Au lendemain des élections, nous avions expliqué qu’il allait falloir une immense pression extérieure pour constituer un gouvernement fédéral : un Brexit sans accord, un début de crise économique alimenté par la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine,… En fin de compte, il aura fallu que la santé publique soit sérieusement menacée pour qu’un gouvernement soit formé. Mais même dans ce cas, les choses n’ont pas été plus loin qu’une procuration accordée au gouvernement minoritaire en affaires courantes déjà existant, avec le soutien d’une large majorité parlementaire, mais toujours sans majorité parmi les sièges flamands.

Par Anja Deschoemacker

Alors que les rues sont quasiment vides, même dans les endroits les plus habituellement fréquentés de la capitale, le gouvernement Wilmès va demander la confiance de l’Assemblée cet après-midi. Il est prévu que tous les partis lui accordent cette confiance à l’exception du Vlaams Belang, de la N-VA et du PTB/PVDA. La N-VA ne devrait soutenir que les pouvoirs spéciaux.

Cette situation est le fruit du dernier épisode, pour l’instant, de ce théâtre politique purement belge. Le président de la N-VA, Bart De Wever déclarait encore le 8 mars dernier qu’aucune mesure drastique ne devait être prise car les conséquences économiques seraient pires que le coronavirus lui-même. En tant que bourgmestre d’Anvers, il a refusé d’appliquer les premières recommandations (trop) limitées du gouvernement fédéral. Mais il s’est soudainement présenté comme candidat au poste de Premier ministre pour un gouvernement d’urgence avant le week-end.

La riposte à sa manoeuvre fut un regroupement des forces autour du PS et du MR avec le soutien de l’Open-VLD et des partis verts. Le ‘‘gouvernement d’urgence’’ se réduit au gouvernement minoritaire existant – seulement 38 des 150 sièges – avec le soutien de l’opposition. Afin de donner à ce véhicule un certain poids, ce gouvernement minoritaire se voit attribuer des pouvoirs spéciaux face à la crise du coronavirus, mais aussi face à ses conséquences économiques. Le gouvernement wallon et le gouvernement de la Communauté française (la fédération Wallonie/Bruxelles) se sont déjà octroyé des pouvoirs spéciaux ; il est prévu que les gouvernements de Bruxelles, de Flandre et de Communauté germanophone suivent dans les semaines à venir.

Une unité nationale de façade

Esprit de décision, unité nationale,… ce ne sont pas des termes qui viennent spontanément à l’esprit quand on pense aux gouvernements belges. Quant à la solidarité et à l’intérêt général, ces termes suscitent la méfiance lorsqu’ils sont prononcés par des hommes et femmes politiques de partis qui n’ont pas ménagé leurs efforts ces dernières décennies pour affaiblir tous les mécanismes de solidarité imposés par les luttes passées du mouvement ouvrier. Ces partis sont responsables du fait que la sécurité sociale doive faire face à cette crise avec un écart budgétaire déjà historiquement important et avec un secteur de la santé qui craque de partout faute de moyens, notamment en termes de personnel.

En dépit des ravages du virus en Chine et plus tard en Italie, la préparation fut minimale : il n’y a pas assez de matériel de test, de masques buccaux,… Et même pas assez de ressources pour acquérir rapidement du nouveau matériel. Aujourd’hui, des hôpitaux font appel aux dons de la population pour acheter plus d’équipements respiratoires. Leurs budgets ne permettent pas de le faire ! Dentistes, kinésithérapeutes, pompiers, ambulanciers, médecins généralistes, infirmières à domicile,… luttent tous pour avoir suffisamment de matériel pour se protéger et protéger leur personnel.

Combien de temps N-VA & Cie pourront-ils encore jouer la carte du communautaire ? Les grands partis des deux côtés de la frontière linguistique ont tous soutenu les mêmes politiques néo-libérales qui ont plumé les services publics et la politique sociale afin de transférer systématiquement plus de moyens aux actionnaires des grandes entreprises. Les ‘‘partis de gauche’’, comme les appelle constamment la NVA (la social-démocratie et les Verts), sont également responsables, même s’ils avaient adopté une rhétorique différente et qu’ils désiraient garder ce fait caché.

Cette mascarade à laquelle nous mettons en garde ne concerne pas tant les affaires communautaires que les différences de classe. En dehors du PvdA/PTB, il n’y a pas un seul parti au Parlement qui ne serait pas prêt à laisser la crise sanitaire être payée par la grande majorité de la population au lieu des plus riches et des grandes entreprises qui assèchent l’économie pour faire croître leur capital.

Les entreprises soutenues, les plus pauvres laissés pour compte

L’impact économique de la crise du coronavirus sera énorme. Le pays est de plus en plus au point mort, plus de 400.000 travailleurs se retrouvent déjà au chômage temporaire et ce n’est encore qu’un début. Après le secteur Horeca (Hôtels, restaurants, cafés), où une grande partie des 158.000 travailleurs n’ont pas de contrat permanent et se retrouvent donc simplement au chômage, tous les commerces extérieurs au secteur alimentaire doivent fermer leurs portes. Toute une série d’usines sont contraintes d’arrêter la production en raison d’une combinaison de pénuries de matériaux à produire et de la pression des travailleurs pour une protection qui ne peut être assurée dans les méthodes de production actuelles.

En fait, il n’est pas question de décision de la part des autorités politiques : elles sont constamment à la traîne par rapport à ce que font les gens eux-mêmes. La fermeture des entreprises qui ne peuvent pas assurer la protection de leur personnel est initiée par les syndicats, au mieux en consultation avec les conseils d’administration. Decathlon, JBC,… ont décidé de fermer leurs portes elles-mêmes, tout comme Bombardier, sans attendre les décisions des autorités. Dans les supermarchés, les syndicats ont exigé des mesures de protection pour le personnel avant que le franc ne tombe dans les milieux gouvernementaux. ‘‘Les citoyens semblent prendre la chose plus au sérieux que les politiques’’, tel est le titre de l’édition du mardi 17 mars de De Standaard. L’euphémisme n’est pas des moindres !

Mais si la vigueur politique est très limitée en Belgique, voire largement inexistante, pour empêcher la propagation du virus, elle sera bien plus grande lorsqu’il s’agira de nous en faire payer les conséquences économiques. Un secteur après l’autre exige déjà des aides d’État ; dans plusieurs pays européens, des nationalisations d’entreprises menacées de faillite sont à l’ordre du jour. Même les économistes néo-libéraux les plus endurcis affirment aujourd’hui que les préoccupations budgétaires devraient être écartées. Les grandes entreprises qui ont systématiquement réduit leurs contributions aux salaires, à la sécurité sociale et aux impôts au cours des dernières décennies pour donner des dividendes record à leurs actionnaires sont les premières à faire appel à leur État dépouillé afin qu’il les soutienne.

La réponse de l’État sur ces questions contraste fortement avec celle qu’il réserve aux groupes les plus vulnérables de la société. La pénurie de refuges pour sans-abri est désormais très visible : les refuges délabrés ne peuvent pas assurer de protection et plusieurs centres ferment leurs portes. Les réfugiés ne peuvent plus demander l’asile et se retrouvent tout simplement à la rue. Les sans-papiers et autres groupes, qui ont pour seule option de devenir sans abris ou se livrer aux marchands de sommeil dans ce marché du logement dominé par le secteur privé, doivent se débrouiller seuls. Le fait que ces groupes vulnérables n’aient nulle part où aller est une tragédie, non seulement pour eux-mêmes, mais également concernant la propagation du virus. Comment l’arrêter par le confinement sans disposer de logement ou si ce logement est occupé par trop de personnes ?

Préparons-nous à l’arrivée de la facture !

L’impact économique est déjà tel qu’il est plus important que la crise de 2008. Et nous sommes toujours aujourd’hui en train de la payer par le biais de multiples mesures d’austérité sur le dos des travailleurs et des gens ordinaires alors que les profits continuent de croître et que les entreprises et les plus riches placent leur argent dans des paradis fiscaux.

La facture nous sera présentée, plutôt tôt que tard. Elle le sera par un gouvernement qui dispose de pouvoirs spéciaux. Pour rappel, les pouvoirs spéciaux ont toujours été utilisés en Belgique pour présenter la facture de toutes sortes de crises à ‘‘la population’’, en épargnant les plus riches et les grandes entreprises. Nous ne pouvons pas nous permettre d’entretenir d’illusions à ce sujet.

Mais ces illusions existent-elles ? De nombreux commentateurs soulignent que les choses sont ‘‘différentes’’ aujourd’hui de ce qu’elles étaient lors de la crise de 2008, lorsque le système financier s’est effondré en raison des risques irresponsables pris par les banques et autres institutions financières. Après tout, cette crise serait une fatalité. Personne n’en serait responsable. Ils supposent, ou espèrent nous faire croire, que le « sauvetage de l’économie » par l’appauvrissement de la grande majorité de la population pour maintenir l’économie capitaliste à flot suscitera moins de résistances. Mais des milliers de conversations démontrent qu’une grande partie de la population est très consciente que la facture finira chez eux et non chez les plus riches et les grandes entreprises.

Aujourd’hui, toute l’attention des gens ordinaires se concentre à juste titre sur le risque sanitaire immédiat et sur la manière de s’organiser pour le contenir. Leurs actions ont forcé les gouvernements à prendre des mesures de plus grande envergure. Si le nombre de morts en Belgique restera limité, ce sera grâce à leurs actions et au sacrifice du personnel dans des secteurs tels que les soins de santé – un sacrifice qui existe dans cette crise malgré le fait que ce secteur se bat depuis des années pour obtenir plus de personnel, de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail et davantage de ressources pour faire son travail correctement. Nos applaudissements sont réservés aux héros de ce secteur, pas aux gouvernements de ce pays.

Il n’y a pas d’unité nationale. Les différents gouvernements se préparent à nous, travailleurs ordinaires, chômeurs et retraités, faire payer la crise économique qui en résultera. Si la N-VA est tenue à l’écart du gouvernement fédéral, ce n’est pas parce que ce gouvernement ne veut pas faire le sale boulot des capitalistes, mais parce qu’il veut le faire sans un troublions qui lui permettra difficilement de mettre un masque social tout en nous prenant l’argent de nos poches. C’était déjà la raison pour laquelle le PS – non pas un parti de gauche comme la N-VA veut nous le faire croire, mais un parti qui a fidèlement mis en œuvre la politique bourgeoise depuis la deuxième moitié des années 1980 en lui donnant le plus de visage humain possible – a absolument refusé d’entrer au gouvernement avec la N-VA. Comment calmer la résistance des syndicats face à l’assainissement des budgets publics et de la sécurité sociale si vous devez gouvernement avec des personnages comme Francken, Jambon et De Wever ? Des gens qui sont fiers de s’attaquer de front à la grande majorité des travailleurs, organisés par millions dans les syndicats?

N’entretenons pas d’illusions ! Le gouvernement fédéral mis en place aujourd’hui ne s’arrêtera probablement pas une fois que le pire de la première vague de contagion sera passé. Ses conséquences économiques seront utilisées comme une opportunité de continuer avec ce gouvernement – dans une urgence que personne ne niera. Par un détour, un processus vers une coalition Vivaldi a en réalité été lancé, une coalition « d’unité nationale » qui est là pour lancer une nouvelle grande vague d’austérité, notamment en matière de sécurité sociale.

Le mouvement des travailleurs, les organisations sociales, les mutuelles, etc. doivent maintenant saisir toutes les possibilités techniques à leurs disposition pour discuter de ces questions cruciales, en plus de la lutte pour prévenir le risque de contagion et empêcher que les intérêts des entreprises priment sur les mesures de protection.

Nous devons nous préparer à l’arrivée de la facture de la crise et assurer que cette crise sanitaire ne soit pas utilisée pour appauvrir davantage la majorité de la population, pour réduire encore les services publics, la sécurité sociale et les soins de santé. Après tout, si la crise du coronavirus nous montre quelque chose, c’est que nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre de laisser la société être asséchée par la classe capitaliste !