Nigéria : Un mécontentement toujours très large après la suspension de la grève

La lutte a pu repousser un peu le président Jonathan, mais aurait pu obtenir bien plus avec une direction plus résolue – Nous condamnons la répression des forces policières et militaires

Ce lundi 16 janvier, le Nigeria Labour Congress et le Trade Union Congress, les deux grandes fédérations syndicales du pays, ont appelé à la fin de la grève générale qui a paralysé le Nigéria toute une semaine durant. La colère était proprement gigantesque après la suppression des subsides des autorités sur l’essence, ce qui a directement eu pour conséquence une inflation formidable de nombreux biens de première nécessité. Le gouvernement s’est retrouvé isolé toute la durée de la grève et, si les syndicats avaient pu offrir une véritable direction à la lutte, cette dernière n’aurait pas seulement fait baisser les prix, mais aurait pu poser les bases d’une transformation complète du pays. Maintenant, le danger existe que le bien maigre résultat obtenu conduise à une désillusion temporaire.

Peluola Adewale, Democratic Socialist Movement (CIO-Nigéria)

L’appel à en finir avec cette grève est venu quelques heures seulement après que les dirigeants syndicaux aient suspendu les actions de rue et les protestations de masse. Cette suspension des piquets, des protestations et des meetings a été suivie par l’annonce de la réduction du prix de l’essence de 141 nairas (0,68 euro) jusqu’à 97 nairas (0,47 euro) de la part du président Jonathan (alors que le prix de base avant janvier était de 65 nairas (0,31 euro)). Le déploiement de troupes armées dans tout le pays a été lui aussi annoncé à ce moment par les autorités. Les dirigeants syndicaux veulent faire croire aux Nigérians que ce nouveau prix est une décision unilatérale du gouvernement, mais la manière dont les évènements se sont enchainés dans les 24 heures qui ont précédé la suspension de la grève ainsi que la déclaration commune émise par les deux grandes fédérations syndicales indiquent plutôt que les dirigeants syndicaux ont conclu un compromis pourri avec le gouvernement.

A son point culminant, la grève a impliqué des millions de personnes, avec des manifestations véritablement gigantesques à travers tout le pays, tandis que des dizaines de millions de personnes étaient restées chez elles en signe de protestation. Parmi les participants les plus actifs, les jeunes et les étudiants se sont particulièrement fait remarquer. A Lagos par exemple, ils ont organisé des manifestations et des meetings à leur propre initiative, des haut-parleurs branchés sur des générateurs d’électricité de manière à ce que le voisinage et la foule autour des bâtiments puissent entendre les débats.

Ce mouvement de grève générale et les protestations de masse qu’il a engendrées constituent sans aucun doute le plus grand mouvement de l’histoire du Nigéria. La grève a été des plus totales, même au Nord du pays où l’Etat d’urgence avait pourtant été déclaré en réponse à l’insécurité créée par les activités terroristes du groupe Boko Haram. Cette lutte de masse a donné un aperçu, même très bref, du potentiel pour des changements révolutionnaires au Nigéria.

En dépit de la suspension des manifestations et de l’annonce d’une baisse du prix de l’essence à 97 nairas, la grève était toujours bel et bien effective ce lundi et l’économie était toujours à plat tant au niveau des secteurs formels que des secteurs informels. Les rues et les routes étaient désertes, uniquement occupées par les soldats et leurs véhicules. Toutefois, des groupes comme le Joint Action Front (JAF) ont organisé nombre d’activités de masse à travers le pays pour défier cette annonce de fin de grève. A Lagos, une manifestation au centre-ville a été dispersée par les forces de police, à l’aide de gaz lacrymogène. Dans les Etats d’Oyo d’Osun, des meetings de masse ont réuni des milliers de personnes, mais ceux-ci se sont arrêtés abruptement dès que la nouvelle de la fin de la grève est parvenue dans la foule. Des activités de masse similaires se sont déroulées dans tout le pays.

Tout cela illustre la résolution des millions de participants à cette grève générale. L’énorme masse de Nigérians qui a participé aux diverses actions de grève dans tout le pays et ceux qui étaient restés chez eux en signe de protestation attendaient bien plus du mouvement, et au minimum de revenir à l’ancien prix de 65 nairas le litre d’essence.

Malheureusement, les directions syndicales n’étaient pas préparées à mener une lutte de longue haleine. De plus, une grève générale illimitée pose directement la question du pouvoir : qui dirige le pays ? Les travailleurs et les pauvres ou les exploiteurs ? Mais cette question n’est très certainement pas inscrite à l’agenda des dirigeants syndicaux !

Et de fait, le dimanche 15 janvier, les dirigeants syndicaux ont publié une déclaration honteuse qui les dissociait explicitement de l’appel à un changement de régime qui avait commencé à trouver écho au sein des masses durant la lutte. L’objectif de la grève, ont-ils expliqué, est “de retrouver l’ancien prix de l’essence tel qu’il était pratiqué avant le 1er janvier 2012. Nous ne menons donc pas campagne pour un ‘changement de régime’.” Cette attitude visait à sortir du conflit avec le gouvernement. Les actuels dirigeants des fédérations syndicales n’ont pas de programme alternatif destiné à contester le pouvoir. Avec un tel type d’approche, la grève n’aurait pas été capable de remplir tous les objectifs qu’il était possible d’atteindre malgré son soutien énorme parmi les travailleurs et malgré le total isolement du gouvernement.

Afin d’atténuer la nouvelle de l’accord sur un prix de l’essence plus élevé que les 65 nairas le litre, les dirigeants syndicaux ont souligné les promesses du président Jonathan concernant l’industrie pétrolière (avec différents projets de loi). Cela ne fait que mettre en lumière à quel point ces dirigeants syndicaux entretiennent des illusions utopistes envers leur prétendu pouvoir d’influencer les décisions prises par ce gouvernement capitaliste en faveur des intérêts des travailleurs. Cette attitude n’est en aucun cas un accident, il s’agit d’une conséquence directe de l’absence de tout projet économique et politique alternatif à opposer à l’actuelle logique néolibérale et capitaliste. Cela explique encore pourquoi ils ont accepté de collaborer au Comité Belgore, un comité instauré afin de discuter des modalités de dérégulation du secteur. Leur participation à un tel comité indique très clairement que les dirigeants syndicaux soutiennent les politiques de dérégulation, qui sont pourtant le terreau du développement de l’augmentation des prix. Nous pourrions encore parler dans cette même logique de la participation des dirigeants syndicaux au Conseil National de Privatisation (NCP).

Le Democratic Socialist Movement (DSM, section du CIO au Nigéria) condamne la massive militarisation des rues sous les ordres du gouvernement de Goodluck Jonathan afin de réprimer la population. Nous appelons à la suspension immédiate des soldats qui ont harcelé la population et qui ont prix d’assaut les piquets tenus par les grévistes. Selon différents rapports et photos sur les réseaux sociaux, cela serait déjà le cas jusqu’à un certain point actuellement. La grève générale et les actions de masses qui ont impliqué des millions de Nigérians depuis le 9 janvier sont restés largement pacifiques.

La seule violence a été le meurtre d’environ 20 personnes à travers le pays, y compris des jeunes qui jouaient au football sur les rues désertes, du fait des forces de police. Ces actes de la part du gouvernement Jonathan font directement songer à la période militaire, quand la culture de la peur et de l’intimidation était imposée à tout le pays. Le danger est très réel de voir à nouveau l’armée mise en avant comme étant la seule institution capable de restaurer la “loi et l’ordre”. C’est devenu une attitude très régulière de la part des autorités actuelles que de faire appel à l’armée pour intimider les opposants.

Sans aucun doute, le mouvement de grève générale a une nouvelle fois illustré au grand jour quelle est la force potentiel qui réside dans la classe ouvrière, qui a le pouvoir d’entraîner à sa suite les masses du pays pour un réel changement de régime par une transformation révolutionnaire de la société. Malheureusement, à la place de défendre la cause de la révolution et des travailleurs en mettant en avant une réelle alternative politique, les dirigeants syndicaux actuels font tout leur possible pour assurer que l’élite dirigeante du Nigéria ne soit pas confrontée à un mouvement révolutionnaire.

Alors que des dizaines de millions de Nigérians sont déterminés à lutter pour retrouver l’ancien prix de 65 nairas par litre, de plus en plus de manifestants réclament que Jonathan dégage. C’est là une expression de la compréhension de plus en plus large de la nécessité d’une alternative politique basée sur la défense des intérêts des travailleurs et des pauvres contre la clique dirigeante actuelle. Il nous faut aussi un programme économique alternatif opposé à leur agenda anti-pauvres, néolibéral et capitaliste. Hélas, les directions syndicales sont toujours attachées à l’idée selon laquelle une baisse des prix est le seul prix à obtenir de la lutte. Mais même ça ils n’ont pas réussi à l’obtenir !

La principale leçon à tirer de ce mouvement, comme d’ailleurs des autres grèves générales qui se sont développées depuis l’an 2000, c’est que faire grève n’est pas un but en soi. Le mouvement du travail doit adopter un programme révolutionnaire pour faire dégager ce système pourri. C’est pourquoi le DSM a toujours appelé les travailleurs, les artisans, les commerçants, les jeunes, les paysans, etc. à faire de l’agitation en direction de la création d’un parti politique des travailleurs qui vise à assurer que les ressources du pays soient utilisées à destination de la satisfaction des besoins de la vaste majorité de la population contre le système actuel où 1% de la population s’approprie plus de 80% des richesses collectives de la société.

Les militants de la classe ouvrière et les marxistes doivent continuer ce travail de promotion pour la création d’un tel parti des travailleurs, basé sur un programme socialiste en tant qu’alternative à l’agenda néolibéral et capitaliste de privatisation et de dérégulation. Les syndicats, au vu de leur important nombre de membres issus de la classe ouvrière ainsi que de leur importance stratégique dans l’économie moderne, ont une position clé pour lancer la construction d’un tel prolongement politique des revendications des travailleurs.

La plate-forme syndicale Joint Action Front (JAF) a joué un grand rôle avant et durant la grève générale. Au cours du développement de la grève, des comités de grève et des comités de quartiers ont été constitués en de très nombreux endroits à l’initiative des militants du JAF et d’autres forces de gauche, particulièrement à Lagos. Ces comités d’action doivent se maintenir et poursuivre la lutte contre la politique capitaliste du gouvernement, particulièrement dans les quartiers. Ces comités d’action peuvent aussi constituer la base sur laquelle un parti de masse des travailleurs peut se développer. Cela demande du JAF qu’il prenne immédiatement des initiatives à destination des syndicalistes, des marxistes et plus largement parmi les travailleurs.

En définitive, seule la victoire de la révolution socialiste sera capable de prendre le pouvoir des mains de l’élite dirigeante capitaliste afin de constituer un gouvernement des travailleurs et des pauvres fermement décidé à utiliser les ressources gigantesques du pays pour sortir les Nigérians du cercle vicieux des prix de l’essence et de la pauvreté. Pour y parvenir, ce gouvernement devra appliquer des politiques socialistes assurant le contrôle public sur le secteur pétrolier et sur les autres secteurs-clés de l’économie, sous le contrôle et la gestion démocratiques des travailleurs.

Cette grève a aussi démontré que seuls les travailleurs du Nigéria sont capables de prendre des initiatives économiques et politiques concrètes pour reconstruire le Nigéria et assurer la survie du pays. Le Financial Times, journal londonien du capitalisme international, a très correctement commenté que “les protestations ont impliqués des Nigérians ordinaires, et les ont sensibilisés concernant les dépenses inutiles du gouvernement. De plus, nombreux sont ceux à avoir été déçus par les syndicats pour avoir accepté d’appeler à la fin de la grève sans que les subsides des autorités pour le gouvernement ne soient entièrement restaurés.” Nombreux sont ceux qui tireront les leçons de ces évènements.

Le DSM reste fermement accroché à ces idéaux et presse tous ceux qui sont convaincus de la nécessité d’intensifier la lutte contre le gouvernement capitaliste du président Jonathan à nous rejoindre pour collectivement construire un mouvement qui puisse se battre pour un avenir socialiste.

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