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[INTERVIEW] Stop aux massacres dans l’Est du Congo !

ALAIN MANDIKI est un militant politique et syndical, actif en Belgique (à Namur) au sein du Parti Socialiste de Lutte (PSL). Originaire du Nord-Kivu, il est l’auteur de nombreuses analyses concernant l’Afrique. Les éditions marxisme.be vont publier son livre : « 1994, génocide au Rwanda – Une analyse marxiste. Comment le capitalisme a engendré la barbarie dans la région des Grands Lacs ».

Ce mercredi 15 janvier, de 13h à 16h, rassemblement « Stop au génocide en cours à Beni! » à l’initiative de Kyaghanda Belgique, au Rond-point Robert Schuman à Bruxelles // Evénement facebook

Des massacres de populations se déroulent dans l’Est du Congo. Il est difficile de savoir ce qu’il se passe, tant le sujet est peu abordé dans les médias en Belgique. Peux-tu nous expliquer davantage la situation ?

ALAIN MANDIKI : Depuis plusieurs années en effet, une série de massacres s’est déroulé dans l’Est, en particulier dans l’ancienne province du Kivu. Ces dernières semaines, c’est particulièrement les environs de la ville de Beni au Nord-Kivu qui sont touchés, ainsi que de Bunia, en Ituri. Un nombre astronomique de personnes a été assassiné. C’est très grave et beaucoup trop peu commenté. Les tueries sont souvent aussi accompagnées de viols de masse, et des villages entiers sont pillés voire incendiés. Énormément de familles ont perdu des parents proches, et sont souvent obligé de fuir, créant ainsi aussi un problème de vagues de réfugiés dans toute la région.

Ces massacres résultent du fait qu’il y a, dans la région, plusieurs groupes armés qui s’affrontent pour le contrôle des ressources et des territoires. Il s’agit des Forces armées de la RDC, ADFNALU, FDLR, CNRD, Maï-Maï, etc. Les tueries ont pour but l’appropriation des ressources, c’est-à-dire les terres agricoles, le bois précieux, les mines, le pétrole.

Et ça a diverses conséquences. Au niveau humain, bien sûr, avec ces meurtres et asservissements, ainsi que des déplacements de population. C’est aussi une destruction du tissu économique local, car toute la structure de la société est réorientée vers la satisfaction des besoins en ressources des grandes sociétés multinationales. La population est exploitée dans ce sens, surtout dans l’extraction minière. A cause de ces troubles, 25% du Parc national des Virunga a été déclassé par l’Etat congolais pour l’exploitation de réserves pétrolières.

En quoi les entreprises multinationales sont-elles bénéficiaires de la situation ?

A.M. : On a vu ces dernières années un boom du secteur de la téléphonie, smartphones, télécoms, mais aussi le développement de l’intelligence artificielle avec une concurrence entre grandes puissances économiques pour développer des ordinateurs à hautes capacités. En arrière fond, ces développements nécessitent des minerais comme le cobalt et le cuivre qui se trouvent au Katanga et le coltan et le tungstène, qui se trouvent dans l’Est de la RDC. Pour pouvoir s’approprier une partie des recettes de ce commerce juteux, les différents groupes armés, qui représentent différents groupes économiques locaux, sont en relation d’affaire et en même temps en concurrence.

Et quelle est l’attitude de l’Etat congolais ?

A.M. : En 2006, lorsque Kabila a commencé son premier mandat officiel, l’un de ses 5 chantiers était la stabilité dans l’Est et le « recouvrement de la souveraineté nationale ». Après 12 ans de présence au pouvoir, ça a été un échec pour ce chantier, comme pour les autres d’ailleurs. En réalité, le problème est complexe. Entre 2001 et 2006, pour résoudre les tensions armées qu’il y avait dans le pays, il y a eu la formule 1 président et 4 vice-présidents, la fusion de l’armée et le processus qu’on a appelé DDR, « Désarmement-Démobilisation-Réintégration ». Mais la nouvelle forme d’armée nationale ainsi créée a hérité des divisions de la formule 1+4. Chaque entité travaille pour défendre ses intérêts qui sont à l’opposés de ceux de la majorité sociale.

Par exemple, en 2009, l’association Global Witness a sorti une étude sur la collusion, dans le cadre de l’exploitation des richesses minières, entre certains officiers supérieurs des Forces armées de la RDC et les FDLR, les Forces démocratiques de libération du Rwanda. Il s’agit d’un groupe armé qui s’est construit notamment sur base d’ex-génocidaires ayant fui le Rwanda après les événements tragiques de 1994. Les FARDC ne sont pas les seuls à avoir collaboré avec les FDLR. Dans cette même étude, le régime de Kagame au Rwanda est accusé d’avoir collaboré avec eux.

Pour quelle raison beaucoup de gens critiquent l’attitude de la MONUSCO, la mission des Nations unies présente dans la région, et en appellent à son départ ?

A.M. : En 20 ans, la MONUSCO a fait preuve de son inefficacité. Jusqu’à il y a quelques années, ça a été la plus importante des opérations de l’ONU au monde, en termes d’effectifs et de budget. Une des missions explicite dans son mandat, c’était de protéger la population et de pouvoir arrêter et traduire en justice les auteurs des massacres. Certains massacres se sont déroulés près de bases de la MONUSCO qui aurait pu réagir. Jamais elle n’a cherché à arrêter l’exploitation de la population et notamment les creuseurs artisanaux, laissant libre jeu aux intérêts des multinationales dans la région. On peut donc légitimement en conclure qu’on ne peut pas compter sur ce type d’opérations et de forces pour défendre les intérêts de la majorité sociale sur place.

De nombreuses expériences nous ont aussi montré qu’on ne peut compter sur des opérations militaires menées par exemple par des puissances impérialistes comme la France. La France est impliquée depuis 2013 au Mali dans l’Opération Serval, qui est ensuite devenue Barkhane et sera demain Takuba. Malgré le déploiement de forces militaires, le Mali et la région du Sahel est en proie à une augmentation de l’instabilité. Aucune opération militaire ne peut répondre aux problèmes sociaux, à l’accaparement de terres, au chômage de masse, au manque d’opportunités pour la jeunesse, au manque d’accès aux services et aux soins de base. Ces problèmes, couplés aux interventions impérialistes précédentes en Libye et à la guerre civile en Algérie, ont amené les bases pour une déstabilisation du Mali et de l’ensemble du Sahel. Et malgré sa présence, les massacres continuent au Sahel. De plus, la France n’intervient pas militairement pour répondre aux besoins de la population, mais pour s’assurer l’accès aux ressources comme par exemple l’uranium du Niger. C’est le groupe français Orano, anciennement Areva, qui exploite les mines dans ce pays. Et enfin ça lui permet d’essayer de contrôler les migrations qui résultent de cette situation. On peut généraliser cette réflexion à l’ensemble de ce type d’interventions, quel que soit la puissance impérialiste.

Comment se pose la question des réfugiés ?

A.M. : Sur base du développement de la crise depuis des dizaines d’années, la question des réfugiés est devenue extrêmement sensible et est utilisée par les différents régimes comme une carte à jouer pour asseoir leur hégémonie. En ’94, à la suite de la défaite du régime d’Habyarimana au Rwanda après la guerre civile et le génocide, une grande partie des éléments de ce régime ont fui vers l’Est du Congo. Ils étaient protégés par la France et ont été accueillis par le régime de Mobutu qui jouait lui-même la carte des tensions communautaires pour maintenir son régime. Ajoutez à cela les opposants à la dictature de Museveni en Ouganda qui ont pris pied dans la région en organisant des maquis, tout ça forme la base pour des tensions communautaires qui traversent les frontières dans l’ensemble de la région. La présence de ces groupes a été l’argument qu’ont utilisé Kagame et Museveni pour intervenir militairement dans le Congo voisin et surtout s’assurer l’accès aux ressources et aux richesses présentes au Congo.

Il y a donc plusieurs centaines de milliers voire des millions de gens qui sont migrants, y compris certains responsables de crimes de guerre qui se sont installés dans la région. Au cours des différentes opérations militaires, aucune partie prenante n’a pris en main cette situation. Cette question n’a pas été prise en charge et c’est donc la population locale qui y est confrontée au jour le jour. Et ça dans un contexte de pénuries et de terribles manquements en services publics.

Quels pourraient être les moyens d’en finir avec cette violence et ses conséquences ?

A.M. : Dans le cadre de la lutte contre le troisième mandat de Kabila, différents types de mobilisation ont été organisées par plusieurs groupes. Des manifestations, des sit-in et des appels à des « villes-mortes » ont eu lieu. A côté des revendications pour le départ de Kabila, il y avait la colère contre l’absence de résultats sur les questions économiques et de sécurité. Ces mobilisations ont parcourus l’ensemble du pays et même la diaspora, traversant les frontières des provinces et des communautés. C’est seulement en construisant ce type de mouvements de lutte qu’on peut commencer à entrevoir des perspectives d’avenir pour l’ensemble des communautés.

On dit souvent « l’argent, c’est le nerf de la guerre. » Les luttes et les mobilisations doivent avoir pour objectif de retirer des mains des multinationales et des différents groupes armés sur le terrain les ressources qui sont dans le sol, le sous-sol et la force de travail.

Les mouvements de lutte sont l’occasion de discuter de la manière avec laquelle, dans le secteur minier, les travailleuses et travailleurs pourraient se défendre contre l’exploitation des groupes armés, et faire un état des lieux des besoins sociaux collectifs auxquels pourraient répondre l’exploitation minière dans la région. Ceci ne devrait pas seulement être fait dans les mines, mais en réalité dans tout le pays et dans toute la région. La gestion et le contrôle des richesses produites, et son orientation vers les nécessités de l’immense majorité de la population, voilà ce qui serait nécessaire pour répondre aux besoins.

La lutte des classes détermine le cours de l’évolution historique. Dans cette lutte, nous nous basons sur la majorité sociale qui lutte contre l’oppression de la minorité pour répondre aux problèmes et aux contradictions capitalistes. Cette approche exclut donc toute division sectaire de la société. Elle met en avant un programme qui vise à l’unité de toutes les couches exploitées et oppressées et établit que seule la majorité sociale peut construire une société où les besoins de l’ensemble de la population seront assouvis. C’est pour une telle société socialiste démocratique que le PSL lutte en Belgique et partout dans le monde, avec notre organisation internationale.