Payer pour vendre du pétrole. Le capitalisme et ses contradictions exposés par la crise

Le 20 avril 2020, les sites d’actualités étaient pleins de graphiques montrant le prix du pétrole américain crever le plancher des 0 $/baril et finalement atteindre -37 $/baril. C’est historique, ça ne s’était encore jamais produit. Cet évènement est révélateur de tout un tas de mécanismes qui sous-tendent le mode de production capitaliste d’ordinaire moins visibles. Il est nécessaire de faire le point sur quelques détails avant d’en donner l’interprétation qui convient et d’en tirer les conclusions nécessaires.

Par Jeremy (Namur)

Quand on évoque le «?prix du pétrole?», on se base le plus souvent sur un indicateur représentatif du prix moyen de vente d’un baril de pétrole brut (non raffiné). Il existe plusieurs indicateurs qui regroupent les prix de vente de différentes compagnies productrices. Les indicateurs les plus connus sont le Brent et WTI. Comme le marché du pétrole est très mondialisé, les fluctuations dans un de ces indicateurs ont tendance à se répercuter naturellement sur tous les autres.

En effet, si le prix de vente d’une partie des producteurs mondiaux est plus faible que celui de leurs concurrents, la demande et donc le prix de vente auprès de ces derniers diminue au profit des producteurs les moins chers. Il peut arriver que des écarts significatifs entre ces indicateurs persistent dans le temps en raison des limites pratiques dans les conditions réelles de production et d’échanges entre les producteurs et les consommateurs. Ça peut-être, par exemple, à cause d’une difficulté temporaire de transport ou de stockage comme ce fut le cas ici comme nous y reviendrons. La Fig.1 ci-dessus représente l’évolution du prix en dollars par baril pour les indicateurs WTI et Brent au cours de l’année écoulée et jusqu’au 20 avril 2020. On peut clairement voir la courbe du WTI passer sous la barre des 0 $/baril.

Mais quel sens donner à un prix négatif?? En réalité, au moment de la vente de pétrole, le producteur et le consommateur s’accordent pour échanger une certaine quantité à une échéance fixée à l’avance. Entre cet accord et la livraison, l’acheteur peut aller vendre son contrat sur le marché financier de l’énergie. Le prix de cette nouvelle transaction est fixé par l’équilibre entre l’offre et la demande de ce marché secondaire.

Cela ouvre la possibilité de spéculer sur les prix : si vous pensez que la demande va croître, vous achetez des titres de vente à moindre prix maintenant pour les revendre dans le futur quand le prix sera plus haut. Si, au contraire, vous envisagez une diminution des prix, vous essayez de vous débarrasser de votre titre avant qu’il ne perde sa valeur. De tels titres de propriété sur des barils de pétrole futurs sont échangés des milliers de fois sur le marché secondaire, bien souvent avant même que le pétrole ne soit extrait du sol, jusqu’à l’échéance fixée au moment de l’émission du contrat.

Le 20 avril 2020 était le dernier jour pour échanger les bons de commande pour du pétrole livré au mois de mai par les entreprises d’extraction. Il s’est alors produit un phénomène d’emballement qui illustre à merveille la volatilité du marché et les conséquences de l’attitude parasitaire des spéculateurs.

Avec la crise du covid-19, des acheteurs ont anticipé qu’une grande partie des stocks de pétrole brut qu’ils s’étaient engagés à recevoir contre les titres de propriété achetés sur le marché secondaire ne pourrait être écoulée rapidement du fait de la diminution de la demande en énergie consécutive à la réduction de l’activité économique globale. Ils risquaient donc de se retrouver avec un grand nombre de barils sur les bras qu’il allait falloir trouver à stocker. Or, la location d’une telle capacité de stockage peut coûter très cher, en particulier dans un contexte de demande très faible où les entrepôts sont déjà quasiment saturés, ce qui fait s’envoler le prix des places restantes.

Pour ajouter à l’ironie de la situation, il faut remarquer la présence au rang des acheteurs de fonds indiciels cotés (1) qui n’ont aucune capacité logistique pratique pour le stockage ou la distribution de matières premières d’aucune sorte et dont l’activité consiste simplement à spéculer sur les prix pour en tirer le meilleur bénéfice (2). Alors que la cote du baril s’effondrait, ces propriétaires ont préféré vendre leurs titres à perte plutôt que devoir payer pour le stockage du pétrole qui leur serait livré au mois de mai. Le cours est finalement reparti à la hausse dans la journée du mardi 21 avril pour les ventes à terme au premier juin, après que de nouveaux spéculateurs, parmi lesquels l’ETF US Oil (USO) ont profité des prix historiquement bas pour acheter (3).

Mais une telle manœuvre ne changera rien à la saturation des stocks et il y a tout lieu de penser qu’en l’absence d’une reprise de la demande globale, la panique du 20 avril se répète les mois prochains. Cette situation est intéressante à plus d’un titre, car elle met en lumière certaines particularités des processus de production et d’échange dans une économie capitaliste. Elle permet également une critique de certains dogmes de l’économie néo-classique qui règlent la boussole des politiques libérales contemporaines.

Tout d’abord, il y a l’idée que le marché fixe la valeur des marchandises en ajustant l’offre à la demande en fonction de son utilité marginale au moment de l’échange (4). C’est-à-dire que la marchandise a une valeur égale à la fois à l’utilité qu’en tire l’acheteur qui la consomme et le vendeur qui s’en sépare.

Dans notre exemple, cela impliquerait que la valeur (et donc l’utilité) d’un baril de pétrole pourrait devenir négative, ce qui est absurde, car un baril de pétrole reste un baril de pétrole avec un usage qui lui est propre : celui d’être employable pour la production de produits dérivés comme du plastique, de l’essence ou de la chaleur. Le point de vue marxiste apporte une solution à ce paradoxe en identifiant la valeur d’une marchandise à la quantité de travail socialement nécessaire pour la produire. Dans cette vision, le marché ne fait que fixer le prix du marché. Ce dernier peut osciller autour de la valeur réelle au gré des échanges entre agents économiques?; il peut arriver qu’une marchandise achetée par un individu à un prix inférieur à sa valeur soit revendue à une deuxième personne pour un prix supérieur donnant lieu à un bénéfice pour l’un et à une perte pour l’autre.

Mais si l’on cesse de considérer les individus pour s’intéresser à l’ensemble de l’économie, on voit alors que les bénéfices réalisés par les uns lors de l’échange ne font que compenser les pertes des autres. Ce qui démontre que la valeur n’est pas créée au moment de l’échange.

Pourtant nous aurions naturellement tendance à attribuer plus d’importance aux choses utiles qu’aux choses inutiles. L’utilité n’aurait-elle vraiment aucun rôle à jouer dans la valeur d’un bien?? En réalité, l’économie marxiste identifie une double nature à la valeur d’une marchandise à savoir la valeur d’usage et la valeur d’échange. En reprenant notre exemple des barils de pétrole évoqués plus haut, on identifie naturellement la valeur d’usage d’un baril à son utilité comme bien de consommation ou comme moyen de production. Mais un baril a également une valeur d’échange qui le rend échangeable contre une autre marchandise. Ayant compris cela, on voit que le seul aspect de la valeur qui motive des spéculateurs comme US Oil lors des transactions semblables à celles qui ont mené au krach du 20 avril était la valeur d’échange. En achetant des stocks de pétrole qu’ils n’étaient de toute façon pas en mesure d’entreposer, leur seul but était de tirer parti des fluctuations de marché et en aucune façon de faire l’acquisition de la moindre goutte de pétrole.

L’évènement donne également à voir l’instabilité inhérente du mode de production capitaliste et la dynamique des crises qu’il génère. Les capitalistes (ceux qui détiennent les moyens de production) ne s’intéressent à la valeur d’usage d’une marchandise qu’en tant qu’elle leur permet de tirer profit de sa valeur d’échange au moment de la vente.

Autrement dit, les marchandises pour la production desquelles ils mobilisent leur capital ne sont pas produites pour être utiles, mais pour être vendues. L’exemple du court du prix du pétrole est criant à cet égard. Alors que près de la moitié de la population mondiale est confinée chez elle, nous prenons tous beaucoup moins la voiture et l’avion et à cause de la diminution de la demande globale, les usines qui tirent leur énergie de la combustion de pétrole tournent au ralenti. Tout ça a pour conséquence que l’offre globale de pétrole surpasse de beaucoup la demande. On se retrouve donc dans une situation absurde où l’ont produit plus de marchandises que ce que la demande globale peut absorber. Marx a été l’un des premiers à identifier le caractère cyclique du capitalisme et sa tendance à générer de pareilles crises de surproduction.

Malheureusement, les conséquences de ce genre de crise n’affecte pas seulement les spéculateurs qui jouent sur les marchés boursiers comme certains jouent au casino. Les contradictions du mode de production capitaliste, ont une influence concrète sur la vie des travailleurs qui se traduit par la pertes d’emploi et la misère, sans parler des dégâts environnementaux générés par la surexploitation et le gaspillage des ressources pétrolière. C’est pour sortir de cette logique absurde que nous avons besoin d’une économie démocratiquement planifiée et ajustée aux besoins de la population plutôt qu’à la soif de profit des capitalistes.

  1. ETF : https://www.investopedia.com/terms/e/etf.asp
  2. https://www.boursorama.com/bourse/actualites/petrole-les-mecanismes-de-marche-expliquent-l-effondrement-des-cours-e28810bcb4b2ae85ecfb5d8dadd9f8e4
  3. https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/les-etf-ou-la-folle-speculation-sur-un-rebond-du-petrole-1196807
  4. https://en.wikipedia.org/wiki/Marginal_utility
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