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Flandre – La culture mise au pain sec et à l’eau

Un soir de grève/le drapeau rouge (1893) d’Eugène Laermans fait référence aux grèves entre 1886 et 1893 pour le suffrage universel. (Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles) – Image de Wikipédia

Le ministre-président flamand Jan Jambon (N-VA) et sa bande sabrent à la hache dans le secteur culturel. Les subventions de projets passent de 8,47 millions d’euros à 3,39 millions d’euros. Cela ne représente qu’une fraction du budget flamand, mais c’est une vraie claque pour beaucoup d’artistes. Ce n’est que le plus récent épisode d’une longue suite d’années de coupes budgétaires qui avaient déjà fait baisser le rideau sur une bonne partie d’un milieu culturel autrefois florissant. L’opération est une économie assez symbolique qui repose sur les préjugés populistes des ‘‘artistes paresseux et inutiles’’. Mais elle vise également à imposer le silence à la société civile.

Par Koerian

Sortir les artistes de la précarité

Les artistes font partie de la classe des travailleurs. Il n’y a aucune raison de séparer le travail artistique du travail ‘‘ordinaire’’. Pourtant, il est presque normal que les artistes connaissent des conditions de travail plus précaires. Se produire gratuitement sur scène ou réaliser des affiches ‘‘pour se faire connaître’’, ne pas être payé ou avec un retard abusif, passer d’un contrat mal payé à l’autre: c’est le quotidien de nombreuses acteurs du domaine culturel. La passion pour la profession sert d’alibi à l’exploitation la plus brutale. La précarisation du travail des coursiers de Delivroo et des chauffeurs d’Über s’applique au secteur culturel depuis déjà des décennies.

Depuis la fin des années 1970 et le début de la politique néolibérale, les emplois permanents et bien rémunérés dans le secteur sont devenus un bien rare et convoité. La nouvelle série d’économies ne fera que renforcer cette réalité. C’est précisément cette précarité qui place des directeurs artistiques comme Jan Fabre dans une position de pouvoir incroyable (en 2018, vingt danseuses qui ont travaillé avec ce chorégraphe l’on accusé de ‘‘gestes déplacés, brimades, harcèlement et chantage sexuel’’, NdT). Ils disposent entre leurs mains de la carrière de dizaines d’artistes, qu’il brise ou favorise aux grès de ses envies. Cette réalité conduit aux abus de pouvoir généralisé dans le secteur mis en lumière par #metoo. Chaque artiste mérite des contrats de travail et des salaires dignes de ce nom.

Une offensive idéologique

Pour la N-VA, les économies réalisées sur le journalisme d’investigation, la culture ainsi que la radio et la télévision publiques font partie d’une offensive idéologique. Dans leur discours populiste, les ‘‘culturos paresseux’’ s’opposent fatalement aux ‘‘travailleurs flamands qui bossent dur’’. Comme si le travail culturel n’était pas du travail. Les artistes passent des milliers d’heures à apprendre leur métier. Mais la droite veut l’extinction de tout ce qui n’a pas de valeur commerciale directe. Ce n’est pas un hasard si les secteurs actuellement visés sont précisément ceux qui ont critiqué la politique néolibérale du gouvernement flamand ces dernières années. La N-VA espère que ces coupes budgétaires porteront un nouveau coup à la résistance sociale.

L’art aux mains du public

Une autre raison de l’austérité est qu’elle pousse le domaine culturel plus loin dans les mains des investisseurs privés. Les grandes entreprises considèrent l’art comme une donnée de marketing et l’art devient de plus en plus une marchandise spéculative. Fernand Huts, le patron de l’opérateur portuaire anversois Katoen Natie et grand ami de Bart De Wever, a acheté le Couvent des Carmes de Gand pour y organiser l’Exposition sur l’art en Flandre, une entreprise de propagande qui défendait que les entrepreneurs ont été le moteur dynamique de la Flandre depuis le Moyen Age, une aberration historique et une dégradation de notre patrimoine artistique. Nous voulons un libre accès aux musées, intégrés dans le secteur public et gérés par des artistes et le public plutôt que par des galeries privées ! Nous voulons investir dans des centres de musique accessibles ! De tels investissements peuvent redonner aux centres culturels un rôle social et éducatif.

Investir dans l’éducation (notamment artistique)

Ces économies culturelles s’ajoutent à une série d’économies déjà opérées dans l’éducation. L’ancienne Ministre de l’Enseignement flamand Hilde Crevits (CD&V) a fait en sorte que les écoles de musique ne puissent consacrer que 15 minutes par élève et par semaine. L’obstacle financier au développement artistique est déjà élevé : les instruments et le matériel de dessin, de peinture et de sculpture reviennent chers. Des coûts qui ne font qu’augmenter dans l’enseignement artistique.

Il faut investir davantage dans les moyens humains et matériels pour l’enseignement artistique à temps partiel et à temps plein afin de garantir une formation gratuite et accessible pour permettre à chacun de développer son talent.

Nous devons nous battre

Les artistes ont à leur disposition moins de possibilités de frapper au portefeuille ceux qui sont au pouvoir et les entreprises, contrairement aux syndicats des secteurs de la chimie ou de l’acier, par exemple. Pourtant, dans le passé, des artistes se sont souvent retrouvés à l’avant-garde de la lutte. Les artistes à l’origine des célèbres séries d’animation Rick &Morty et Bojack Horseman ont récemment réussi à créer un syndicat et à imposer de meilleurs salaires et conditions de travail ainsi qu’une réduction des semaines de travail souvent inhumaines (plus de 60 heures ne faisait pas figure d’exception). Les artistes ont joué un rôle clé dans la Commune de Paris en 1871 (le peintre Gustave Courbet a par exemple appelé à la nationalisation des trésors d’art parisiens) ou encore dans le soulèvement hongrois de 1919. En 1968, pendant la vague révolutionnaire en France, les écoles d’art et les musées ont été occupés par des artistes qui s’opposaient au gaullisme et au capitalisme.

L’histoire nous enseigne que la façon la plus efficace de lutter dans les arts est de recourir à l’action collective et au mouvement des travailleurs. En Pologne, en 2014, le Forum citoyen pour l’art contemporain, a fait grève en collaboration avec la coupole syndicale Initiative des travailleurs en faveur de meilleures conditions de travail dans les grands musées du pays.

En Belgique également, nous avons pu constater l’importante solidarité du milieu culturel avec la vague de grèves en 2014 contre l’austérité des gouvernements de droite au fédéral et en Flandre. Hart boven Hard, le pendant flamand de Tout Autre Chose, a participé aux manifestations de masse et des écoles d’art ont organisé des piquets de grève où les étudiants étaient au côté du personnel.

Travailleurs et artistes : des intérêts communs opposés à l’austérité

Faisons vivre ces traditions avec des grèves d’artistes soutenues par les syndicats et des actions syndicales soutenues par les artistes. Après tout, ils ont des intérêts communs. La revendication de la FGTB d’un salaire minimum de 14 euros de l’heure est également importante dans le secteur culturel, tout comme la résistance à toute mesure d’austérité doit être reprise par le mouvement syndical.

L’argent pour des investissements de grande envergure dans la culture existe bel et bien. Les entreprises belges planquent 221 milliards d’euros dans des paradis fiscaux. Et le gouvernement flamand veut leur donner de l’argent supplémentaire en doublant les aides aux entreprises. Si nous voulons un secteur culturel accessible et mieux développé, nous devons nous battre pour arracher ces moyens et qu’une partie soit consacrée à la culture.

• Un salaire minimum de 14 euros de l’heure pour tous
• Des contrats solides et permanents pour chaque artiste
• Un enseignement artistique gratuit à temps plein et à temps partiel
• Des musées gratuits aux mains du public et sous le contrôle des artistes et des usagers
• Des investissements dans du matériel public, des salles de répétition et des ateliers
• 30 heures de travail par semaine, avec maintien du salaire et embauches compensatoire : laissons à chacun le temps nécessaire à l’épanouissement personnel