Construire la grève générale reconductible sur tous les lieux de travail par des assemblées générales des travailleurs et travailleuses

Du jamais vu depuis mai 68 ! Au moment d’écrire ces lignes, le mouvement contre la réforme des retraites a dépassé la barre des 40 jours sans signe d’essoufflement et en dépit de la période des fêtes ! Combien de journalistes et de chroniqueurs ne nous ont pas rebattu les oreilles ces dernières années sur le thème des syndicats en perte de vitesse ou d’un autre âge ? Qu’ils et elles aillent se rhabiller : le mouvement ouvrier est toujours capable de mettre un pays à l’arrêt. Et, plus de 6 semaines après le début du mouvement, 60% de la population le soutenait toujours (baromètre Harris Interactive du 14 janvier).

Nicolas Croes, Parti Socialiste de Lutte (CIO Belgique)

Rendons à César ce qui lui appartient : Macron et le gouvernement ont tout fait pour mettre de l’huile sur le feu. Au 12e jour de lutte, le haut-commissaire aux retraites Jean-Paul Delevoye a dû présenter sa démission pour avoir oublié de déclarer ses liens avec les entreprises privées du secteur de l’assurance. Peu après, l’ancien dirigeant de GDF-Suez Jean-François Cirelli a été promu au rang d’officier de la Légion d’honneur… alors qu’il dirige aujourd’hui la branche française du géant américain de la finance BlackRock ! Pour ce fonds de pension, le plus grand au monde, ce projet de réforme des retraites représente une juteuse opportunité. A cela s’ajoutent les violences policières quotidiennes, perçues par de plus en plus de gens comme une politique délibérée de la part des autorités.

Ça craque de partout

Le climat qui s’est développé est inédit. Si les travailleurs et travailleuses de la RATP (transports en commun parisiens) et du rail ont été les premiers en entrer en grève, ils et elles sont loin d’être isolés et se retrouvent aux côtés des enseignants, des raffineurs, des dockers, des avocats, etc.

En plus des secteurs en grève au quotidien, il y a les journées nationales de manifestations et de grèves, et aussi une multitude d’actes de résistance collective. Des avocats ont jeté leur robe à la figure de la ministre de la Justice avant de partir en grève reconductible. Des pompiers en tenue ont repoussé les rangs des policiers. Les vœux de la directrice de France Inter Sibyle Veil ont été interrompus par les salariés (dont 299 emplois sont menacés) qui ont entonné le Chœur des esclaves de Verdi. Des grévistes de la CGT Energie ont fait basculer des centaines de milliers de foyers en heures creuses. A Bordeaux, les grévistes ont coupé l’électricité à Cdiscount (entreprise française de commerce en ligne) et la mairie pour la redistribuer : « On prend les kilowatts des plus riches et on les redonne aux plus pauvres ». Pas mal de ces initiatives ont pu donner un aperçu de ce qui serait possible une fois que les travailleurs et travailleuses seront aux commandes de la société à la place des patrons et des actionnaires.

Parlons-en des actionnaires ! On a appris ce début d’année que le record des dividendes octroyés aux actionnaires datant d’il y a 12 ans (juste avant la crise des subprimes) avait été battu en 2019. Les versements réalisés par les groupes du CAC 40 (l’indice boursier français) ont dépassé les 60 milliards d’euros, sur base de 88,5 milliards d’euros de profits. De ce côté-là, on ne peut que se féliciter de l’action de Macron et sa bande. Pourtant, il en faut plus, encore bien plus pour ne pas nuire à la compétitivité des entreprises.

Des pensions impayables ?

Le gouvernement a tenté de faire avaler que son projet de réforme est juste et simple puisqu’il vise à instaurer un système de retraite universel. Mais l’opinion publique a très bien décelé qu’il s’agissait avant tout de faire travailler plus longtemps pour des pensions plus basses. De plus, le système de la pension à points pénalisera plus durement les femmes, qui disposent déjà aujourd’hui de pensions plus basses en moyenne.

Le gouvernement et ses partisan·es répètent que, puisque l’on vit plus tard, il n’est que logique de travailler plus longtemps. En France comme en Belgique et ailleurs, il est vrai que l’on vit plus tard qu’il y a 40 ans. Mais nous produisons surtout beaucoup plus de richesses qu’il y a 40 ans au cours de notre carrière ! Où est passé cet argent ? Le système de pension serait impayable ? De qui se moque-t-on ? Il a été instauré au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, dans un pays pillé par l’occupation nazie et ravagé par les destructions ! A l’époque, la force du mouvement ouvrier et de la résistance ont contraint la bourgeoisie à devoir lâcher du lest et poser les premiers jalons de la sécurité sociale. Cette force, nous la redécouvrons aujourd’hui.

Manœuvre grossière et coup dans l’eau

Le gouvernement a annoncé le retrait d’une des nombreuses mesures de sa réforme, l’âge pivot. Deux syndicats, la CFDT et l’Unsa, en avaient fait une ligne rouge, un préalable pour arrêter le mouvement. L’annonce de ce retrait visait à diviser et affaiblir les syndicats. Mais, sur le terrain, âge pivot ou pas, les grévistes exigent l’abandon pur et simple de la réforme.

D’autant plus que ce retrait serait provisoire jusqu’à la tenue d’une conférence sur l’équilibre et le financement du système de retraite à laquelle le gouvernement invite les syndicats. Rien ne dit que la mesure ne réapparaîtra pas à ce moment-là. Le but de la manœuvre ? Diviser le front commun syndical, gagner du temps et, surtout, laisser passer les municipales de mi-mars, qui s’annoncent extrêmement délicates pour le parti du gouvernement.

L’extrême droite démasquée

La force du mouvement est telle que le Rassemblement national de Marine Le Pen (ex-Front National), s’est senti obligé de le soutenir du bout des lèvres. Cela se comprend aisément : 75% de ses électeurs et électrices soutiennent le mouvement. Mais alors que le mouvement franchissait la barre des 40 jours, elle s’en est prise à Philippe Martinez, le dirigeant de la CGT : On a toutes les raisons de détester la CGT et Martinez.

Cette lutte qui unit les travailleurs et travailleuses, quelle que soit leur religion ou la couleur de leur peau, est un levier puissant pour combattre l’extrême droite. Le discours raciste de l’extrême droite qui tente de dresser les travailleurs et travailleuses les uns contre les autres ne résiste pas face à une vague de mobilisation sociale unitaire. Par contre si la lutte échoue ou si elle est trahie par les directions syndicales, le découragement et l’amertume ouvriront un boulevard à l’extrême droite.

L’importance des assemblées générales

Les autres organisations syndicales de travailleurs et travailleuses et d’étudiants (CFE-CGC, CGT, FO, FSU, Solidaires, UNEF, UNL, MNL, FIDL) ont à juste titre appelé à poursuivre le combat en défendant de réunir des assemblées générales sur les lieux de travail pour continuer et amplifier la mobilisation. Cette dynamique peut servir de levier vers une véritable grève générale démocratiquement reconductible, avec occupation des lieux de travail. Et, soyons clairs, l’objectif du retrait de la loi doit être dépassé. Si le rapport de force continue de s’améliorer, c’est la chute du gouvernement qui sera à l’ordre du jour.

Avec quelle alternative politique ? Les assemblées générales peuvent devenir autant de forums pour élaborer un ensemble plus large de revendications : augmentation des salaires et des allocations sociales, fin du travail précaire et du chômage par la réduction de la semaine de travail sans perte de salaire et avec embauches compensatoires, investissements massifs pour des services publics accessibles à toutes et tous sur l’ensemble du territoire, expropriation des entreprises qui résisteront à l’instauration d’un tel programme pour les placer sous le contrôle et la gestion démocratiques des travailleurs et travailleuses…

Certes ce programme est inapplicable en restant prisonnier·ères de la dictature du capital. Ce système doit suivre la même trajectoire que le projet de réforme des retraites et être envoyé dans les poubelles de l’Histoire. Une des tâches les plus fondamentales de ce jour est la naissance d’un véritable parti des travailleurs et travailleuses qui regroupe en son sein les différents sensibilités de la résistance sociales pour se battre en faveur de l’instauration d’un gouvernement du monde du travail.

Si les secteurs clés de l’économie (finance, pharmaceutique,…) étaient arrachés aux griffes des multinationales et des grandes entreprises et mis à la disposition de la collectivité, il serait alors possible de planifier démocratiquement les ressources de l’économie pour répondre aux besoins de la majorité et non pour les profits de quelques-uns. Cela poserait les premiers jalons vers l’instauration d’une société socialiste. Dans le contexte international actuel, où des luttes de masse se développent sur tous les continents, la France constituerait un exemple inspirant qui ne resterait pas longtemps isolé.