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L’Autriche après les élections

En mai 2019, le gouvernement autrichien s’est effondré. Cette coalition qui réunissait l’extrême droite (le FPÖ) et le parti conservateur (ÖVP) n’a pas survécu à un scandale de corruption autour du vice-chancelier de l’époque et dirigeant du FPÖ, Heinz-Christian Strache. Sebastian Kurz, arrivé à la tête de l’ÖVP avant les élections de 2017, a orienté son parti vers le populisme de droite du FPÖ tout en essayant préserver un profil sérieux et favorable aux grandes entreprises.

Par Sebastian Kugler, Sozialistische LinksPartei (SLP, CIO-Autriche)

Ces dernières ont forcé Kurz à mettre fin à la coalition ÖVP-FPÖ et à appeler à la tenue d’élections anticipées à l’automne. Il a ensuite perdu un vote de défiance – une première depuis la fondation de la république – ce qui signifiait la mise en place d’un gouvernement technocratique d' »experts ».

Mais cela n’a pas affaibli Kurz à l’approche des élections anticipées. Les couches les plus bourgeoises des partisans du FPÖ se sont tournées vers l’ÖVP, désormais quasiment aussi raciste que le FPÖ mais plus « sérieux », tandis qu’il n’y a pas eu d’opposition sérieuse de la part du mouvement syndical et de la gauche. L’ÖVP a donc remporté une victoire décisive. Kurz a remporté 37 % des voix en bénéficiant d’une confortable et historique marge de 15 % sur le deuxième parti.

Mais cela rend la formation d’un nouveau gouvernement encore plus compliquée. L’aile ouvertement pro-big business du FPÖ, regroupée autour de Norbert Hofer, souhaite poursuivre la coalition et son programme politique pour les super riches même si les pertes électorales du FPÖ s’élèvent à 10%. Mais Hofer a dû céder à la pression d’autres forces au sein de son parti, autour d’Herbert Kickl, qui souhaitent que le parti d’extrême droite se refasse une santé dans l’opposition.

Kurz a ouvertement défendu la poursuite de la politique du dernier gouvernement. Il regrette toutefois que « le FPÖ ne soit pas à la hauteur ». En ce sens, Kurz fait écho à l’atmosphère qui domine au sein des principales grandes entreprises autrichiennes. Ces dernières se sont félicitées des coupes budgétaires et des attaques brutales contre les droits des travailleurs du dernier gouvernement ainsi que de son offensive idéologique nationaliste.

Théoriquement, Kurz pourrait entrer en coalition avec le SPÖ « social-démocrate » arrivé en deuxième position. Mais les 22% obtenus par le SPÖ marquent un nouveau plancher historique pour ce parti. Son déclin semble irréversible et une nouvelle crise est à l’œuvre en son sein. Certains de ses membres appellent à une « refondation » et à un « retour aux sources » de la social-démocratie. Mais ces appels manquent d’une base sérieuse prête à agir avec un programme qui défie l’appareil du parti. Il y a de grandes chances que cela ne soit qu’une tempête dans un verre d’eau, comme cela fut le cas lors des dernières crises de cette sorte.

Le SPÖ serait prêt à entrer au gouvernement, même au prix d’une nouvelle descente aux enfers électorale. Cette force politique est celle qui incarne le plus la « stabilité politique » de l’Etat bourgeois. N’ayant pas de racines historiques au sein d’une faction précise des capitalistes, il se considère comme la représentation politique idéale du capital national dans son ensemble, comme le parti de l’État. Pour le bien de la « stabilité », il est prêt à se sacrifier, à l’instar de l’Allemagne où le SPD est entré dans une coalition en sachant pertinemment que cela aurait un coût. Mais puisque Kurz a conçu l’ensemble de son projet politique en se différenciant du SPÖ, s’allier à lui pour former un gouvernement ressemblerait à un désaveu.

La coalition FPÖ-ÖVP est arrivée au pouvoir pour mettre fin à la lenteur des gouvernements traditionnels de l’ÖVP et du SPÖ. La base du pouvoir du SPÖ repose sur un « partenariat social » institutionnalisé entre syndicats et capital. Ce parti s’est avéré être un allié fiable pour la politique d’austérité, pour autant que cette dernière ne sape pas la base matérielle du pouvoir de la direction du SPÖ ni la stabilité politique de l’Etat.

Cela a mis certaines limites à la rapidité et à l’intensité de l’austérité et a nourri les souhaits d’un gouvernement reposant sur la  » doctrine du choc » pour que l’offensive antisociale passe à un autre niveau. Le dernier gouvernement s’y est employé, en instaurant la journée des 12 heures (il est désormais légal de travailler plus d’heures supplémentaires, jusqu’à 12 heures par jour soit 60 heures par semaine) et en restructurant l’assurance maladie publique dans le but d' »économiser de l’argent » (c’est-à-dire de réduire la prestation de service). Mais il a également démontré son incapacité à garantir la stabilité. Il semble maintenant que le capital préfère affronter la prochaine crise économique avec un gouvernement moins audacieux, mais plus fiable.

La vague verte

Le parti vert, après avoir été expulsé du Parlement lors des élections de 2017, a célébré son retour triomphal avec un des meilleurs résultats pour un parti vert en Europe à ce jour. Cependant, ce succès n’est pas tant le fait des Verts que d’un facteur externe : le mouvement mondial pour le climat, qui a suscité une large prise de conscience sur les questions environnementales. Même si la politique concrète du parti – qui était encore représenté dans de nombreuses collectivités locales et régionales – n’est en aucun cas vraiment « verte », elle a été considérée comme le choix logique de beaucoup de ceux qui ont été influencés ou actifs dans le mouvement. Un facteur était que l’aspiration à une opposition de gauche a été projetée sur le parti « manquant » au Parlement puisque le SPÖ ne prétendait même pas en être une.

Un gouvernement ÖVP-vert serait favorablement accueilli par différentes couches de la société. Certains pourraient même penser que les Verts pourraient quelque peu « dompter » les conservateurs. Ces illusions pourraient être nourries par la flexibilité de Kurz sur certains terrains. Kurz est un caméléon néolibéral : il a déjà essayé de se faire passer comme un progressiste sur les questions de migration et de genre, puis a complètement changé de position. Un tel gouvernement ne copierait pas la politique hardcore d’austérité ouvertement raciste de son prédécesseur, mais il ne reviendrait pas non plus sur aucune des coupes budgétaires de la dernière période. Bien au contraire.

Ce gouvernement entrera en fonction dans le cadre d’un capitalisme entré en période de turbulences de plus en plus aiguës. Et il devra servir les intérêts du capital. Compte tenu de la forte dépendance de l’économie autrichienne à l’égard des exportations, tout particulièrement vers l’Allemagne, cela se traduira par une baisse des coûts de production pour rester compétitif sur les marchés internationaux. Parallèlement, la crise à venir va accroître la nécessité d’un certain type d’intervention de l’État. Non pas dans le sens de mesures keynésiennes anticycliques visant à stimuler la consommation, il s’agira plutôt de plans de sauvetage pour les entreprises et de plans de relance pour certaines pans de l’industrie autrichienne hautement spécialisées dans certains domaines afin de leur donner un avantage commercial. Il pourrait même s’agir d’investissements dans les énergies « vertes », mais pas d’une nature suffisante pour assurer une véritable transition vers les énergies renouvelables.

Les résultats électoraux ne sont qu’un instantané des développements en cours. Ils n’ont pas reflété la prise de conscience croissante selon laquelle l’establishment politique ne résoudra pas ni la crise climatique, ni la crise sociale. Ces dernières années, nous avons assisté à la renaissance de grèves dans le secteur de la métallurgie et chez les cheminots. Dans le secteur social, des grèves éclatent depuis deux années consécutives, ce qui rend les choses très difficiles à contrôler pour la bureaucratie syndicale. Les infirmières ont commencé à s’organiser de façon indépendante pour arracher de meilleures conditions de travail et mettre leurs dirigeants syndicaux au pied du mur. Des milliers de personnes ont participé aux manifestations hebdomadaires contre le gouvernement précédent au cours de l’année écoulée. 120.000 personnes ont manifesté le même jour contre les 12 heures de travail. C’était à l’époque la plus grande mobilisation que l’Autriche ait connue depuis des décennies, mais ce nombre a été dépassé par les 150.000 manifestants de la 3e journée de grève internationale pour le climat de septembre dernier.

Nous avons besoin d’une alternative de gauche combative

Le désir d’un nouveau parti de gauche devient de plus en plus concret, tout particulièrement parmi les activistes. C’est un pas dans la bonne direction et nous nous en félicitons. Mais il ne suffit pas de proclamer la nécessité d’un nouveau parti des travailleurs : nous devons montrer comment une telle force peut être construite. A l’approche de plusieurs élections régionales, les luttes et mouvements mentionnés ci-dessus doivent constituer le point de départ de la gauche pour développer une alternative viable sur le terrain électoral. Cela implique de rompre avec la tradition de vagues alliances électorales de gauche conclues bureaucratiquement dans les coulisses autour du vieux parti communiste KPÖ.

Si les activistes des divers mouvements de lutte et les groupes politiques qui y ont joué un rôle constructif formaient des alliances pour les prochaines élections, cela pourrait représenter un pas dans la direction d’un nouveau parti des travailleurs, même sans bénéficier d’un grand succès électoral au début. L’intensification des luttes syndicales ainsi que les syndicalistes et délégués syndicaux combattifs qui s’organisent aux côtés de la bureaucratie syndicale, et parfois contre elle, pourraient affaiblir celle-ci et faire place à une nouvelle couche de syndicalistes militants prêts à mettre fin à la mainmise suffocante du SPÖ sur les syndicats.

Le Sozialistische LinksPartei (section autrichienne du CIO) s’est présenté aux dernières élections dans l’État de Haute-Autriche, non pas en ayant l’illusion de pouvoir entrer au Parlement, mais dans l’objectif d’utiliser le caractère politisé de la période électorale afin de défendre un programme socialiste et de nous renforcer. Avec plusieurs nouveaux membres et un profil plus fort, l’effort sera payant. Dans la rue, sur les lieux de travail et sur les bulletins de vote, le Sozialistische LinksPartei s’impliquera dans les mois à venir pour construire une alternative ouvrière au prochain gouvernement des riches, quel qu’il soit.