Le jeudi 5 décembre, à la mi-journée, des milliers de personnes sont descendues dans les rues de Dublin pour exiger des mesures qui s’en prennent à la crise du logement. Des gens de la classe ouvrière de toute la ville et d’ailleurs, dont beaucoup ont été directement touchés par le sans-abrisme à un moment donné de leur vie, ont manifesté en amenant avec eux leurs familles et leurs proches. Ailleurs dans le pays, en tous endroits, des centaines de personnes se sont réunies dans des manifestations de solidarité.

Par Katia Hancke, Socialist Party (CIO – Irlande)

Il ne s’agissait pas d’une manifestation traditionnelle bien organisée avec des points de départ et d’arrivée clairs, où les gens se promènent tranquillement dans les rues d’un côté à l’autre du parcours. Il s’agissait d’une véritable vague de colère crue, un « j’accuse » crié par des milliers de personnes envers un gouvernement qui s’en fiche, un aperçu des choses à venir. On parlait partout de la nécessité d’un nouveau mouvement social similaire a celui qui a vaincu la taxe sur l’eau. Partout on soulignait avec détermination que cela ne pouvait être que le début d’un projet plus vaste. Un projet non pas dirigé par des ONG ou des groupes caritatifs bien intentionnés, mais par ceux qui sont le plus directement touchés : les travailleurs de tout le pays.

Avant cette date, le ministre du Logement Eoghan Murphy avait déjà connu quelques journées riches en événements. Cet éminent membre du parti de droite Fine Gael, qui peine à cacher sa condescendance, avait été la cible d’une Motion de défiance. En essayant de sauver sa peau, il s’est vanté au Parlement de l’efficacité de Rebuilding Ireland (Reconstruire l’Irlande), un projet bidon du gouvernement parmi d’autres, celui-ci étant consacré à la construction de logements. Il n’a pas hésité à déclarer que, selon lui, « les choses s’améliorent ».

Une crise qui va de mal en pis

En moyenne, les loyers sont supérieurs à 2.000 € par mois à Dublin. Les HAP (Housing Assistant Payments, aides publiques au loyer) versés aux propriétaires privés atteindront 1 milliard d’euros par an en 2020 ! L’âge moyen auquel les gens peuvent obtenir un prêt hypothécaire est de 39 ans. Le nombre officiel de sans-abri dans la capitale est de 10.514. Près de quatre mille enfants passeront Noël dans la rue. Mais le ministre responsable nous assure que tout va bien.

La réalité est toute autre : la politique du gouvernement vis-à-vis du logement est un échec total pour la majorité de la société. 1200 logements sociaux ont été construits durant la première moitié de l’année 2019, ce qui en représente environ 40 par municipalité en moyenne ! Ce refus des autorités de construire suffisamment de logements sociaux publics abordables conduit à une quasi-complète dépendance du programme de payement HAP aux propriétaires privés. Des familles qui, il y a une génération à peine, avaient un accès certain à un logement détenu par la municipalité sont maintenant poussés vers le marché locatif privé et dans l’insécurité de logement.

Parallèlement, la spéculation sur les maisons de la part des fonds vautours et des banques a rendu le prix d’une maison familiale moyenne si chère que les gens doivent travailler de 15 à 20 ans avant d’obtenir une hypothèque. Tout le monde reste plus longtemps à la merci du marché locatif privé, à moins de rester vivre chez ses parents jusqu’à la trentaine. Des travailleurs de tout âge sont maintenant directement touchés par la crise du logement. Des générations entassées dans des maisons devenues trop petites, des lits partagés, des logements surévalués et sans accès au transport en commun dans les banlieues : tout est de retour.

La soif de profit enrichit

Comment expliquer que cette situation se poursuit ? Eh bien, c’est qu’il n’y a pas que des mauvaises nouvelles. Les super-riches se frottent les mains de toute cette misère. Prenons l’exemple d’Ires Reit, un fonds vautour, c’est-à-dire une opportunité d’investissement sans visage pour les personnes les plus riches du monde. Ils représentent aujourd’hui le plus grand propriétaire de logements en Irlande, avec un « portefeuille » de 4.000 logements en pleine croissance. Il s’agit de l’un des moteurs de l’augmentation incessante des loyers à Dublin et au-delà. Ils en tirent des millions de bénéfices… et paient 0% d’impôt en Irlande !

BAM est une entreprise de construction internationale connue pour avoir surévalué le prix de la construction de l’Hôpital National des Enfants et de nombreux projets commandités par le gouvernement. D’une année à l’autre, leurs bénéfices ont grimpé en flèche. Les entreprises privées qui gèrent des centres de prise en charge directe ont reçu 72 millions de dollars de l’État rien qu’en 2018 : l’hébergement des réfugiés vulnérables est devenu une activité lucrative plutôt qu’un soutien humanitaire qui vise à les aider à s’intégrer dans leur nouveau foyer et à commencer une nouvelle vie.

La crise du logement jette des centaines de milliers de personnes dans une misère indescriptible, mais il s’agit d’une activité très rentable. Ce gouvernement a clairement indiqué de quel côté il est, et ce n’est pas du nôtre ! Il est que qu’attendre d’un parlement où plus d’un tiers des députés du Fianna Fáil et du Fine Gael sont propriétaires de voter pour des réductions de loyer ressemble beaucoup à demander aux dindes de voter pour Noël. Mais le problème est plus profond. Tout gouvernement dirigé par ces partis a prouvé que le révolutionnaire socialiste James Connolly avait raison lorsqu’il affirmait que « les gouvernements de la société capitaliste ne sont que des comités de riches qui gèrent les affaires de la classe capitaliste ». Mais les principaux partis dits d’opposition – le Sinn Féin, les Travaillistes, le parti vert et les Sociaux-démocrates – ont tous voté pour des accords pourris au niveau local. De nombreux terrains publics ont été bradés à des promoteurs privés.

Quelle est la solution ?

Il n’est pas difficile de trouver des solutions à la crise du logement : un programme de construction massif de logements publics sur des terrains publics pourrait fournir 100.000 logements en cinq ans pour une fraction seulement du coût actuel en vigueur dans le secteur privé. Faire en sorte que les grandes sociétés immobilières deviennent propriété publique démocratique, avec la participation des communautés locales, garantirait qu’aucun raccourci ne soit pris et que de nouvelles communautés viables soient construites avec une infrastructure appropriée. Cela mettrait également un terme à la hausse des prix et garantirait la sécurité de l’emploi, avec de bonnes conditions de travail et e bons salaires pour les travailleurs de la construction. D’importantes réductions des loyers et des plafonds de loyer pourraient être appliqués à l’échelle nationale pour maîtriser immédiatement la crise des loyers.

Pour mettre en œuvre de telles mesures, nous devons construire un mouvement social puissant. Le mouvement contre la taxe sur l’eau a démontré que si nous nous organisons, nous pouvons l’emporter. Des mobilisations de masse de la classe ouvrière et d’organisations locales peuvent exercer une pression énorme sur les pouvoirs en place.

La construction d’une alternative politique va de pair avec cette tâche. Une alternative politique qui n’accepte pas que les intérêts des profiteurs l’emportent sur ceux de la classe ouvrière. Une alternative politique qui pointe clairement vers le responsabilité du système capitaliste. Une alternative politique qui prône la solidarité et l’organisation de la classe ouvrière pour renverser un système qui ne fonctionne jamais pour nous.

Un mouvement de la classe ouvrière

Cela signifie également de réveiller les syndicats, ce géant endormi du pouvoir ouvrier. Si les syndicats mobilisaient leurs membres pour agir sur cette question, ils pourraient directement atteindre et organiser 750.000 travailleurs. Réveiller ce géant impliquer de construire un mouvement syndical contrôlé démocratiquement par la base capable de prendre les mesures nécessaires, y compris des grèves, pour s’assurer que cette crise soit immédiatement prise à bras-le-corps. Cela devrait être lié à la création d’un nouveau parti de la classe ouvrière reposant sur un programme de politiques socialistes qui rompent avec la logique du marché capitaliste où l’offre de logements dépend des profits et non de la satisfactions des besoins humains.

Une nouvelle mobilisation est prévue le samedi 11 janvier. Faisons en sorte que ce mouvement grandisse et grandisse sur la base de la solidarité entre toutes les personnes touchées – la classe ouvrière – afin que nous puissions construire ensemble le mouvement nécessaire pour supprimer le profit comme force motrice derrière l’accès au logement.