chaque école et des cours d’éducation sexuelle incluant la notion de consentement. Les revendications d’un emploi et d’un logement pour tous sont aussi essentielles pour permettre aux femmes de ne pas rester coincées dans des relations abusives pour des raisons économiques.

Peu après avoir dénoncé AR dans la GR, j’ai porté plainte sans grand espoir qu’il y ait une condamnation, puisque je n’avais pas de preuves matérielles, que plusieurs années s’étaient écoulées, et à cause du caractère même du système judiciaire développé plus haut. Je l’ai fait avant tout pour que d’éventuelles futures victimes puissent s’appuyer sur cette première plainte.

Le procureur a décidé de ne pas engager de poursuites et je n’ai pas pris l’initiative de me constituer partie civile. Cela aurait demandé énormément de temps, d’énergie et de moyens que je préfère consacrer à la lutte féministe socialiste collective qu’à une bataille juridique individuelle.

Néanmoins, la personne derrière “ARV justice” a intentionnellement provoqué AR et ses alliés à le poursuivre en diffamation, ce qu’ils ont fait – comment auraient-ils pu ne pas le faire sachant qu’une de ces personnes est une élue locale? Ce qui veut dire que mon affaire de viol va effectivement être discutée au tribunal, mais avec le violeur dans le rôle de plaignant !

Outre de ne pas avoir demandé l’accord des victimes pour utiliser leur histoire publiquement, sorte de metoo-forcé, et de n’être d’aucune utilité à la lutte féministe socialiste, la campagne de dénonciation ARV donne des munitions aux ennemis du mouvement ouvrier. Ils peuvent très bien s’emparer de cette histoire et la généraliser à toutes les organisations de gauche, y-compris celles qui se battent activement et sincèrement contre le sexisme.

Depuis des années, je lutte pour surmonter la démoralisation et le dégoût que m’inspirent la GR et le Secrétariat International du CIO-refondé, pour continuer à construire une internationale socialiste où défendre mes idées et militer pour le socialisme et pour la fin de toutes les formes d’oppression. Loin de m’apporter la moindre « justice », cette campagne foule au pied mes efforts en permettant que mon histoire soit utilisée contre le mouvement ouvrier socialiste dont je fais partie, au lieu que celle-ci, comme je le souhaite, soit utilisée pour tirer des leçons pour l’avenir.

J’appelle toutes les personnes qui ont été alarmées par cette campagne à lutter contre le sexisme dans les organisations politiques et syndicales dont elles font partie, sur leurs lieux de travail et dans leurs écoles, et à toujours être vigilants à ce que les cas de sexisme ne soient pas utilisées à l’encontre de ce pour quoi luttent les victimes sans leur consentement, ce qui constitue un « troisième viol ».

T, principale victime

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