Au moment d’écrire ces lignes, le cap des 5000 décès officiels liés au coronavirus avait été franchi en Belgique. Plusieurs raisons expliquent ce drame. Face à la gravité de la pandémie, les autorités se sont ainsi avérées incapables de réquisitionner des lignes de production pour réorganiser celle-ci et fournir suffisamment de matériel de protection adéquat ou suffisamment de tests. Mais au premier rang des défaillances des autorités se trouvent les conséquences de la politique d’austérité criminelle qui a sévi dans les soins de santé. Nous en avons discuté avec notre camarade Karim Brikci, délégué permanent CGSP-Brugmann, très impliqué dans le collectif La Santé en Lutte.

Entretien tiré de l’édition de mai de Lutte Socialiste

Karim, vous êtes nombreux à réclamer depuis longtemps un refinancement des soins de santé. C’est de ce constat qu’est né le collectif La Santé en Lutte. Tu peux nous expliquer un peu plus le contexte de la création de l’initiative ?

C’est un collectif d’action, de discussion et de mobilisation autour du secteur de la santé qui s’est créé suite aux différentes actions de grève menées dans les hôpitaux bruxellois entre mars et juin 2019. Très rapidement à l’époque, la question d’une perspective à long terme entre les différents lieux de travail s’est imposée parmi les grévistes et les travailleurs en mouvement. On était tous bien d’accord que ce n’était pas avec deux jours de grève qu’on obtiendrait satisfaction. Et donc, sur cette base-là, une coordination s’est développée avec travailleurs syndiqués et travailleurs non-syndiqués, elle a pris le nom de La Santé en Lutte.

Sa spécificité est d’organiser les travailleurs, quelle que soit leur appartenance syndicale et leur lieu de travail, tout en menant la discussion de manière ouverte avec les différentes associations professionnelles et les organisations syndicales en faveur d’une vraie mobilisation de l’ensemble du secteur des soins de santé. Le collectif – tout d’abord né à Bruxelles, mais avec aujourd’hui un groupe à Liège et un autre à Charleroi – vise à briser le certain corporatisme qui sévit dans les hôpitaux entre les différentes catégories du personnel. Nous voulons réunir tout le personnel, de l’entretien aux médecins, et fonctionnons par assemblées générales démocratiques organisées sur la base la plus régulière possible.

Tout ça nous a permis de maintenir un niveau soutenu de mobilisation sur plus de six mois. Et fin de l’année 2019, de nouvelles journées d’action ont eu lieu dans le public et le privé et ont notamment souligné la nécessité d’un plan d’action d’ampleur avec l’entrée en lutte de toutes les institutions de soins, public et privé, un mot d’ordre qui a, malheureusement, du mal à passer auprès des directions syndicales.

Il n’a pas fallu longtemps avant que cette nécessité s’impose dramatiquement aux yeux de tous…

C’est évident, notre lutte a gagné en importance dans le contexte de la pandémie Covid-19. Sans rentrer dans les détails, la situation dans les hôpitaux et les maisons de repos est catastrophique. Ça met en lumière ce qui est dénoncé depuis des années et ça démontre l’incompétence la plus totale de la classe dirigeante pour gérer cette situation.

Puisque les autorités ont respecté le cadre de la logique de marché, il a été impossible d’avoir une production de matériel de protection à l’échelon national. Aujourd’hui, nous sommes en confinement depuis plus d’un mois et le matériel manque toujours. On a soit du matériel de mauvaise qualité, soit du matériel qui vient de très très loin et qu’il faut attendre, soit du matériel qui est le fruit des citoyens pour pallier aux carences de l’Etat. On a été nombreux à avoir appelé à la réquisition des chaînes de production pour faire face à la situation. Rien, nada, pas un mot du gouvernement. Mais les firmes privées ont eu des contrats très juteux alors que des laboratoires cliniques et autres structures ont été interdites de fabriquer des tests ! On doit poser la question de la collusion du gouvernement avec les firmes privées. Cette question est fondamentale.

Résultat : tous ceux qui entretiennent un discours guerrier envoient au front un personnel désarmé, des fois sans matériel de protection, dénué de tout. On ne peut décrire l’impact sur la santé de nos patients et sur la sécurité du personnel. Dans un certain sens, l’absence de tests a même servi les autorités et les directions : si cela avait été fait envers toutes les travailleuses et les travailleurs, on se serait retrouvés avec une grande partie du personnel soignant infecté, sans pouvoir continuer à travailler. Cela n’a pas gêné certaines directions d’ailleurs. Pendant des semaines, on nous a dit que les masques n’étaient pas nécessaires. Simplement parce qu’il y avait pénurie. Toutes les consignes données par le sommet ont été faites sous le prisme du manque de matériel. On en constate aujourd’hui les conséquences criminelles.

On a laissé des collègues travailler alors qu’ils étaient malades. On a poussé des collègues à travailler alors qu’ils étaient malades. Y compris dans les homes où ils ont contaminé nos aînés. Pour les autorités, tout va bien, Wilmès se permet de dire que tous ceux qui ont besoin de soin en ont eu. Et maintenant on a ce laïus humanitaire pour rouvrir le droit aux visites dans les homes. Mais cette mesure exige d’assurer la sécurité du personnel, et qu’il y ait suffisamment de personnel. Or, ce personnel, il est à bout. Et ils devraient gérer des visites dans des conditions dangereuses sans aucun renfort ? Sans aucune aide ? La classe politique est complètement sourde à ce qui vient du terrain. Mais le monde patronal, lui, il bénéficie de beaucoup plus d’ouverture !

Au moment où nous parlons on vient également d’annoncer la réouverture d’autres activités.

Oui, on a rouvert des magasins comme les Brico ‘‘pour donner un peu de rêves aux citoyens’’, selon Pierre-Yves Jeholet (MR), ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Et comment va-t-on protéger ce personnel ? Comment assurer que leurs enfants soient gardés ? Cette décision est totalement inconsidérée. Chaque décision qui est prise par les gouvernements n’est pas accompagnée des mesures de précaution adéquates. Le discours rassurant du gouvernement entre en confrontation avec la réalité de terrain.

Alors, c’est logique, la colère dans le secteur des soins n’a fait que décupler. On s’en rend compte en discutant avec nos collègues. Mais on le voit aussi sur les réseaux sociaux. Avec La Santé en Lutte, nous disons : aujourd’hui on soigne, demain on réglera les comptes. Nous allons assurer que ce slogan prenne tout son sens au plus vite.

Comment La Santé en Lutte s’est-elle adaptée au confinement ?

Nous nous sommes d’abord demandé comment être présents et critiquer la situation tout en défendant nos revendications. Notre page Facebook La Santé en Lutte a joué un grand rôle pour ça. Nous avons également lancé une campagne d’affichages de banderoles et d’affiches aux fenêtres, aux balcons,… Un impressionnant sentiment de solidarité existe aussi envers le secteur de la santé. Cela ne doit pas se limiter aux applaudissements, mais être concrétisé par une lutte visant à balancer dans les poubelles de l’histoire la marchandisation des soins de santé.

C’est pourquoi nous nous sommes demandé comment relancer la mobilisation. Une manifestation était initialement prévue pour le 29 mars, annulée pour cause de confinement, mais nous avons repris le mot d’ordre d’une manifestation pour la sortie du confinement, en appelant la population à nous rejoindre, mais aussi les collègues des différents secteurs de première ligne : les éboueurs, la distribution,… Les ‘‘héros’’ vont réclamer leur dû ! Il faut imaginer qu’aujourd’hui, une nettoyeuse dans un hôpital gagne bien moins des 14 euros de l’heure !

Alors nous voulons permettre à tout le monde de participer à cette manifestation, qui aura lieu un week-end. Et nous voulons lier à cette mobilisation la question d’un plan d’action avec les organisations syndicales pour arracher plus de moyens la santé. C’est tous ensemble que nous pourrons gagner.

Plus d’infos :
Facebook ‘‘La Santé en lutte’’
• Facebook ‘‘Grande manifestation de la santé’’ Pour des raisons évidentes, le jour et l’heure de cette manifestation ne sont pas encore connus.