Manifestation au Liban. Photo de Wikimedia Commons

Le nombre de mouvements politiques de masse qui se développent dans le monde a depuis longtemps cessé de pouvoir être compté sur les doigts de la main. De Hong Kong au Liban, de la Catalogne à Haïti, en passant par l’Équateur et le Chili, pour n’en citer que quelques-uns : le monde est en feu, les masses descendent dans la rue pour exiger des changements et montrent la voie à suivre.

Par Fabian

La cause centrale de l’insatisfaction et de la résistance mondiales peut être trouvée dans la crise mondiale du capitalisme. Ce n’est qu’en faisant exploser les dettes dans le monde entier et en imposant le néolibéralisme comme dogme économique – une attaque frontale contre les conditions de travail et le niveau de vie de la classe des travailleurs – qu’il a été possible de rétablir les profits des grandes entreprises.

Le problème économique sous-jacent – l’absence de croissance de la productivité – s’est avéré impossible à surmonter sur base d’une production orientée vers le profit. Le pouvoir d’achat de la classe des travailleurs a été sapé et la crise de surproduction s’est aggravée : les travailleurs ne gagnent tout simplement pas assez pour acheter tous ce qui est produit. Chaque période de reprise économique depuis les années 1970 s’est avérée plus faible que la précédente et, dans l’intervalle, la dette a de plus en plus menacé de complètement étouffer l’économie. La lutte entre les puissances impérialistes pour conquérir des marchés en stagnation s’intensifie et conduit à l’inversion du processus de mondialisation économique de la période précédente.

Globalisation de la résistance

Si l’efficacité des politiques néolibérales pour les élites diminue, elles sont aussi de plus en plus contestées et combattues par les travailleurs. Les classes dirigeantes du monde entier prennent la tête dans leurs mains : leur système est fortement discrédité, mais il n’existe pas d’alternative capable de préserver le statu quo néolibéral et la propriété privée des moyens de production. La grande majorité des institutions capitalistes sont discréditées ou méprisées, tout cela alors qu’une nouvelle récession se profile à l’horizon.

En Équateur, en octobre, cela a entraîné une résistance massive, des grèves et la paralysie du secteur pétrolier face aux mesures d’austérité imposées par le FMI, notamment l’abolition des subventions pour le carburant, ce qui a entraîné une hausse des prix. Le président Lenin Moreno a fait une monumentale erreur de calcul. Il a tout d’abord fait descendre l’armée dans la rue et instauré un couvre-feu, mais il a finalement dû fuir la capitale avec son gouvernement et revenir sur la mesure de réductions des subventions.

De telles erreurs de calcul de la part du pouvoir en place dans l’estimation de ce qui vit au sein de la population sont un phénomène international croissant. À Hong Kong, la cheffe de l’exécutif, Carrie Lam, a mis le feu aux poudres avec une loi controversée permettant l’extradition de prisonniers en Chine, ce qui a déclenché un mouvement de masse pour les droits démocratiques qui dure depuis maintenant six mois et qui soumet le régime du PCC à de fortes pressions jusqu’à Pékin.

L’atmosphère sociale est partout inflammable et les revendications offensives se développent rapidement dans de nombreux pays. Au Chili, une nouvelle hausse des prix du métro a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase après des décennies de mesures néolibérales. Un mouvement est né contre l’ensemble de cette politique. ‘‘Le néolibéralisme est né et mourra au Chili’’, tel est le slogan que l’on retrouve sur les pancartes et qui a été largement diffusé sur les médias sociaux. L’impact d’une nouvelle récession mondiale pourrait encore accélérer ce processus de remise en question de l’ensemble du système.

Le retour des processus révolutionnaires

L’année 2019 a commencé par des développements révolutionnaires au Soudan et en Algérie qui ont poussé vers la sortie des dictateurs de longue date, une continuation du processus révolutionnaire qui a commencé en Afrique du Nord et au Moyen-Orient à la fin de l’année 2010 avec le soulèvement contre le dictateur Ben Ali en Tunisie. La vague de mouvements de masse s’est ensuite étendue à de nombreux pays de la région. Dans la plupart de ces pays, l’impact de la crise financière et sa traduction politique en politiques d’austérité drastiques ont alors été la cause immédiate de la résistance dans la rue.

Bien que les médias grand public aient proclamé la fin de ce qu’ils nommaient le ‘‘printemps arabe’’ après 2012, presque toutes les contradictions qui ont conduit à ces mobilisations de masse sont restées présentes : inégalités immenses, corruption, absence de droits démocratiques, chômage élevé des jeunes et baisse du pouvoir d’achat.

Diviser pour régner : mort et enterré ?

Ces éléments qui conduisent aujourd’hui aussi à de nouveaux soulèvements, comme au Liban à la suite d’une série de taxe dont une sur WhatsApp, qui remettent en cause l’ensemble du système de répartition communautaire du pouvoir. ‘‘Qu’ils dégagent tous’’ est devenu le slogan central du mouvement pour exiger la destitution du reste du gouvernement à la suite de la démission du Premier ministre Hariri.

Les anciens rapports de force ne sont plus viables dans de nombreux domaines. Dans notre propre pays, nous voyons l’impossibilité de parvenir aux vieux ‘‘compromis à la belge’’. La division communautaire de la classe ouvrière afin de décentraliser les économies budgétaires et la résistance contre elles a rendu l’impasse complète. En Catalogne, le compromis d’une forme limitée d’autonomie administrative est également devenu intenable. La condamnation avec peines d’emprisonnement des organisateurs du référendum pour l’indépendance de 2017 a rapidement été répondue par l’occupation du plus grand aéroport, une tactique directement reprise des militants de Hong Kong et appliquée par la suite également à Santiago du Chili. La lutte mondiale contre le néolibéralisme conduit à un internationalisme intuitif où les mouvements de contestation s’inspirent les uns des autres et se renforcent mutuellement.

En Irak, où un partage du pouvoir entre les élites sunnites et chiites a été mis en place, les masses protestent contre le manque d’emplois et de services de base comme l’accès à l’eau et à l’électricité. Le centre de Bagdad a été occupé, sous l’inspiration directe des 18 jours d’occupation de la place Tahrir au Caire en 2011, mouvement qui avait alors renversé le dictateur Moubarak. Quand le leader chiite Al-Sadr a voulu constituer un gouvernement alternatif, la rue lui a répondu avec le slogan ‘‘ni Sadr, ni Hadid’’ (le Premier ministre irakien qui avait récemment démissionné) pour clarifier que c’est toute l’élite politique qui doit dégager. Même dans des pays dévastés par les conflits sectaires, la division peut être surmontée par l’unité de classe.

Le retour de l’arme de la grève

Dans de nombreux endroits, ce sont les jeunes qui stimulent le mouvement, comme en Irak et en Iran, où l’on proteste contre la hausse des prix du carburant. Pour éviter d’être vaincus, la résistance collective de la classe ouvrière est fondamentale. Dans les deux pays, des centaines de personnes sont déjà mortes des suites de la répression. A Hong Kong, la résistance héroïque des étudiants menace d’aboutir à la défaite si elle n’est pas aidée par la résistance des travailleurs dans d’autres parties de la Chine continentale afin d’ébranler l’emprise du PCC.

Dans les mouvements pour le climat et pour l’émancipation des femmes également, la jeunesse est à l’avant-garde de la lutte et a introduit l’arme de la grève dans le mouvement à l’échelle internationale. Au Chili, ce sont d’abord les jeunes qui ont organisé les grèves de paiement et les protestations contre l’augmentation des tarifs du métro, mais une fois que l’armée est descendue dans la rue et a procédé à une répression brutale, la grève générale proclamée par une plate-forme réunissant tous les grands syndicats chiliens s’est révélé être le moyen le plus efficace de poursuivre le combat pour arracher des victoires. L’arme de la grève fait son retour dans le monde entier et à grande échelle. Ainsi, aux Etats-Unis, l’année 2018 a connu le plus grand nombre de jours de grève depuis les années 1980 et, aux Pays-Bas, la plus grande grève des infirmières de l’histoire du pays a eu lieu en novembre : les trois quarts du personnel étaient en grève dans un secteur où il n’est pas évident de partir en action.

Bien sûr, la grève ne suffit pas à elle seule. Au Chili, la revendication d’une assemblée constituante a été détournée par le gouvernement et tous les partis d’opposition, à l’exception du parti communiste, sous une forme déformée. Cela n’a pas pour autant arrêté la révolte et les grèves générales. Si les masses au Chili ou les grévistes du climat mais aussi les militants en Irak, en Iran, au Liban et à Hong Kong veulent obtenir satisfaction, ils doivent s’armer d’un programme capable d’unir la classe des travailleurs et disposer de leurs propres instruments politiques pour mettre en œuvre ce programme.

Le capitalisme néolibéral est un système mondial, et la lutte contre le capitalisme néolibéral nécessitera l’établissement d’un rapport de force international. C’est pourquoi les marxistes doivent s’organiser au niveau international pour être présents partout dans ces processus révolutionnaires, pour contribuer à leur construction et pour les amener vers la victoire.