Russie : pour un boycott actif lors des élections à la douma d’État

Hier, des dizaines de milliers de Russes sont descendus dans les rues contre le résultat des élections législatives du 4 décembre. Nous publions ci-dessous un texte de nos camarades russes datant d’avant ces élections, et qui expliquait leur position.

Déclaration du KRI (Komitiet za rabotchi internatsional, CIO-Russie)

Les perspectives marxistes s’avèrent très souvent fondées, parce qu’elles découlent de l’analyse du mouvement des principales forces sociales. Après les élections de 2007, nous avions averti du fait que, dans les conditions d’une possible récession mondiale qui devenait alors de plus en plus proche, et d’une contraction de l’économie russe “des matières premières”, la croissance des années précédentes serait rapidement neutralisée :

 »Si le prix du pétrole venait à baisser sur le marché mondial, ou si on lui trouvait un remplaçant satisfaisant, ou si tout à coup le prix de l’ensemble des marchandises hormis le pétrole venait à augmenter – tout basculerait, comme une table en équilibre sur une seule jambe. La moindre mauvaise pente suffirait pour que “coule” le budget social, emportant avec lui la stabilité tant vantée. L’ampleur du trou qu’il faudra alors raccommoder d’urgence s’avérera plus grande que la quantité d’argent épargné. Exactement dans une telle situation, Russie unie ou Poutine n’auront d’autre choix que de couper la part sociale du budget et de prendre des décisions impopulaires… Dans un contexte de perte d’espérance, de désenchantement de masse et de grèves croissantes, s’effondrera à la fois l’éternelle stabilité et le régime politique actuel. Les premiers seront les derniers, et ceux qui hier étaient par tous glorifiés, se retrouveront maudits. »

Le futur est là

Ces perspectives se sont réalisées étonnamment vite. Qui votait naguère pour Poutine et pour YR (Yédinaïa Rossiya – “Russie unie”), celui-là votait pour l’“ordre” et la stabilité. La stabilité s’est muée en crise économique, en compression des salaires et en chômage, tandis que l’ordre a fait place à la corruption totale et à la décomposition de la “verticale du pouvoir”, y compris en ce qui concerne les composantes judiciaire et de maintien de l’ordre. Dans ces conditions de crise et de “post-crise”, le  »parti de la stabilité » s’est transformé en un “parti des escrocs et des voleurs”. La lutte contre les oligarques, dont on a fait tant de bruit dans les médias, a remporté tant de succès que le nombre de milliardaires en dollars a, selon le magasine Forbes, triplé en 2009. Leur fortune commune s’est accrue d’une fois et demi.

Même si la conscience de masse reste d’humeur conservatrice, des changements explosifs couvent en elle, de manière prolongée et douloureuse. Selon les sondages, plus de 40% considèrent YR comme étant le parti des oligarques, des banquiers, des grands entrepreneurs, du “corps patronal” et des flics ; 55% estiment que les gens au pouvoir ne sont préoccupés que par leur propre prospérité matérielle et carrière. Au même moment 49% se disent prêts à remettre leur voix à YR comme auparavant. Les pertes de YR depuis les dernières élections s’élèvent à 15%, mais l’influence du pseudo-parti de base est toujours beaucoup plus forte que celle de ses opposants. Ce n’est pas par hasard.

Les conviés et les élus

“Démocratie dirigée”, tel est le crédo du bonapartisme russe : un pouvoir exécutif pratiquement hors de contrôle, entouré de fioritures démocratiques. Le système électoral existe dans des conditions de droit électoral passif fortement raccourci, c’est-à-dire le droit d’être élu. La douma est composée selon les listes des différents partis, mais les chances de pouvoir constituer et de présenter aux élections un nouveau parti sans être sanctionné par le pouvoir exécutif sont pratiquement nulles. C’est pourquoi toute l’intrigue électorale a été condamnée à se développer autour des quatre habitués de la douma de ces dernières années : Yédinaïa Rossiya (YR, “Russie unie”, le parti de Poutine), Spravédlivaïa Rossiya (SR, “Juste Russie”), le “Kommounistitcheskaïa Partiya Rossiyskoï Fédératsii” (KPRF, le parti “communiste” nostalgique du stalinisme et de pseudo-gauche réformiste), et le “Libéralnaïa démokratitcheskaïa partiya Rossii” (LDPR, parti “libéral-démocrate” de Russie).

YR et SR sont tels deux jumeaux se haïssant très sincèrement depuis leur plus tendre enfance. Les recettes de la construction de ces parti sont identiques : quelques généraux, quelques bureaucrates, quelques businessmen, quelques artistes. À leurs bases se trouvent les différentes parties de l’appareil d’État. La seule et unique différence, c’est que les membres de SR sont plus pauvres et plus modestes. On y retrouve même plusieurs anciennes personnalités de gauche, ce qui lui permet de se donner un air  »social-démocrate ». Aux yeux de YR, les opposants de SR représentent une organisation de loosers de semi-gauche qui ne parviennent pas à se trouver une place parmi les postes prestigieux et lucratifs de la verticale autoritaire et qui, pour cette raison, ont depuis longtemps déjà été destinés au rôle de “tête à claques” du pouvoir.

À cela s’ajoute également la peur que, d’une manière ou d’une autre, l’énergie de protestation qui s’est accumulée parmi le peuple ne se découvre soudainement une issue légale via les structures de SR et n’en vienne ainsi à diviser, de cette manière, toute la verticale de pouvoir tant vantée. C’est précisément pour cela que la jambe droite hypertrophiée du pouvoir pousse du pied et écrase avec un tel acharnement sa jambe gauche. Et peu importe que son leader, Sergueï Mironov, soit démis de ses fonctions de président du Conseil de la Fédération, s’autoproclame “opposant radical” social-démocrate défendant la nationalisation, ou que SR rejoigne l’Internationale socialiste. Son essence reste la même.

Contrairement aux travaillistes et aux sociaux-démocrates européens (des ex-partis ouvriers dégénérés qui ont perdu la confiance de la classe ouvrière), SR n’est pas un parti ouvrier et ne l’a jamais été. Ses racines ne se trouvent pas dans la Seconde Internationale, mais bien dans l’administration du Président de la FR (Fédération de Russie) et Mironov, malgré tous ses efforts pour se réclamer de cette parenté, ne peut rien changer à cela.

Le mot d’ordre de la nationalisation fait traditionnellement partie de l’arsenal du KPRF – qui en ce moment est assez populaire en ce qui concerne la chasse aux voix. Mais qu’est-ce au juste que la nationalisation selon Zyouganov (leader du KPRF), si l’on en juge par les documents officiels du KPRF ? Après les phrases rituelles sur la nationalisation, voici qu’apparait la traditionnelle revendication d’un “gouvernement de la confiance populaire” composé de  »talentueux organisateurs de la production, d’éminents savants, de personnalités culturelles et de protecteurs de l’ordre » (extrait du plénum collectif du Comité central).

Dans ses déclarations, le président du Comité central du KPRF, G. Zyouganov, se réjouit du rattachement au “mouvement patriotique” des petits et moyens entrepreneurs, et déclare son soutien à  »cette nouvelle génération de gens, qui prospèrent dans l’économie de marché, mais qui restent conscients des énormes avantages qu’apporterait une économie planifiée », tout en louant les résultats des “camarades” chinois, vietnamiens et cubains, de véritables  »créateurs, qui utilisent habilement les possibilités qu’offre le marché ».

Son idéal est clair : une production organisée par des entrepreneurs “patriotes”, avec l’aide de la main dure des “défenseurs de l’ordre”, sous la guidance des bureaucrates du KPRF, menant tous ensemble les sots travailleurs vers l’exploitation à la chinoise. Et tout cela sous l’étiquette du “Nouveau modèle de socialisme”. Nous tiendrons compte également de la situation interne au sein même du KPRF : les sommets du parti commencent à jouer de manière active avec l’idée des nationalisations d’ultra-droite, et négocient déjà entre eux de manière pratiquement ouverte des futurs postes à la GosDouma (douma d’État), mais les ailes gauche et droite intriguent de manière active et se sabotent l’une l’autre. Pas difficile de pronostiquer plus qu’un maigre résultat aux élections…

Et pour cette fois chez les dirigeants de groupement s’est trouvé tout préparé le “joker” idéal. “Russie unie” et le “Front populaire” (le nouveau parti de Poutine) ne vous plaisent pas ? Tenez, nous organisons pour vous Prokhorov et sa “Juste Cause”. Et quand avec lui apparaissent à l’horizon la semaine de 60 heures de travail et autres charmes ultra-néolibéraux, alors même Poutine avec ses fidèles laquais Issaïev et Chmakov ont tout d’un coup un air de gauche, sans parler de SR et du KPRF. Le parti de cet oligarque scandaleux qu’est Prokhorov a été appelé à jouer le rôle d’avant-garde de la bourgeoisie, convié à exprimer tous les appétits de sa faction non liée à l’exportation des ressources, poussés jusqu’à des limites extrêmes, et au même moment – à ainsi effrayer les masses larges : on peut alors aisément faire passer l’offensive sur les droits des travailleurs comme étant une forme plus “douce”, en tant que contrepoids aux revendications de Prokhorov.

Contre la farce organisée – boycott organisé !

D’habitude, nous n’appelons pas au boycott des élections mais, dans la situation politique actuelle en Russie, il faut bien faire une exception. Non pas parce que nous sommes contre les partis “en général” – selon notre opinion, la classe ouvrière ne peut parvenir à quoi que ce soit qu’une fois organisée en parti – mais tout simplement parce qu’absolument aucun des partis existant à présent ne reflète les intérêts des travailleurs et des couches sociales qui leur sont proches. Puisqu’on nous refuse la possibilité de porter à la douma des candidats ouvriers, capables de défendre une position de classe indépendante, seule reste celle d’exprimer au gouvernement bonapartiste une méfiance organisée, en votant “contre tous”.

Appeler à voter “pour n’importe quel parti hormis YR”, cela signifie reconnaitre en ces autres partis une différence politique radicale. Mais est-ce vraiment le cas ?

Nous avons vu quelle position ces partis ont prises lors de la crise. Et maintenant, tandis qu’approche la “deuxième récession” ou en tout cas une stagnation prolongée, pas un des opposants en titre n’a le moindre désir de mobiliser des partisans en masse contre les nouvelles pertes d’emploi et de salaire, ou contre les coupes budgétaires. Ils se sont dans les faits soumis à des mesures semblables dans le passé – et c’est ce qu’ils vont faire à nouveau, en se couvrant des voix qu’ils auront reçues lors des élections.

À eux tous le travail s’avérera difficile pour forcer la baisse du niveau de vie des travailleurs jusqu’à des valeurs “compétitives”. Quelques-uns (YR, LDPR – et Juste Cause, si cette dernière entre à la douma) vont couper les dépenses budgétaires, les salaires et les emplois, tandis que les autres (en grande partie le KPRF, en moindre partie SR) – se contenteront de les critiquer, tout en dispersant et en “purgeant” les mouvements de protestation. Voter pour eux, cela revient à donner carte blanche à un nouveau pillage des travailleurs, c’est-à-dire de vous et nous, de la majorité absolue. Cela revient à accorder un crédit de confiance à l’ensemble de ce système bonapartiste, à accorder une confiance dans la politique du gouvernement.

En effet, il ne reste sur le champ politique plus que des partis soit fondés par des politechnologues du Kremlin, soit existant sur base de leur assentiment. À présent, les travailleurs, les chômeurs et les jeunes ont plus que jamais, et de manière pressante, besoin de leur propre parti politique, qui doit naitre non pas dans les hautes sphères, mais dans les usines, dans les rues et dans les logements étudiants.

Se contenter d’ignorer les élections de manière passive – c’est insuffisant : il faut un boycott actif ! Aller aux urnes pour déchirer nos bulletins de vote, mais tout en organisant en même temps la lutte contre les plans de la douma capitaliste : contre l’attaque sur le niveau de vie de la majorité, contre les coupes du budget social, contre la commercialisation de l’enseignement et de la médecine ! Il est temps de dire à ce gouvernement : « Nos besoins et nos attentes ne se retrouvent pas dans vos bulletins de votes ».

Il nous faut un autre gouvernement – un gouvernement des travailleurs eux-mêmes qui, sur base d’une participation active et d’un soutien de la majorité, pourra conduire à la transformation socialiste – mettre un terme à la crise économique grâce à la collectivisation de l’industrie et des banques, fournir à tous une médecine et un enseignement gratuits et de qualité – et garantir à tous les droits et les libertés démocratiques qui nous sont ôtés aujourd’hui.

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