Le 9 janvier 2020, une grève a éclaté parmi les 180 employés de l’usine de phénol INEOS au port d’Anvers. La cause immédiate était le licenciement de Chris De Wachter, délégué syndical de la CGSLB. Chris a systématiquement dénoncé les situations dangereuses. Il a résisté à la troisième façon dont le nouveau directeur de l’usine, Hugo Piot, voulait mettre en œuvre une nouvelle organisation du travail.

Par un délégué FGTB du secteur de la chimie à Anvers

Une insatisfaction latente face à une nouvelle direction

Au sein du personnel, le mécontentement n’a fait que croître depuis un certain temps suite au changement de direction et à la nouvelle gestion. Lors du piquet de grève, les délégués ont expliqué comment les réunions du Conseil d’entreprise et du Comité pour la prévention et la protection au travail étaient (CPPT) devenues des réunions à sens unique où la nouvelle direction ne tolérait aucune contradiction.

Outre la réintégration de Chris De Wachter, 55 ans, ou une compensation financière jusqu’à sa retraite anticipée, qui se serait concrètement traduite par 2 ans de salaire au-dessus du niveau légal, le front syndical réclamait un autre style de gestion. Ou mieux : le départ pur et simple du directeur Hugo Piot. Il réclamait également une réelle participation des représentants du personnel et des accords équilibrés concernant la nouvelle organisation du travail.

Solidarité contre l’agressivité d’INEOS

La solidarité entre les membres du personnel s’est avérée beaucoup plus forte que prévu et la grève a fait plus de mal à INEOS qu’elle ne veut l’admettre. C’est la plus grande des trois usines de phénol d’INEOS, qui est de loin le leader du marché du phénol. Dans au moins une entreprise du port d’Anvers, une chaîne de production entière a été à l’arrêt en raison d’une pénurie d’acétone, un sous-produit normalement fourni par INEOS Phenol.

Les pertes pour INEOS sont importantes : un multiple de ce qu’il en coûterait de payer De Wachter jusqu’à sa retraite. La flexibilité supplémentaire exigée par la direction ne compensera pas la perte économique. C’est une question de principe, une épreuve de force. Avec six sites de production à Anvers, c’est devenu une base d’exploitation cruciale pour INEOS, qui emploie 22.000 personnes dans le monde et génère un bénéfice d’exploitation de 4,3 milliards de dollars.

Diviser et régner pour briser la grève

L’erreur d’appréciation de la direction d’INEOS l’a placée en porte-à-faux dans le débat public dès les premiers jours de la grève. Mais la direction s’est vite rattrapée: les opérateurs ont été contactés individuellement, et mis sous pression jusque par téléphone à leur domicile. Une lettre a été envoyée à chacun, argumentant que les grévistes mettaient en danger l’avenir de l’usine – et donc les emplois.

Une proposition patronale avec de vagues promesses qui ne tenaient pas debout a été soumise au vote. Mais promettre de nouvelles embauches pour remplacer ceux qui ont récemment démissionné n’est pas une concession. Engager un psychologue pour écouter les doléances des travailleurs est plus une gifle qu’une concession en termes de participation. La direction a perdu : 78% contre elle.

Mais la direction avait préparé l’étape suivante. Deux jours après le vote, après 23 jours de grève, elle a déclaré dans les médias que l’usine serait amenée à un ‘‘niveau de sécurité accru’’. Des déclarations trompeuses ont servi à supprimer l’occupation obligatoire du site par mesure de sécurité. Cela permettait aux syndicats d’alterner travail et grève, et donc de limiter au maximum les pertes de salaire. La direction a annoncé qu’elle garantirait la sécurité avec des cadres (qui ne sont pas formés pour cela) et quelques travailleurs volontaires. Les badges d’accès ont été retirés aux grévistes, ce qui a rapidement accru la pression financière.

Goutte à goutte, les employés ont été placés sur la liste des personnes prêtes à travailler. Apparemment, ils étaient plus nombreux à la CSC que dans les autres syndicats, si bien que les délégués de la CSC ont décidé de faire de même. Le front syndical a été brisé. Mais après cinq semaines, plus de la moitié des 80 opérateurs étaient toujours en grève.

Le mouvement pour le climat soutient le piquet de grève

Les premières visites des militants pour le climat ont d’abord été accueillies de façon sceptique. Mais cela a changé au fur et à mesure que la bataille se poursuivait. Suite au battage médiatique, politique et patronal, le secteur chimique a le sentiment que la lutte pour une économie neutre en CO2 menace les emplois. Dans le contexte du capitalisme, c’est un scénario probable, car les patrons n’hésitent pas à faire payer les employés lorsque leurs profits sont sous pression.

‘‘Ces types se battent contre le capitalisme, et nous, en fait, c’est ce que nous faisons aussi’’, a résumé un délégué. Les discussions entre grévistes et militants pour le climat ont par exemple porté sur les technologies – bien que souvent encore sur le papier ou en phase pilote – déjà disponibles aujourd’hui pour créer une industrie chimique sans combustibles fossiles et neutre en CO2. L’attitude arrogante d’INEOS, qui traite les travailleurs avec mépris et refuse tout débat avec le mouvement pour le climat, a également été souvent évoquée.

De telles rencontres du mouvement écologiste avec les travailleurs en lutte sont importantes pour parvenir à une compréhension mutuelle et permettre de développer la coopération.

La grève aura des conséquences dans l’usine

Le 24 février, le personnel reprend le travail : la flexibilité demandée par la direction ne sera appliquée que sur une base volontaire et le directeur de l’usine se retire de la présidence des organes consultatifs. Une victoire complète des grévistes était difficile à obtenir étant donné l’attitude radicale de la direction, les imposantes réserves d’INEOS et le fait que la lutte se limitait à l’usine de phénol. Mais comme les secrétaires de la FGTB Levi Sollie et Patrick Lodewijckx l’ont indiqué dans la Gazet van Antwerpen, la direction ne pourra pas faire comme si une grève aussi longue ne changeait pas les relations au sein de l’usine. Cela s’est également manifesté après les longues grèves chez LANXESS Rubber (2014) et ExxonMobilAntwerpPolymers (2016). Depuis la grève, INEOS Phenol a eu un nombre étonnamment élevé de candidats parmi les opérateurs pour les prochaines élections sociales.

L’importance de la grève dépasse les limites de l’usine de phénol. En premier lieu pour les employés des autres sites INEOS à Anvers. Le patronat et les syndicats de l’ensemble du secteur chimique anversois tireront les leçons d’un conflit provoqué par le style agressif d’INEOS. En outre, le licenciement de Chris De Wachter est une gifle pour le mouvement syndical. Il est dans l’intérêt du mouvement syndical dans son ensemble de lutter pour la réintégration et – si cela s’avère impossible – dans un deuxième temps, d’augmenter le ‘‘prix’’ pour ce licenciement. Des représentants des travailleurs combatifs et solidaires sont essentiels pour défendre les intérêts des travailleurs et de leur famille dans une société et une économie régies par les grandes entreprises.