[INTERVIEW] Grève générale au Nigéria : des millions de manifestants dans les rues

La première grève générale de 2012 a eu lieu dans un pays africain. Le gouvernement nigérian avait décidé de totalement abolir les subsides publics pour le carburant. Le Nigeria est un important producteur de pétrole, mais ne possède aucune raffinerie. Le carburant doit donc être importé. Or, le carburant est non seulement important pour le transport, mais aussi pour les générateurs d’électricité.

Interview de Segun Sango, par Michael B (Gand)

La grève a commencé le lundi 9 janvier, et a été suspendue le 16 par les directions syndicales. Mais le 18 janvier, des centaines de milliers de manifestants défilaient encore dans les rues. A Lagos, la plus grande ville du pays, 500.000 personnes s’étaient réunies, tandis que la banlieue de Lagos vivait aussi au rythme des manifestations. Des millions de personnes ont cessé le travail et ont montré l’énorme puissance du mouvement ouvrier organisé. Parallèlement, les tensions ethniques et religieuses ont été reléguées à l’arrière-plan. Le régime a répondu par la répression, tuant 20 manifestants.

Malheureusement, les directions syndicales n’ont pas utilisé le potentiel pour mettre en avant une alternative à la politique néolibérale du président Goodluck Jonathan et de la clique au pouvoir. Ils ont rallié un mauvais accord qui comprend la non-reconduction de la subvention sur le carburant, mais le prix a été réduit à environ 50 centimes d’euros le litre (contre 30 centimes avant l’abolition de la subvention).

Nous avons parlé de cette grève avec Segun Sango, secrétaire général du Democratic Socialist Movement (DSM), notre parti-frère au Nigeria.

D’où provient cette explosion de colère?

‘‘Ces mesures ont été présentées comme une hausse de prix normale, une adaptation aux prix du marché. Mais c’est le gouvernement qui est responsable de l’explosion du prix. L’essence doit être importée, puisque le pays n’a pas de raffinerie. Il y a des installations, mais elles ne sont pas utilisées. Le pétrole brut quitte donc le pays à bas prix et revient après raffinage à prix élevés. Tout ceci n’est possible que parce que toute la production du pétrole est aux mains des entreprises privés.

‘‘La population est fortement dépendante de l’essence. Les installations d’électricité sont insuffisantes et parfois inexistantes. Toute la société dépend du carburant, rien ne fonctionne sans générateurs. Si le prix de l’essence triple, les prix du transport, de l’éclairage, de la cuisine, des services,… triplent également. C’est une attaque gigantesque.

‘‘Cette goutte, une sérieuse goutte, a fait déborder le vase en s’ajoutant aux attaques précédentes. Il y a par exemple encore un grand mécontentement concernant le salaire minimum légal de 18.000 Nairas (environ 90 euros) qui n’est en pratique pas appliqué.’’

La grève a réussi à arracher des concessions au gouvernement. Mais était-il possible de faire plus ?

‘‘Pendant la grève, le gouvernement était dos au mur. Rien ne fonctionnait plus. Le secteur public était paralysé, mais les petits commerçants et les magasins étaient aussi en grève. La grève est une arme énorme pour la population, elle clarifie le fait que les travailleurs ont le pouvoir économique entre leurs mains.

‘‘Le mouvement ouvrier pouvait obtenir plus. Au lieu de renforcer la lutte en mettant sur pied des comités de grève démocratiques dans les quartiers et sur les lieux de travail, la direction syndicale a mené des négociations secrètes avec le gouvernement pour limiter la hausse du prix du pétrole à 97N (50 centimes d’euros), ce qui était présenté comme une victoire. Avant le premier janvier, le prix n’était que de 65N (30 centimes) par litre. Le caractère massif de la grève et des actions montrait qu’il était possible d’obtenir plus. Après la suspension de la grève, la colère et la déception régnaient.’’

Comment le DSM intervient-il dans ce mouvement ?

‘‘Nous avons toujours soutenu l’idée d’actions de masse. Mais il est très clair que nous devons lier cela à une direction courageuse et audacieuse qui met en avant une alternative à la logique néolibérale. Les positions de la direction syndicale ont maintenant conduit à la déception et à la démoralisation. Cela peut avoir un certain effet mais, en même temps, les actions ont démontré l’énorme colère existant parmi la population. Cette colère n’a pas disparu.

‘‘Une nouvelle confrontation avec l’élite capitaliste est inévitable. Nous défendons la nécessité de coordonner et d’organiser la lutte avec des syndicats combatifs, un parti des travailleurs et une alternative à la politique néolibérale qui assure que 1% de la population au Nigéria contrôle plus de 80% des richesses. Le secteur pétrolier doit être nationalisé sous le contrôle de la population, et il faut développer les raffineries.’’

Que pouvons-nous faire en Belgique pour renforcer cette lutte ?

‘‘Les travailleurs et les pauvres doivent s’organiser sur le plan international afin de renforcer la lutte dans leur propre pays. L’exploitation de la population en Nigéria n’est pas une donnée isolée, elle est en partie déterminée par des institutions comme le FMI et la Banque Mondiale. De nombreuses mesures sont imposées par les puissances impérialistes. Le Nigéria est un pays très riche, mais les richesses naturelles sont aux mains d’une infime minorité.’’

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