Discussion sur la situation actuelle et sur nos tâches politiques

Ci-dessous sont regroupées les thèses qui ont été adoptées à la Conférence nationale de la section russe du Comité pour une internationale ouvrière des 16 et 17 avril 2011. Ce document permet de comprendre plus en profondeur le processus qui a conduit à l’explosion de colère à l’occasion des élections de ce 4 décembre.

CIO-Moscou

  1. Les événements qui se sont déroulés au cours des 3 derniers mois qui ont suivi le Congrès mondial du CIO (janvier, février et mars 2011) ont non seulement confirmé l’analyse qui y avait été faite par les délégués au Congrès, mais ont également montré l’accélération des processus.
  2. D’un côté, la reprise de l’économie mondiale après le krach de 2008-10 a été très lente. On ne voit nulle part la rapide croissance économique qui suit souvent les phases de récession ordinaires ; au contraire, la stagnation se prolonge. Les causes du marasme sont multiples. Tout d’abord, malgré l’ampleur du krach de 2008-10, la crise s’est avérée insuffisamment forte que pour détruire l’ensemble des moyens de production excédentaires. C’est exactement pour cette raison que le volume des investissements dans l’économie mondiale après l’année 2010 reste peu impressionnant. En outre, les gouvernements de presque toutes les économies avancées du monde continuent à maintenir une politique de diminution drastique des budgets. En conséquence, la consommation continue à chuter. La catastrophe au Japon apparait comme un coup direct à l’économie mondiale. La recherche de moyens pour le rétablissement des infrastructures du Japon ne pourra avoir qu’une influence négative, via la diminution du volume d’investissements pour les autres régions et secteurs.
  3. La rapidité de l’évolution des événements s’est avérée tout simplement impressionnante. La vague révolutionnaire s’est emparée de tous les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Les travailleurs sont partis en grève même dans des régimes aussi dictatoriaux que celui de l’Arabie saoudite. Ces événements sont survenus dans un contexte d’inflation croissante, mais les mouvement de base se sont avérés dirigés contre les plus odieux des régimes dictatoriaux de la région. Comme on peut le supposer, la dynamique et les résultats de ces processus dépendent fortement tant du fait même du nombre de participants, que du degré de conscience de la classe ouvrière. Mais l’absence de force révolutionnaire organisée signifie, en attendant, que la participation de la classe ouvrière aura un caractère spasmodique, et que le processus sera complexe et prolongé.
  4. Avec les événements arabes et de la catastrophe japonaise, les médias bourgeois ont eu la possibilité de presque ignorer les événements qui se sont déroulés dans les pays capitalistes développés. La crise de l’eurozone se prolonge. Le Portugal est au bord de la faillite, et l’Irlande attend apparemment son tour ! En conséquence, les gouvernements de ces deux pays ont remis leur démission. En Belgique, il n’y a toujours pas de gouvernement, et la popularité de Sarkozy, Merkel, Berlusconi et Cameron a fortement chuté. La classe ouvrière a montré qu’elle est prête à résister – avec par exemple l’éclatante manifestation d’un demi-million de syndicalistes à Londres. Mais nous voyons les travailleurs d’abord forcés de vaincre la résistance de leurs propres dirigeants.
  5. Il est évident que dans ce processus de lutte, les travailleurs, et surtout les jeunes travailleurs, se verront poussés par leur propre expérience à se tourner vers un programme socialiste ; mais dans le monde d’aujourd’hui, avec toutes ses complexités idéologiques, ce processus peut être long. C’est précisément pour cela qu’il est nécessaire d’avoir une organisation révolutionnaire – qui propose une stratégie et une tactique pour la victoire, qui se batte pour démocratiser le mouvement syndical et, naturellement, qui cherche à accélérer le processus du développement d’une conscience socialiste. La période actuelle exige de la flexibilité dans la tactique et de la fermeté dans le programme.
  6. L’encore toute-puissante classe ouvrière des États-Unis commence à montrer des signes de vie. Les mouvements de protestation de masse dans le Wisconsin et en Californie contre le budget d’austérité des gouverneurs républicains ne sont rien d’autre que le premier avertissement de la radicalisation de la classe ouvrière américaine.
  7. Dans un tel contexte mondial, la Russie parait demeurer un endroit relativement calme. Mais cela n’est qu’en surface. Plus en profondeur, se développe une véritable lutte.
  8. Tout d’abord, bien entendu, il y a les discours sur le progrès de l’économie. Malgré la croissance du prix du pétrole sur le marché mondial, un nouvel afflux d’argent dans l’économie russe n’aura aucun effet majeur. Au début de l’année 2011, on a vu en Russie une pause économique. Ou plutôt – le pays est en équilibre précaire entre la stagnation et la menace d’une nouvelle chute. La hausse du PIB en comparaison avec le premier trimestre de l’an passé pourrait ne pas dépasser les 2% – ce qui est 1,5 fois moins que la même croissance pour l’année 2010, et 4 fois moins qu’avant la crise. Les causes de la stagnation sont, selon les experts, la diminution des investissements, le gel des salaires réels, l’absence de croissance des exportations de produits autres que les ressources naturelles, et l’incertitude de l’élection du nouveau président et du nouveau modèle économique de développement. Pendant l’année 2010, on a vu un net reflux de capital hors de Russie, pour une somme totale de 22 milliards de dollars.
  9. D’ailleurs, la croissance considérable de septembre 2008 à décembre 2010 n’a été perçue que dans les secteurs liés aux hydrocarbures. Selon les estimations du MinÉkonomRazvitiya (ministère du Développement économique), le secteur des combustibles avait absorbé 30% de tous les investissements en 2010 ; en 2011, ce chiffre pourrait s’accroitre jusqu’à 38%. Ainsi, 50% du total des investissements réalisés en Russie en 2011 se feraient uniquement dans les secteurs des combustibles et de l’immobilier. Le nombre de provinces et de territoires qui souffrent d’un déficit budgétaire est passé de 37 en 2008, à 63 au début de 2011 (du total de 83 provinces et territoires de la Fédération de Russie). Un tiers des Russes est aujourd’hui forcé d’économiser sur l’alimentation. La hausse du prix des denrées alimentaires est une des plus importantes composantes de l’inflation en Russie. De juillet 2010 à février 2011, le prix du millet a été multiplié par 5, celui du sarrasin, par 3,5 ; et celui des pommes de terre, par 2 depuis le début de l’année. Tout cela est le résultat sur la durée de la sécheresse anormale de 2010, qui ne pourra pas être surmonté avant la nouvelle récolte. Même les importations ne résolvent pas le problème des denrées alimentaires, étant donné que la croissance de leurs prix est une tendance mondiale. Selon l’ONU, le prix des denrées alimentaires a maintenant augmenté pour le septième mois d’affilée ; en outre, après le premier février, la croissance mondiale des prix des produits alimentaires était de 3,4% – une hausse record.
  10. L’espoir de ce que la croissance des prix du pétrole se prolongera et aidera l’économie de la Russie ne semble guère être plus qu’une illusion. L’augmentation du revenu ne va que stimuler une nouvelle vague de spéculation, en même temps que la chute des prix du pétrole ne ferait que tuer la croissance même ridicule qui a eu lieu. Ainsi, par exemple, le correspondant russe du journal allemand Deutsche Welle exprime l’hypothèse selon laquelle la hausse des prix des ressources énergétiques pourrait provoquer une nouvelle crise : « Un pétrole cher enrayerait sensiblement le mouvement graduel des pays développés, et un pétrole trop cher provoquerait très rapidement une chute économique dans ces pays… La récession qui partirait des pays occidentaux mènerait au déclin de la demande en ressources minières, en ressources énergétiques et en biens de consommation. Ceci frapperait d’un côté les pays fournisseurs de matières premières, et de l’autre, la Chine, qui approvisionne le monde entier en produits finis. En Chine, le volume des exportations chuterait, ce qui à son tour la contraindrait à réduire ses achats en ressources naturelles sur le marché mondial. Le résultat en serait que les matières premières et les ressources énergétiques deviendraient encore moins cher… »
  11. Tous ces phénomènes, pris tous ensemble, se reflètent négativement sur l’humeur dans la société. Selon le sondage du mois dernier réalisé par le FOM (Fond “Obchtchestvennoyé Mneniyé” – Fonds “Opinion sociale”), 44% des Russes estiment que la situation économique du pays est aussi mauvaise qu’elle ne l’était début de 2009, et 60% se disent convaincus qu’elle ne va pas s’améliorer dans le futur proche. L’index de certitude des consommateurs se trouve dans le rouge à -13% (bien que cela soit supérieur à celui de nombreux pays européens, en particulier de ces pays à problèmes : -67,3% en Grèce, -46,3% en Roumanie, -45,1% au Portugal). 35% de la population sondée estime que la crise économique va s’accroitre, et la proportion qui s’attend à ce que la crise se change en une récession est de 32%. C’est à dire que près de 70% de la population continue à ressentir l’influence de la crise.
  12. La classe dirigeante se trouve dans un désarroi manifeste et ne voit aucune perspective claire dans le futur. Ainsi, par exemple, prenant la parole lors d’un forum économique à Krasnoïarsk, le ministre des Finances, Alekseï Léonidovitch Koudrine, a critiqué le pronostic du développement de la Fédération russe tel que présenté par le MinÉkonomRazvitiya (ministère du Développement économique), après avoir de fait critiqué l’ensemble de l’exécution du programme de “modernisation” prêché par Medvedev. Voici quelques thèses de son discours : « Ça fait trois ans que nous avons coupé la croissance des ressources, elles sont encore plus bas qu’elles ne l’étaient avant la crise. C’est à la fois la croissance du PIB et les investissements dans l’économie ». Les investissements directs étrangers ont chuté de 50% : selon les données préliminaires, ces investissements représentaient de 13 à 14 milliards de dollars en 2010, comparé à 27 milliards de dollars lors des “meilleures années” ; « … tandis que les branches industrielles reçoivent significativement moins que ce que nous devrions recevoir si nous voulons pouvoir parler de véritable modernisation. En effet, ses critères principaux sont le volume d’investissements et la rapidité du renouvellement de l’équipement ». La forte inflation est un autre obstacle, qui ne permet pas la génération d’épargne à long terme. « Si le banquier n’est pas certain que le gouvernement maintiendra l’inflation dans les 3-4%, alors il n’accordera aucun crédit sous les 7-8%. L’an passé, l’inflation était annuellement à 8,8%, cette année elle sera un peu moins forte, pour peu que nous réussissions à endiguer la hausse des prix des denrées alimentaires dans la deuxième moitié de l’année, c’est-à-dire si le crédit est supérieur à 10%. Pour les crédits sur trois ans sous de tels taux, il est peu probable qu’il soit possible d’accompagner la modernisation ». Parlant des priorités gouvernementales dans l’atelier sur l’amélioration du climat d’investissement, Koudrine a apporté l’opinion des entreprises. Dans un sondage de l’Union russe des industriels et des entrepreneurs sur l’état du climat des affaires pendant l’année 2010, les principaux problèmes cités étaient d’une part l’inefficacité de l’administration, d’autre part l’absence d’objectifs clairs et d’une orientation dans la gestion du pays. « Avant la crise, la part des technologies de l’information dans le PIB s’élevait à environ 3,8%, pas moins que celle du Brésil ou de la Chine », a encore dit Koudrine, après avoir ajouté que les exportations de produits de haute technologie demeuraient peu élevées. Avant la crise, ces exportations valaient 3 milliards de dollars ; elles se sont quelque peu réduites aujourd’hui. Dans un tel contexte, il n’y a aucune percée des innovations : la part de la nouvelle économie reste basse. Au final, il a caractérisé le pronostic officiel de “sans expertise”. Immédiatement après cette déclaration explosive, un des publicistes “officiels” de Russie unie (Yedinaïa Rossia, le parti au pouvoir), M. Léontiev, a déclaré que Koudrine s’était rapidement taillé une place parmi les rangs des ennemis de la Russie.
  13. Cependant, des questions pareilles : le déficit budgétaire, l’inflation, les obliquités dans la relation des prix, etc. sont survenues à la conférence du premier ministre Vladimir Vladimirovitch Poutine fin mars de cette année, à la question de l’ajustement de la “Stratégie de développement socio-économique pour 2020”. À la fin de celle-ci, les correspondants présents à la conférence sont repartis avec l’impression que « les délégués de la conférence d’experts et les fonctionnaires ne sont pas du tout parvenus à se mettre d’accord ».
  14. C’est exactement pour cette raison que nous voyons déjà le début d’un conflit ouvert entre les différentes couches de l’élite dirigeante. Dans l’entourage de Poutine, le discours est qu’il ne faut rien changer : “L’infrastructure a été correctement construite avant la crise, le pays s’est déjà remis de la récession ; il faut simplement continuer dans le même esprit”. Le premier ministre l’a encore ouvertement déclaré dans une interview au journal “Kommersant” pendant l’été dernier. Mais des personnes s’opposent à Poutine et à son entourage, fortement préoccupées du fait qu’à la suite de la crise, l’économie est devenue encore plus corrompue, et que celle-ci n’est pas capable d’utiliser à son avantage la hausse des prix du pétrole ; c’est pourquoi ces personnes exigent une “modernisation“ encore plus en profondeur – càd des réformes encore plus libérales dans l’intérêt des entreprises, et en particulier des entreprises orientées vers l’Occident ; c’est ainsi que plus de mille entreprises étatiques se retrouvent à présent en passe d’être privatisées dans un futur proche.
  15. C’est précisément par de tels arguments opposés qu’opèrent les entourages de la Maison blanche (résidence du premier ministre) et du Kremlin (résidence du président). C’est précisément de la même manière qu’il est possible d’expliquer le conflit autour de la question des “croisades” en Libye (selon le bon mot de Poutine). La Maison blanche, du côté de laquelle se trouvait l'(ex-) ambassadeur de la Fédération de Russie en Libye, s’est plus que tout au monde agité quant au sort des intérêts du capital russe en Libye (Gazprom, OAO “RJD”, RosVo’Oroujeniye), et voulait mettre le véto sur la décision de l’ONU concernant l’introduction de la “zone d’exclusion aérienne”. C’est à ce moment que le président Medvedev a donné le feu vert à l’impérialisme américain et européen, dans le but de ne pas effrayer les intérêts occidentaux. Dans la liste des “sacrifices” effectués en gage de bonne volonté, se trouvait justement cet ambassadeur, licencié par le président de la manière la plus grossière qui soit, justifiée par le fait que cette personne « Ferait mieux de défendre les intérêts de la Russie en Lybie, et non de la Lybie en Russie ». Cela, dans une moindre mesure, est la deuxième mise au ban significative de personnalités politiques ces derniers temps, bien que pas aussi bruyante que la révocation de Loujkov, le maire de Moscou.
  16. Dans le cadre de cette affaire, le conflit entre la Maison blanche et le Kremlin est devenu plutôt sérieux. La censure du discours du premier ministre sur la Lybie s’est avérée être un pas sans précédent dans l’attitude au sein du tandem. Tout tend de plus en plus souvent à la confrontation. Les dernières nouvelles à cela, que le président exige la démission de divers bureaucrates hauts placés dans les conseils d’adiminstration de diverses corporations d’État, dont Igor Ivanovitch Setchine (vice-premier ministre et président du conseil d’adiministration de la compagnie RosNeft), donne l’impression que Medvedev se prépare à se débarasser de ces corporations, dont l’existence était pourtant présentée comme un des piliers de la politique économique de Poutine au cours de la période d’avant-crise. En outre, il y avait déjà eu pas mal de problèmes auparavant avec ces corporations. En particulier, des plaintes ont été émises à maintes reprises quant à l’opacité de leurs dépenses budgétaires, vu que les corporations d’État ne sont pas soumises au contrôle de la Cour des comptes.
  17. À nouveau, le “Journal indépendant” commente que : « L’insolvabilité du modèle de société actuel devient manifeste pour les couches les plus diverses de la société plus tôt qu’on aurait pu s’y attendre ». Cependant, il est encore trop tôt pour faire des pronostics sur ce que signifie le conflit actuel. Nous ne devons pas exclure la variante que l’élite au pouvoir parvienne à résoudre les contradictions restantes avant les élections, pour pouvoir présenter un candidat “unitaire” au poste de président. L’élite, probablement, aura pleinement conscience du fait que l’absence d’un accord pourrait avoir de fâcheuses conséquences. Une discussion ouverte entre les deux camps de la bourgeoisie en pleine période électorale provoquerait, tout d’abord, une élévation de la politisation dans la société et, pour autant que le conflit devienne évident à tous, pourrait même provoquer une activité de protestation à la base. En d’autres termes, en dépit du désir de l’élite dirigeante de régulariser et de contrôler les contradictions afin de sauvegarder la stabilité, ces contradictions sont si intenses que la situation pourrait échapper à tout contrôle.
  18. Il est possible que le premier pas dans cette direction ait déjà été fait par Medvedev, après qu’il ait annoncé la possibilité d’avancer sa propre candidature pour un second mandat. Par cette attitude envers le premier ministre, il avait proclamé de manière fort équivoque : « Il n’y a pas dans le pays la moindre force politique saine qui ne désire que son pays, dans notre cas, la Fédération de Russie, notre cher pays, ne connaisse la prospérité », mais « Nous voyons peut-être tout simplement de différentes manières les méthodes et les moyens pour atteindre cette prospérité. Mais c’est cela la démocratie, c’est cela la concurrence ». Après cela, la direction de Russie unie a aussitôt fait comprendre à quel camp elle-même se place dans cette “concurrence” : « Nous avons répété à maintes reprises que notre leader est M. Vladimir Poutine, et que s’il présente sa candidature au poste de président, nous le soutiendrons dans sa campagne électorale sans aucune condition ; et ceci est la position de principe de Russie unie ; elle est tout à fait naturelle et logique », – a déclaré un membre du haut conseile du parti, le premier vice-président de la Douma d’État, Oleg Viktorovitch Morozov.
  19. Comme facteur de politisation assez important, il suffit de remarquer dans les actualités la hausse du nombre de scandales et de révélations de corruption, qui sapent aux yeux de la population la déjà pas très grande autorité des organes gouvernementaux. Les passions ne sont pas parvenues à se calmer avec la destitution du maire de Moscou, et la publication de faits de corruptions du pouvoir à Moscou, qui n’ont été mis au jour qu’à cause de son conflit avec l’entourage du président, tout comme a suivi la “deuxième affaire Khodorkovski” avec la publication des faits de pression sur le juge. Peut-être bien que tout à coup après cela éclatera un nouveau scandale de corruption dans la direction du parquet de la province de Moscou, dans le cadre de la protection des casinos clandestins – scandale dans lequel était impliqué le fils du procureur général de la Fédération de Russie. Il suffit de remarquer la popularité forcenée du blogueur A. Navalny, qui s’est fait un nom avec la révélation de faits de corruption, et en particulier après les piteuses tentatives du porte-parole de Russie unie d’organiser une discussion avec lui.
  20. Mais il y a encore un facteur. L’idée selon laquelle il sera possible de préserver la relative “stabilité” de la société sur le long terme est erronnée. Déjà on voit à quelle vitesse se développent les protestations révolutionnaires dans divers pays du monde. La classe dirigeante est réellement effrayée par une telle perspective, mais aucun “travail préventif” sur les entreprises ne les sauvera de la vague inévitable de protestations lorsque celle-ci commencera. Les symptômes d’une humeur de protestation croissante sont déjà visibles. La popularité du président et du premier ministre est tombée de concert de plus de 10%. Malgré une certaine réduction du nombre d’actions de protestation en 2010, celles-ci deviennent plus massives. Un nombre considérable d’habitants – de 40 à 49%, selon diverses estimation d’enquêtes sociales – parlent déjà dans les sondages d’opinion publique d’une volonté de participer à des manifestations, mais émettant au passage une importante réserve : si elles ont lieu. De ce fait, on voit arriver au premier plan le problème du “facteur subjectif” – l’existence d’une force politique capable d’influencer les protestations, de les armer d’un programme et d’une tactique.
  21. Une campagne d’agitation en faveur de “n’importe quel parti sauf Russie unie” amasse elle aussi des forces. Les résultats des élections régionales du mois de mars (organisées dans 12 provinces et républiques autonomes, couplées aux élections municipales dans plusieurs villes) ne sont pas une brillante réussite pour RU : pour la première fois depuis longtemps, les listes du parti Russie unie n’ont pas pu franchir la barre des 50% dans sept régions sur douze. Il est vrai que, au final, RU est parvenue à rectifier la situation après le compte des candidats indépendants, et à engranger en moyenne environ 65% des voix par ce trafficotage. Cependant, déjà dans la période de la campagne électorale, il y a eu une multitude de plaintes émises par RU à l’encontre des obstacles qui lui ont été posés dans son travail d’agitation, y compris des attaques physiques sur les agitateurs. Toute protestation de ce genre ne va faire que renforcer les fissures entre les fractions de l’élite au pouvoir. Il est possible qu’une telle perspective gagne en puissance soit de ce que le pouvoir montre une faiblesse ou une indécision, soit – de manière paradoxale – de ce que le pouvoir utilise des mesures rigides contre les mouvements de protestation.
  22. Les événements en Afrique du Nord et au Moyen Orient ont montré des tendances contradictoires. D’un côté, les masses se sont radicalisées, surtout après que le pouvoir ait mis en place des mesures répressives. Elles ont avidement cherché des idées, ont discuté de tactiques. D’un autre côté, les organisations de gauche se sont avérées inaptes à accomplir leurs obligations. Dans le meilleur des cas, elles sont devenues “la queue” des protestations, se contentant de répéter les slogans des masses. De temps à autre, elles se sont groupées sous diverses formes avec les forces bourgeoises. Naturellement, cela était une faute, si pas un crime. Le rôle d’une organisation marxiste dans la marche de tels événements consiste à ce qu’elle doit être ferme envers le programme, construisant un pont entre les revendications actuelles (contre la dictature, pour les droits démocratiques, sur la question du niveau de vie, etc.) et nos revendications transitoires (par exemple, sur la nationalisation sous contrôle et gestion ouvrière, ou sur la convocation d’une assemblée constituante et l’élection d’un gouvernement ouvrier).
  23. Il est indispensable de remarquer que les organisations de gauche en Russie se trouvent aujourd’hui dans une crise évidente. En outre, cela touche tant les organisations relativement grandes et dont l’histoire date du début des années ’90, que les petites. Ça fait longtemps que le KPRF (Kommounistitcheskaïa partiya rossiïskoï fédératsi’i – Parti communiste de la Fédération russe) se déchire par ses contradictions internes, dues à l’évident esprit de conciliation et de vénalité de sa haute direction, qui ne se gêne déjà plus d’appliquer les plus viles méthodes à ses opposants, y compris la destitution des indésirables de la participation aux mesures du parti, avec l’aide de la police et de compagnies de sécurité privées. Plus que ça, on a appris depuis peu sur les amendements, soi-disant sur initiative du KPRF, qui ont été admis à la loi sur les partis, qui renforcent encore plus le rôle de la direction du parti dans la formation des listes électorales. Le RKRP-RPK (Rossiïskaïa kommounistitcheskaïa rabotchaïa partiya – Révoloutsi’onnaïa partiya kommounistov / Parti ouvrier communiste russe – Parti révolutionnaires des communistes) s’est embourbé les pinceaux avec le ministère de la Justice avec sa tentative d’enregistrement de son “regroupement large” ROT-FRONT en tant que candidat aux élections législatives de décembre 2011, tentant de sauter dans le train des élections à la Douma, faisant clairement passer les questions même pas organisationnelles mais juridiques avant les questions politiques. Au même moment, qu’il tente de toutes ses forces de s’infiltrer “au sommet” – dans la Douma d’État –, en ce qui concerne le travail sur les entreprises, le RKRP essaie de s’en tenir à la vieille tactique stalinienne de création de syndicats rouges, petits, mais “purs” – avec leur “Zachtchita” (“Défense”). Il est significatif que pratiquement ni le KPRF, ni le RKPR-RPK ne se soient d’aucune manière montré dans la période de la campagne d’été et d’automne contre les coupes budgétaires.
  24. Les syndicats indépendants, après avoir adopté une position d’attente défensive, ont enterré même l’idée timide de la création d’un Mouvement des travailleurs. Dans ce contexte, le regroupement de VKT et KTR (Vsérossiïskaïa konfederatsi’a trouda, Konfédératsi’a trouda Rossi’i / Confédération pan-russe du travail, Confédération du travail de Russie) en une seule structure n’a eu aucun effet politique. Cependant, malgré cela dans le dernier temps on voit bien la présence d’un certain mouvement ouvrier – avec la victoire des travailleurs de Volkswagen à Kalouga, qui ont cherché à obtenir de l’administration la hausse des salaires et la satisfaction de quelques autres revendications, et de même, après une longue interruption, “la grève italienne” à Avtovaz (une grève italienne étant une “grève” par laquelle les travailleurs travaillent mais en appliquant strictement les règles de l’entreprise, càd sans prester les innombrables heures supplémentaires qui y sont devenues la norme, etc.).
  25. On peut également juger sur base des premières impressions que l’unification de SotsSopr (Sotsi’alistitcheskoyé soprotivleniyé – Résistance socialiste) et de Vpériod (En avant) en un seul mouvement, RSD (Rossiïskoyé sotsi’alistitcheskoyé dvijéniyé – Mouvement socialiste de Russie), qui a lieu en mars 2011, loin d’avoir renforcé, a au contraire plutôt affaibli les deux organisations. Surtout, on voit que pratiquement personne dans la gauche ne cherche dans son agitation à avancer un programme et des mots d’ordre positifs, préférant se concentrer pratiquement exclusivement sur des tentatives de maintenir le status-quo. Rien d’étonnant que dans cette situation de vide qui s’est formé, on voit l’extrême-droite être de plus en plus tolérée – si pas carrément assistée – par la police, comme dans le cas des événements de la place du Manège l’an passé (place adjacente à la place Rouge, où se sont rassemblés le 11 décembre dernier plusieurs milliers de supporters du club de foot Spartak pour commémorer la mort d’un des leurs, tué lors d’une bagarre de rue avec des jeunes Caucasiens ; le meeting s’est vite transformé en un véritable pogrom, lors duquel les “manifestants” sont descendus dans la ville pour y tabasser tous les gens à l’air “étranger” sur leur chemin).
  26. Mais à part le programme, une organisation marxiste doit suggérer une stratégie et des tactiques de lutte, en employant les tactiques du front uni, mais en évitant de tomber dans le piège de “l’unité pour l’unité”.
  27. La position de la gauche en ce qui concerne l’attitude à adopter pendant les élections est clairement critique. L’idée de voter pour n’importe quel parti hormis Russie unie est extrêmement fausse. Tout d’abord, à la suite de cela, les voix de l’opposition seront divisées entre divers partis ce qui, de cette manière, assure à RU la plus grande quantité des voix. Deuxièmement, l’électeur devrait ainsi remettre sa voix à un des autres partis du système – comme par exemple Russie juste (Spravédlivaïa Rossiya), qui n’est rien de plus que la même engeance de politicotechnologies que RU – tous ces partis qui ne se manifestent jamais par quoi que ce soit de positif en-dehors des murs de la Douma, et même en ses murs ne constituent dans le meilleur des cas qu’une opposition fort molle. Par cette position du “tout sauf RU”, n’apparait donc pas la nécessité de l’autoorganisation et de la création d’un parti ouvrier indépendant. C’est pourquoi, du point de vue de la classe ouvrière, la tactique la plus efficace reste les interventions dans l’intérêt de la création d’organisations ouvrières indépendantes, avec des slogans du type « Aucune confiance dans les partis du capital », « Construire un parti ouvrier », et « Non à la Douma capitaliste – pour un gouvernement ouvrier avec un programme socialiste ».
  28. En somme, on peut ramener à deux variantes les perspectives de développement de la situation politique. Soit la classe dirigeante parvient à surmonter la scission qui s’est dessinée et parvient à quelque compromis. Dans ce cas, les conditions d’une croissance de tendances négatives dans l’économie et la putréfaction du régime dirigeant vont se prolonger, ce qui rendra en pratique inéluctable une explosion sociale selon le scénario égyptien et poussée par des mots d’ordre sociaux – contre la corruption, le chômage, la hausse des prix, etc. Soit la scission va s’approfondir et se renforcer et dans ce cas, chacune des parties de la classe dirigeante tentera de se garantir à elle-même un soutien de masse ou quasi de masse. Ce faisant, une de ses parties (l’aile Medvedev) tentera de mener le “démontage” du bonapartisme, mais la partie la plus conservatrice et réactionnaire de la classe dirigeante et de l’appareil d’État (l’aile Poutine), en vertu des traditions qui se sont formées, sera simplement forcée de jouer sur les sentiments de droite, xénophobes et nationalistes, en mobilisant les forces correspondantes et des organisations pour la lutte contre la “menace orange”, en confondant en un seul tas la lutte contre “l’impérialisme occidental”, avec la lutte contre les opposants néolibéraux et contre la démocratie politique.
  29. Toutefois, dans n’importe lequel de ces deux cas, en dépit même des tendances à la réduction consécutive des libertés politiques et au renforcement de la répression, il sera de plus en plus difficile pour le régime dirigeant d’appliquer des mesures répressives, dans un contexte d’accroissement des protestations et des mouvements de masse.
  30. Les quelques années suivantes promettent d’être orageuses. Notre rôle dans les événements sera critique. Le succès dépend de notre programme et de notre tactique, de notre résolution et de notre énergie. Notre tâche fondamentale au cours de la prochaine période est la consolidation de notre organisation, le développement de notre programme et de nos cadres. Il faudra, tout comme auparavant, accorder une attention particulière à la formulation, à la propagande et à l’explication de notre programme positif et de nos mots d’ordre politiques. Il faudra tout faire pour amener au premier plan les questions de lutte de classe, pour ne pas laisser le mouvement se perdre dans le bourbier libéral ni dans celui du chauvinisme. Il nous reste peu de temps, mais la responsabilité est énorme.

28 avril 2011

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