Comme l’a expliqué le stratège démocrate Brad Bannon au magazine Fortune : « Des gens comme Zuckerberg recherchent un nouveau candidat modéré et favorable aux affaires parce qu’ils ne pensent pas que Biden atteindra la ligne d’arrivée. Avec Buttigieg, ils ont trouvé un jeune candidat prometteur et attrayant ».

Article de Ty Moore, Socialist Alternative (USA). Cet article a été rédigé en décembre dernier.  

Deux mois avant le caucus de l’Iowa, Pete Buttigieg était en tête des sondages dans cet Etat, selon la moyenne des sondages réalisée par RealClearPolitics.com. Ses partisans espèrent qu’une victoire dans l’Iowa et le New Hampshire, où il suit de près Sanders, propulsera le maire de South Bend (Indiana) en tête en détruisant l’argument central de l’ancien vice-président Joe Biden, celui du candidat le plus « éligible ». Buttigieg pourrait ainsi être élevé au rang de meilleur espoir du capitalisme américain contre Sanders et Trump.

Buttigieg a dépassé Biden de plusieurs millions de dollars dans la collecte de fonds, grâce à de petits dons en ligne et surtout grâce à Wall Street et Silicon Valley. Big Tech (les géants du web) a donné cinq fois plus à Buttigieg qu’à Biden. Cependant, il est encore incertain qu’il puisse détrôner Biden en tant que candidat favori de l’establishment capitaliste ou qu’il puisse battre Sanders et Warren dans les primaires démocrates.

Un candidat prétendument anti-establishment

« Je n’ai jamais fait partie de l’establishment de Washington », a déclaré Buttigieg, dans le but d’instrumentaliser à son bénéfice le soutien apporté par John Kerry à Joe Biden début décembre. Buttigieg cultive une image d’outsider pragmatique et progressiste au profil qui remplit bon nombre de cases. En tant que maire d’une petite ville du Midwest, âgé de 37 ans et ayant fait ses études à Harvard, ses partisans l’ont présenté comme un candidat capable d’inspirer des jeunes comme Bernie et de vaincre Trump parmi les travailleurs blancs du centre du pays.

En septembre dernier, alors que je faisais du porte-à-porte pour la réélection de Kshama Sawant dans le quartier historiquement noir du Central District de Seattle, j’ai discuté avec un jeune partisan de 16 ans. « Alors, qui soutenez-vous pour être président », a-t-il demandé. « Bernie », ai-je dit, en ajoutant : « Comme Kshama, il se bat pour des choses comme l’imposition des riches pour financer des logements abordables et un Green New Deal. Il comprend que nous devons créer des mouvements de masse de gens ordinaires pour obtenir un réel changement ».

« J’aime bien Kshama, mais je pense que Bernie est trop vieux », m’a-t-il dit. « Je soutiens Buttigieg. » Sa mère, une femme noire d’âge moyen qui m’avait invité à une conversation sur les élections locales, était visiblement ennuyée par l’interjection de son fils. « Il ne faut pas juger les gens sur leur âge », a-t-elle répliqué.

Sanders conserve une avance significative dans les sondages sur Buttigieg, tant chez les jeunes que chez les Afro-Américains. Pourtant, la confusion règne au sujet de Buttigieg et, plus largement, au sujet des causes profondes des problèmes sociaux. Nous sommes à un moment politique où le mème « OK Boomer » se superpose sur des sondages qui montrent que 70% des jeunes « millenials » voteraient pour un socialiste.

Les stratèges plus flexibles du capitalisme américain espèrent que ces contradictions pourront être exploitées pour puiser cyniquement dans les ressentiments générationnels et autres appels superficiels à l’identité, afin de construire une coalition électorale gagnante pour un candidat totalement pro-business tel que Buttigieg. Parallèlement, quand Buttigieg fera l’objet d’un examen plus approfondi, les raisons pour lesquelles il est devenu la coqueluche de l’élite capitaliste repousseront de plus en plus des millions de travailleurs, de jeunes et d’électeurs progressistes.

Des politiques centristes

Buttigieg a déjà été contraint de dévoiler aux médias d’où provenaient certains fonds, de révéler l’identité de ses gros donateurs et de publier les noms de ses clients lorsqu’il travaillait pour McKinsey, une société de conseil secrète entretenant des liens étroits avec l’État sécuritaire américain, les dictatures à l’étranger et les grandes entreprises.

Dès que cela a été connu, #WallStreetPete et #RefundPete ont commencé à être des tendances. Beaucoup de ses premiers petits donateurs ont réalisé que ses prétentions progressistes étaient fausses et ont demandé d’être remboursés. Comme l’a dit un titre de Politico, « La gauche pulvérise Buttigieg » pour son rôle chez McKinsey, lorsqu’il a aidé à mettre en place des mesures d’austérité et des licenciements à la Poste américaine et à la Blue Cross Blue Shield Association (une assurance-maladie).

Dans une élection où Sanders en particulier, mais aussi Elizabeth Warren, ont imposé le débat sur ce à quoi doit ressembler une véritable politique progressiste, Buttigieg s’est soigneusement positionné comme candidat centriste favorable aux affaires, éloigné de quelques degrés seulement de Biden.

Dans une publicité télévisée attaquant la proposition populaire de Sanders pour un enseignement supérieur universel et gratuit, Buttigieg a déclaré : « Je ne veux faire que des promesses que je peux tenir ». Ce discours clarifie qu’il entend limiter son action à des politiques qui restent acceptables pour l’establishment capitaliste qui domine toujours le Congrès et la plupart des institutions politiques américaines. Sans être aveugle à cette réalité, Sanders lie à juste titre la gratuité des études et l’annulation des prêts étudiants, parmi ses autres revendications, à la nécessité de construire des mouvements de masse vers une révolution politique.

La proposition alternative de Buttigieg est de soumettre les étudiants à un examen de leurs moyens pour ne rendre l’enseignement gratuit que pour les familles gagnant moins de 100.000 dollars. À première vue, cela semble être une solution à la crise de l’endettement pour la plupart des étudiants issus de la classe ouvrière. Mais les Etats-Unis ne manquent pas de tests de moyens pour les prestations sociales, et le constat qui s’impose est qu’il s’agit à chaque fois d’un parcours d’obstacles bureaucratiques conçus intentionnellement afin de refuser le plus grand nombre possible de prestations. Il suffit de demander aux enseignants, aux travailleurs sociaux et aux autres personnes à qui l’on a promis l’annulation des prêts étudiants pour avoir accepté un emploi dans la fonction publique pour s’en rendre compte : les obstacles cachés intégrés au programme ont signifié qu’en dix ans, environ 99 % des demandes ont été refusées. Au contraire de la gratuité de l’enseignement, le projet de Buttigieg laisse intact le caractère inabordable de l’éducation qui profite aux vautours de la dette étudiante qui sévissent à Wall Street.

Les mêmes problèmes affectent le plan de Buttigieg dénommé « Medicare for All Who Want It » (les soins de santé pour ceux qui le souhaitent), essentiellement similaire au plan de Biden. Il s’articule autour d’une assurance publique qui ferait concurrence aux assurances privées. En laissant intact le système médical à but lucratif, ce plan ne ferait pas grand-chose pour remédier aux coûts exorbitants responsables du fait que les Américains dépensent deux fois plus pour leurs soins médicaux que la plupart des pays à système à payeur unique. Pourtant, même pour gagner cette réforme très limitée, il faudrait affronter le puissant secteur de l’assurance, ce à quoi Buttigieg n’a pas montré beaucoup d’appétit.

Le débat sur l’éligibilité

Les partisans de Biden et les médias s’en prennent à l’éligibilité de Buttigieg en pointant du doigt ses terribles chiffres d’intentions de vote parmi les Afro-Américains. Ces attaques ont un fondement réel. La contestation n’a pas manqué contre la manière dont le maire Pete Buttigieg et son chef de police ont traité le cas de l’officier de police blanc qui a abattu Eric Logan, un homme noir de 54 ans, à South Bend (Indiana). Buttigieg n’a pas réagi face à une violence policière à caractère raciste qui sévit depuis des années.

Plus récemment, Buggigieg a été critiqué pour avoir maladroitement comparé son expérience d’homosexuel à l’oppression dont sont victimes les Noirs. Alors qu’une véritable solidarité entre la classe ouvrière et les communautés opprimées devrait être saluée, la tentative cynique de Buttigieg d’exploiter son identité personnelle est tombée à plat car il continue, dans le même temps, à défendre la politique néo-libérale responsable du racisme systémique, de la pauvreté et de la violence policière dont souffrent les communautés noires.

Comme l’a écrit Keeanga-Yamahtta Taylor dans une carte blanche parue dans le New York Times : « La direction du Parti démocrate prêche régulièrement que la modération et le pragmatisme peuvent plaire aux démocrates « centristes » ainsi qu’aux républicains sceptiques à l’égard de M. Trump. Il est remarquable que cette stratégie ait encore des jambes après son échec spectaculaire pour Hillary Clinton en 2016 (…) Offrir des versions édulcorées de ce qui a fait la réputation de M. Sanders ne motivera pas ceux qui ne votent pas habituellement ou les électeurs en colère qui reculent devant le cynisme des politiciens calculateurs » (12/10/19).

C’est pourquoi les partisans de Buttigieg se trompent lourdement lorsqu’ils affirment que son identité de jeune vétéran homosexuel du Midwest suffira à inspirer et à faire participer la base de gauche des démocrates à la défaite de Trump. La plupart des jeunes électeurs – y compris une majorité de jeunes noirs et de femmes de moins de 45 ans – soutiennent Sanders parce qu’ils comprennent qu’il sera beaucoup plus facile de gagner un véritable changement avec un « organisateur en chef » des luttes sociales à la Maison Blanche plutôt qu’un autre faussaire progressiste qui doit sa carrière aux grandes entreprises.

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