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[INTERVIEW] L’occupation historique du chantier naval Harland & Wolff à Belfast

Une lutte historique qui a sauvé des emplois

Pendant neuf semaines, les travailleurs du chantier naval de Harland & Wolff à Belfast, un chantier historique d’où est sorti le Titanic, ont occupé leur site. Le chantier avait été placé sous administration judiciaire le 6 août, ce qui faisait planer la perte potentielle de 120 emplois dès lors que la maison mère en difficulté, Norwegian Dolphin Drilling, n’était pas parvenue à trouver un repreneur. Les travailleurs – membres des syndicats Unite et GMB – ont exigé que le gouvernement nationalise le chantier pour garantir son avenir. Les travailleurs, les jeunes et les syndicalistes se sont montrés solidaires de cette lutte importante afin de défendre cet emblème et de créer des emplois pour les générations à venir. Cette lutte a sauvé le chantier naval. Un nouveau repreneur a été trouvé..

L’entretien ci-dessous a été réalisé avec Susan Fitzgerald, coordinatrice régionale d’Unite et membre du Socialist Party (section irlandaise du Comité pour une Internationale Ouvrière).

L’occupation du chantier naval Harland & Wolff était vraiment historique. Peux-tu nous expliquer comment le conflit a éclaté ?

Des semaines avant l’éclatement du conflit, un repreneur était l’objet exclusif de l’attention de l’administration du chantier. Cet acheteur avait promis de reprendre les actifs et la main-d’œuvre de Harland & Wolff. Mais, à la dernière minute, il a considérablement réduit son offre et, surtout, a refusé de reprendre la main-d’œuvre. À ce moment-là, la direction s’est pris la tête entre les mains et a laissé aux syndicats le soin d’élaborer un plan de sauvetage du chantier naval, de le présenter aux travailleurs et d’en plus en discuter avec le gouvernement, les responsables politiques et l’administrateur.

Pendant que ces pourparlers se poursuivaient, nous avons organisé des réunions régulières à la cantine avec tous les travailleurs. En plus de les tenir au courant de ce qui se passait, nous avons soutenu qu’il leur fallait passer à l’action pour imprimer leur empreinte sur les événements. Nous avons fait référence aux leçons des occupations ouvrières de l’usine de Ford/Visteon à Belfast et de Waterford Crystal, il y a dix ans. Nous avons également parlé d’autres occupations, y compris celles dirigées par des socialistes comme Jimmy Reid, le syndicaliste écossais qui avait organisé la lutte contre les licenciements au chantier naval de la Clyde, en Écosse, dans les années 1970.

Nous avons souligné ce qui était nécessaire pour sauver le chantier naval : sa renationalisation. Les travailleurs savaient que le chantier naval avait été nationalisé de 1977 à 1989. Les arguments en faveur de la nationalisation n’étaient pas ‘‘idéologiques’’, mais découlaient du fait qu’il n’y avait pas de solution facile de la part du secteur privé. Pourtant, nous disposions des moyens nécessaires à la production d’énergie verte, un domaine dans lequel le chantier naval s’était engagé au cours des 10 à 15 dernières années.

Pendant que les pourparlers se poursuivaient, dans les coulisses, des plans étaient en cours d’élaboration pour occuper le chantier si nécessaire. Un ‘‘Cobra Committee’’ a été créé sur le lieu de travail, sur le modèle des comités d’urgence du gouvernement britannique (un Cabinet Office Briefing Rooms, ou COBRA, est un dispositif de coordination des secours mis en place par le gouvernement du Royaume-Uni en cas de catastrophe ou d’attaque, NdT). Le 29 juillet, il était devenu clair qu’aucun plan de sauvetage de dernière minute n’arriverait et qu’il fallait que les travailleurs déclarent qu’ils reprenaient le chantier naval. Parallèlement, un développement similaire prenait place à Ferguson Marine, à Glasgow, le gouvernement écossais annonçant qu’il nationaliserait le chantier naval. Cela a renforcé les arguments en faveur de la nationalisation : si c’était possible en Écosse, pourquoi pas ici ?

C’est ainsi que la principale banderole suspendue à la célèbre grue Samson proclamait ‘‘Sauvons notre chantier naval : renationalisation immédiate !’’

Les travailleurs ont reçu un soutien impressionnant. Comment cette solidarité s’est-elle manifestée ?

Une fois cette banderole érigée et l’occupation commencée, la solidarité est venue de la part de tous les types de travailleurs auxquels vous pouvez penser. Les travailleurs de Bombardier, basés à côté du chantier naval, ont été parmi les premiers à s’impliquer. Dès le début de l’occupation, ils avaient leur propre banderole proclamant ‘‘Les travailleurs de Bombardier sont solidaires des travailleurs de Harland & Wolff’’. Dans une scène qui rappelait le passé, alors qu’ils manifestaient ensemble pour de meilleurs salaires, les travailleurs de Bombardier se sont rendus sur la route de l’aéroport et ont été accueillis par des applaudissements et des vivats. C’était vraiment émouvant.

De nombreux travailleurs intérimaires qui étaient passés par le chantier naval sont revenus et se sont présentés quotidiennement à l’occupation pour offrir leur soutien en considérant ce combat pour ce qu’il était vraiment : une lutte pour des emplois décents qui les concernait donc au premier chef. Lorsque le chantier naval Ferguson Marine a été nationalisé, les travailleurs y ont déclaré que Harland & Wolff était le prochain sur la liste. Ils ont eux aussi confectionné leur banderole de solidarité et ont envoyé un de leurs responsables syndicaux à Belfast pour qu’il transmette leurs salutations solidaires.

Avant que l’occupation ne commence, c’étaient les fonctionnaires qui étaient en grève. Ils se faisaient photographier en tenant des pancartes de solidarité avec le chantier naval. Des gens de toute l’Irlande du Nord se sont montrés présents : des footballeurs, des musiciens, des comédiens, des écrivains, des musiciens traditionnels, etc. Lorsque le Congrès irlandais des syndicats (Irish Congress of Trade Unions) a organisé un rassemblement, chaque syndicat a laissé son drapeau à l’occupation pour clairement signifier qu’il s’agissait d’une lutte au bénéfice de l’ensemble du mouvement et pour démontrer son unité.

La solidarité est venue de toute l’île d’Irlande, des travailleurs du Sud sont venus visiter l’occupation. Des travailleurs d’Unite – Construction et d’Unite – Energie sont venus visiter l’occupation en apportant avec eux des milliers d’euros pour le fonds d’aide aux plus démunis. Les travailleurs de Waterford Crystal se sont déplacés pour partager leur expérience de lutte et ils sont revenus encore avec un soutien financier fantastique.

Les travailleurs ont reçu de la solidarité, mais ils étaient prêts à en rendre. Pendant la semaine de la Belfast Pride, les travailleurs ont hissé deux drapeaux arc-en-ciel à la porte du chantier. Ils y flottent encore aujourd’hui. Lors de diverses manifestations de la Pride, des drapeaux et des t-shirts ‘‘Sauvons notre chantier naval’’ étaient portés en soutien à l’occupation. Beaucoup de gens brandissaient également les pancartes du Socialist Party qui proclamaient ‘‘La Pride signifie solidarité’’ ou ‘‘Soutenez les ouvriers du chantier naval’’. Le 20 septembre, journée de la 3e grève mondiale pour le climat, les travailleurs ont décoré le site avec des affiches en soutien aux grèves pour le climat, ont porté des t-shirts qui y faisaient référence et ont aidé à porter des banderoles syndicales lors de la manifestation.

De même, lorsque Boris Johnson est venu à Stormont, les ouvriers du chantier naval ont été les premiers à manifester. Évidemment, d’autres personnes se sont jointes à eux et y ont expliqué leur cause, y compris des militants de la langue traditionnelle irlandaise. Les travailleurs du chantier naval ont discuté avec eux de la manière de dire ‘‘Sauvons notre chantier naval’’ en irlandais. Nous l’avons ensuite chanté ensemble. Ce geste a été posé par les travailleurs du chantier naval, sous la direction de Joe Passmore, représentant d’Unite, pour tendre la main à toutes les communautés d’Irlande du Nord et leur témoigner du respect, ce qui illustre le potentiel qui existe lorsque les travailleurs luttent ensemble sur base du respect mutuel et de la solidarité.

Sur ce point, les médias et d’autres ont tenté d’injecter le poison du sectarisme dans le conflit. Comment y avez-vous fait face ?

Les travailleurs étaient très en colère lorsque la BBC a montré de vieilles images d’un travailleur catholique d’il y a 40 ans en train d’être interviewé au sujet des intimidations sectaires sur son lieu de travail ; non pas parce que quiconque devrait se livrer à une révision du passé, mais parce que c’était une description grossière du chantier naval, particulièrement dans sa forme actuelle. Cela a été considéré comme une insulte dans le contexte d’une lutte unitaire pour la défense de l’emploi.

C’était aussi une présentation unilatérale de ce qui s’est passé dans les chantiers navals. J’ai mis au défi le rédacteur économique de la BBC de couvrir l’histoire du délégué syndical principal Sandy Scott qui, il y a cinquante ans, lorsque les Troubles ont commencé, a organisé une réunion de masse des travailleurs parce que les travailleurs catholiques n’étaient pas venus travailler par crainte d’attaques provoquées par les protestants. Lors de la réunion, les travailleurs des chantiers navals ont adopté à l’unanimité une motion organisant une grève symbolique contre le sectarisme et les délégués syndicaux ont ensuite visité les maisons des travailleurs catholiques des chantiers navals en leur demandant de revenir, avec succès. Au même moment, Ian Paisley n’a pu mobiliser que 180 personnes sur un effectif de 8.000 personnes pour soutenir ses manifestations. Il y a eu beaucoup de discussions au chantier pour savoir pourquoi nous n’entendons jamais ces histoires. Jusqu’à présent, il ne semble pas que la BBC ait suivi notre suggestion, mais nous avons pris contact avec Sandy Scott pour lui parler de l’occupation et louer son rôle.

Comme cela a déjà été précisé, les travailleurs exigeaient la nationalisation du chantier naval. En tant que marxiste, qu’entends-tu par ce terme de nationalisation ?

La revendication de la nationalisation du chantier naval par le gouvernement est tout à fait sensée, en particulier dans le contexte de la nécessité de faire face à la crise environnementale et de créer des emplois verts.

Personne ne comprend mieux que les travailleurs ce qu’il faut pour diriger le chantier naval, ou ce qu’il faut pour répondre à ses besoins. Personne n’a investi plus que les travailleurs eux-mêmes dans le chantier naval et personne n’a fait preuve d’une plus grande volonté de se battre pour lui que les travailleurs eux-mêmes. Donc, à mon avis, il est tout à fait logique que non seulement le chantier naval soit pris en charge par l’État, mais qu’il soit confié à de véritables experts – les travailleurs – pour qu’ils le dirigent. En d’autres termes, qu’il devrait y avoir un contrôle et une gestion du chantier naval par les travailleurs. Cela signifierait que les travailleurs pourraient prendre des décisions, non pas en tenant compte simplement du profit, mais en tenant compte de ce qui est socialement utile et dans l’intérêt de notre environnement – comme l’énergie verte.

L’arrivée d’un nouveau repreneur représente une victoire importante, en ce sens qu’elle assure les chantiers navals et les emplois qualifiés pour le moment. Cela n’a été possible que grâce à la lutte, qui a permis que les travailleurs soient sous licenciement temporaire et non tout simplement licenciés et qui a assuré que le thème de la sauvegarde du chantier naval soit constamment rappelé à l’ordre du jour. Néanmoins, la nationalisation aurait été et reste le meilleur moyen d’assurer la sécurité à long terme du chantier naval et de veiller à ce que les compétences des travailleurs soient utilisées au mieux pour la société dans son ensemble. Cela n’a jamais été sérieusement envisagé, ce qui en dit long sur la politique des principaux partis locaux et des conservateurs.

J’étais loin d’être la seule socialiste sur ce chantier naval et l’une des choses que l’on voyait vraiment, c’était la capacité des travailleurs à tirer rapidement des leçons profondes de la lutte dans laquelle ils étaient engagés. En même temps, nous avions là une main-d’œuvre aux opinions politiques et religieuses très différentes, y compris avec des convictions très fortes. Pourtant, les travailleurs se sont montrés capables de discuter de ces questions d’une manière respectueuse.

Un point de vue qui est devenu plus clair, cependant, est que ni les politiciens unionistes ni les politiciens nationalistes ne représentent les intérêts de la classe ouvrière. Je pense qu’il a été compris que, lorsque vous êtes dans une bataille comme celle-ci, les seules personnes sur lesquelles vous pouvez vraiment compter sont les autres travailleurs et vos propres organisations. En tant que socialiste, je pense qu’il est plus que jamais nécessaire que le mouvement ouvrier mette son propre programme sur la table et examine comment il peut défier les principaux partis d’une manière qui puisse unir les travailleurs.

D’importants mouvements de jeunes se développent, y compris des grèves scolaires contre le changement climatique. En quoi cette lutte ouvrière est-elle pertinente pour ces mouvements ?

Personne ne comprend aussi bien que les travailleurs de Harland & Wolff le rôle que le chantier naval peut jouer dans la création d’énergie verte. Au cours des 10 à 15 dernières années, ces travailleurs ont participé à la fabrication de prototypes et à la construction de l’infrastructure physique nécessaire aux éoliennes en mer. En tant que syndicat, nous nous battons depuis des années pour que Harland & Wolff devienne un spécialiste de l’énergie verte. Avant la récente crise, les représentants et moi-même avons pris l’initiative de rechercher et d’identifier les travaux possibles dans ce secteur. Nous avons utilisé la position du Socialist Party au Dáil (le parlement de la République irlandaise) pour poser des questions sur les projets à venir qui pourraient apporter du travail. Nous avons aussi voulu pousser les dirigeants d’Unite à faire de même au Parlement de Westminster, à Londres. Mais, rétrospectivement, il est clair que la direction n’avait aucun intérêt réel et qu’elle avait abandonné.

Les écologistes connaîtront InfaStrata, la société qui a repris le chantier naval, pour son rôle dans le forage exploratoire de pétrole à Woodburn Forest près de Carrickfergus et le projet controversé de stockage de gaz à Islandmagee. Des membres du Socialist Party et de nombreux militants syndicaux ont participé à ces campagnes. Il ne fait aucun doute que de nombreux travailleurs voudront que leurs compétences soient mises à profit pour faire face à la catastrophe environnementale et le syndicat continuera de faire campagne en faveur des emplois verts et d’une transition juste. Le problème central, cependant, est que vous ne pouvez pas contrôler ce que vous ne possédez pas. Laissé entre des mains privées, le chantier naval sera utilisé pour ce qui est le plus rentable, qu’il s’agisse d’énergie renouvelable ou de combustibles fossiles. La seule façon de garantir que le chantier naval soit utilisé de manière écologique, c’est de le placer sous propriété publique et sous contrôle démocratique des travailleurs.

Les travailleurs, bien sûr, savent aussi qu’un grand nombre des jeunes qui leur ont rendu visite sur le site étaient de jeunes socialistes et des militants écologistes. Tous les travailleurs ont vu dans la lutte qu’ils menaient non seulement la défense de leur emploi, mais aussi la lutte pour l’avenir des jeunes. Sauver le chantier naval donne l’occasion de transmettre les compétences qui existent dans le chantier naval à une génération plus jeune en faisant venir des apprentis, ce qui est essentiel si nous voulons utiliser le chantier naval pour créer des emplois verts.

Assistons-nous à une reprise des luttes ouvrières en Irlande du Nord ? Il y a eu la grève des fonctionnaires, mais aussi celle des facteurs et celle des infirmières. D’autre part, 1.200 emplois sont menacés chez Wrightbus. Quelles leçons pensez-vous que les travailleurs peuvent tirer de ce conflit ?

Avant ce conflit, le chantier naval et l’idée de la construction navale à Belfast étaient considérés comme une relique du passé. Ce sont les travailleurs eux-mêmes qui avaient confiance en l’avenir de l’industrie et qui pouvaient voir comment leurs compétences pouvaient être mises à profit.

L’occupation a démontré la capacité des travailleurs à s’organiser et à relever le défi. Chaque jour de l’occupation, j’ai été témoin de l’ingéniosité et d’une grande capacité à régler des problèmes, petits ou grands. Ces travailleurs sont devenus des guerriers de classe pour répondre aux besoins de la lutte – organiser les finances, gérer les rotations, développer des structures et, surtout, développer un plan d’action pour gagner. Ils ont montré qu’ils peuvent défendre leur cause de façon réfléchie, tant vis-à-vis des médias que dans les réunions, tout en prenant soin les uns des autres pendant ces longues semaines. C’est impressionnant de voir comment la pensée des travailleurs était aiguisée, aux réunions ou dans des discussions privées, et avait développé une capacité à percer à jour les manœuvres des capitalistes.

L’autre leçon dont nous avons parlé tout à l’heure, c’est que lorsqu’un groupe de travailleurs prend position, des milliers de travailleurs de tous horizons font preuve de solidarité. Nous avons été particulièrement surpris par la solidarité des syndicalistes et des travailleurs d’Afrique du Sud qui ont appris le conflit par l’intermédiaire de l’organisation sœur du Socialist Party, le Workers and Socialist Party. L’idée que ces travailleurs durement éprouvés ont été inspirés et ont agi en solidarité avec les travailleurs de Belfast était tout simplement incroyable et faisait l’objet de nombreuses conversations.

Wrightbus est une autre illustration graphique du mépris total du système capitaliste pour les travailleurs, de sa volonté de jeter à la casse des travailleurs qualifiés qui ont donné des années de leur vie à une entreprise. La leçon de Harland & Wolff est que la lutte et la solidarité de classe sont essentielles à la défense de l’emploi. Au moment où nous parlons, les travailleurs du chantier louent des autobus pour se joindre aux travailleurs de Wrightbus à Ballymena dans un rassemblement pour sauver leur emploi.

Comme avait l’habitude de dire le dirigeant syndical Bob Crow : ‘‘Si vous vous battez, vous pouvez gagner, sinon, vous avez déjà perdu’’. Il n’y a aucune garantie de victoire, mais la lutte de ces travailleurs a été essentielle pour garantir leurs emplois et l’avenir du chantier. La dernière chose que je voudrais dire, c’est que la lutte de ces travailleurs montre qu’une alternative socialiste aux échecs du capitalisme est possible et que l’agent clé pour y parvenir est la classe ouvrière.