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Grève climatique mondiale. Quelle doit être la suite du mouvement ?

Cartoon de Naor Kapulnik

L’année scolaire 2018-2019 a été marquée par les grèves climatiques de la jeunesse qui ont ébranlé le monde. Ce mouvement a été lancé par Greta Thunberg, une élève suédoise de 15 ans, qui a séché les cours pour aller protester devant le parlement de son pays et exiger que le gouvernement traite le changement climatique comme une crise, et agisse en conséquence. La Suède venait en effet de connaitre l’été le plus chaud de son histoire, et plus de 60 incendies de forêt.

Par Eleni Mitsou, Xekínima (CIO-Grèce)

La grève de Greta a inspiré des centaines de milliers d’élèves dans le monde entier. Des grèves et des manifestations climatiques hebdomadaires ont éclaté de l’Australie au Canada en passant par l’Allemagne, la Belgique, l’Angleterre, etc. Au plus fort du mouvement, il y a eu les deux journées de grèves et de marches mondiales pour le climat, en mars et en mai, auxquelles ont participé plus d’un million d’élèves et de jeunes dans 128 pays du monde.

Alors que de nouvelles grèves et marches mondiales pour le climat sont prévues entre le 20 et le 27 septembre, la question qui se pose est : comment ce mouvement peut-il avancer, se développer et atteindre ses objectifs ?

Dans quel camp sont nos dirigeants ?

Sous la pression du mouvement pour le climat, les gouvernements britannique, français, canadien et irlandais ont déclaré une « urgence climatique ». Cependant, ils n’ont pris aucune mesure concrète pour lutter contre le réchauffement de la planète et les changements climatiques qui en découlent. Au contraire, ils continuent de donner 28 milliards de dollars par an à l’industrie des hydrocarbures, tant au pays qu’à l’étranger, sous la forme de subventions, de réductions d’impôt et d’autres aides financières.

Un certain nombre de directeurs de multinationales, qui ont formé un groupe appelé la « B Team », prétendent également soutenir les grèves pour le climat et travailler sur des solutions et politiques durables dans leurs entreprises. Cependant, si l’on examine de plus près les propositions et les politiques « durables » de ces grands patrons, on s’aperçoit qu’il s’agit soit de pseudo-solutions, soit d’un simple « greenwashing ».

Par exemple, Sir Richard Branson, le cofondateur de la « B Team » et propriétaire du groupe Virgin, a déclaré que Virgin Airlines utilise des biocarburants dans un certain nombre de vols. Cependant, les biocarburants ne sont ni une solution écologique, ni une solution durable. Il y a un an, le même Sir Branson célébrait l’utilisation sur un vol commercial d’un autre type de kérosène prétendument « durable ». Encore une fois, le carburant ne provenait pas de sources d’énergie renouvelables, de la technologie de l’hydrogène ou de toute autre technologie écologique, mais de « gaz industriels recyclés riches en carbone ». Virgin affirme que le carburant produit par le recyclage des gaz industriels émet beaucoup moins de gaz à effet de serre. Bien que cela reste à prouver par des scientifiques qui ne travaillent pas pour Virgin, il est clair qu’il est toujours question de combustible fossile, que le processus de « recyclage » ne rend pas plus « vert ».

On ne peut pas faire confiance aux grands patrons et aux politiciens des partis pro-capitalistes qui prétendent être du côté du mouvement. Depuis le début des années 1960, les scientifiques mettent en garde contre les effets des émissions de gaz à effet de serre sur la planète. Cependant, le premier sommet sur le climat, à Genève, n’a eu lieu que près de 20 ans plus tard, en 1979 ! C’est à peu près au même moment que les grandes entreprises pétrolières comme Exxon sont arrivées à la conclusion que la combustion de combustibles fossiles affecte le climat de la Terre et que dans les décennies à venir, la température allait augmenter de +1 à +2 °C. Quarante ans plus tard, les gouvernements du monde entier n’ont toujours pas pris la moindre mesure substantielle pour arrêter ou du moins ralentir le réchauffement planétaire et le changement climatique.

Face à une crise climatique qui menace la vie sur terre telle que nous la connaissons, les gouvernements capitalistes ne sont toujours pas prêts à prendre les mesures radicales qui s’imposent pour faire face au réchauffement climatique. La raison en est qu’ils ne sont pas prêts à entrer en conflit avec certains des « membres » les plus éminents de la classe dont ils représentent les intérêts, à savoir les grandes sociétés pétrolières, gazières et charbonnières et d’autres industries qui dépendent absolument du pétrole et du gaz pour leurs produits et leurs profits, telles que l’industrie plastique.

L’industrie des combustibles fossiles produit 86 % de l’énergie de la planète (électricité, chauffage, combustibles, etc.) et, selon l’une des dernières études du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), « l’utilisation des énergies fossiles est responsable d’environ 85 % des émissions anthropiques de CO2 produites chaque année ». Il n’y a donc pas d’autre moyen d’enrayer le réchauffement de la planète et les changements climatiques que de cesser d’extraire et de bruler du pétrole, du gaz et du charbon et de se tourner vers les sources d’énergie renouvelables et d’autres technologies véritablement écologiques.

Renforcer le mouvement de grève de la jeunesse pour le climat

Les grèves climatiques doivent donc se poursuivre et s’amplifier, tant du point de vue du nombre de jeunes qui y participent et du nombre de pays où elles ont lieu, que du point de vue de leur extension vers des grèves des travailleurs, notamment des grèves générales capables de paralyser la production capitaliste et de menacer les profits des élites capitalistes. Et, bien sûr, ces actions de grève doivent être organisées de façon plus démocratique et plus efficace.

Les médias sociaux et les initiatives personnelles ont largement contribué à construire ce mouvement et à organiser les journées de grève mondiale, mais ils ont aussi ouvert la voie aux « leaders » autoproclamés, qui se font souvent concurrence les uns les autres. Pareil fonctionnement empêche aussi de mener un véritable débat sur les revendications à présenter au nom du mouvement, puisque n’importe qui est libre de parler en notre nom, et laisse de la place aux représentants des multinationales et des partis pro-capitalistes, qui n’ont pas honte de se joindre à nos actions, prétendant soutenir le mouvement et sa cause.

Si des réunions sur le climat se tenaient dans toutes les écoles chaque semaine ou chaque mois, et si chaque école élisait un comité ou un groupe de représentants pour discuter des revendications, et pour planifier et coordonner les actions de grève avec les comités des autres écoles, ce serait un grand pas vers une organisation plus efficace et plus démocratique du mouvement, pour mobiliser encore plus de monde. De plus, si les comités de jeunes se coordonnaient de la même manière avec des comités de travailleurs élus sur le lieu de travail ou dans les quartiers, on pourrait voir l’émergence d’un mouvement extrêmement puissant unissant les jeunes et la classe des travailleurs.

Les élèves ne peuvent à eux seuls contraindre les capitalistes qui contrôlent l’économie et prennent toutes les décisions politiques à prendre les mesures radicales coordonnées qui s’imposent à l’échelle mondiale pour sauver la planète.

Le mouvement pour le climat peut croître en nombre et en force en s’associant à d’autres mouvements et luttes pour l’environnement implantés « localement », comme la lutte contre l’extraction du lignite (charbon) en Allemagne, contre les mines d’or hyperpolluantes en Grèce, en Turquie et en Roumanie, contre l’extraction des gaz de schiste, contre le forage en haute mer, contre les nouveaux oléoducs au Canada, en Angleterre, aux Etats-Unis et ailleurs. Il est également important d’agir de concert avec les peuples autochtones des Amériques qui se battent pour préserver leurs terres et leurs réserves d’eau, ou contre la destruction de la forêt en Indonésie, au Brésil et en Afrique, comme la lutte menée contre Shell par le peuple Ogoni au Nigeria.

Il faut également nouer des liens en vue d’actions communes avec d’autres campagnes et mouvements tels que le mouvement mondial de lutte pour les droits des femmes (qui a organisé des mobilisations incroyables ces dernières années et remporté un certain nombre d’importantes victoires), le mouvement pour les droits des LGBTQ+, et le mouvement antiraciste et antifasciste – n’oublions pas que les partis et groupes d’extrême-droite nient pratiquement tous la réalité du changement climatique ou, dans le meilleur cas, nient le fait que le changement climatique soit causé par les émissions de gaz à effet de serre provoquées par l’homme.

Plus important encore, les grèves des jeunes pour le climat doivent être associées au mouvement des travailleurs et travailler à un mouvement unifié et consolidé des travailleurs et des jeunes. Les grèves des travailleurs ont le pouvoir de renverser les gouvernements, d’imposer des changements radicaux dans la société et, sous certaines conditions, de provoquer des révolutions. Ils ont ce pouvoir parce que les travailleurs sont ceux qui produisent tous les biens et services de la société : ce sont eux qui produisent toutes les richesses, y compris les profits qui font les riches.

Construire un tel mouvement ne sera pas une tâche facile. À une époque où la grande majorité des dirigeants syndicaux ont atteint un nouveau niveau de bureaucratie et de dégénérescence et n’appellent même pas à faire grève pour lutter contre les licenciements, les fermetures d’entreprise, les réductions de salaires ou les mauvaises conditions de travail, il est très peu probable qu’ils appellent à une action réelle sur l’environnement. La majorité des responsables syndicaux ferment les yeux sur le mouvement de grève pour le climat et, dans les rares cas où ils le soutiennent en parole, ils ne sont pas prêts à prendre l’initiative. Par exemple, Verdi, qui est le syndicat allemand des travailleurs des services, fort de 2 millions de membres, en cherchant à se présenter comme luttant contre le changement climatique, a appelé ses membres à se joindre, s’ils le pouvaient, aux grèves pour le climat, mais tout en indiquant clairement qu’il n’appellerait pas à une grève officielle.

Ainsi, là où les syndicats sont contrôlés par des directions bureaucratiques et dégénérées, les militants environnementaux doivent s’adresser à la base syndicale, aux délégués et aux larges fronts de gauche, pour les rallier au mouvement de grève pour le climat et essayer de créer des comités de grève dans les syndicats qui organiseront la base et feront pression sur les directions syndicales pour lutter activement contre le changement climatique. D’ailleurs, cela renforcera du même coup la capacité de résistance des travailleurs face à toutes les attaques contre leurs droits, leur salaire et leur emploi.

Les luttes pour l’environnement et les luttes des travailleurs ne sont pas opposées l’une à l’autre. Dans de nombreux pays, les capitalistes et les bureaucrates syndicaux s’opposent à ces deux formes de lutte, en les divisant. Ils affirment qu’une politique environnementale, la transition des énergies fossiles à l’énergie verte, etc. mèneront forcément à des pertes d’emplois et à une hausse des taxes.

Cependant, si les syndicats et les comités des travailleurs, des jeunes, des communautés locales, etc. élus démocratiquement prenaient le contrôle du processus de transition à une économie verte et durable, ils pourraient garantir qu’aucun emploi ne serait perdu, que les travailleurs seraient au besoin réorientés vers d’autres secteurs de l’économie, sans perdre leur salaire au cours de ce processus de transition. D’ailleurs, dans de nombreux cas, le passage aux technologies vertes est justement la solution idéale pour garantir l’emploi des travailleurs. Prenons l’exemple des travailleurs du chantier naval emblématique Harland & Wolff en Irlande du Nord, qui luttent pour sauver leur emploi : ces travailleurs exigent que le gouvernement nationalise le chantier naval pour sauver son avenir. Ils expliquent qu’avec leur savoir-faire et leur équipement, ils pourraient produire des éoliennes pour jouer un rôle important dans la transition de l’Irlande vers l’énergie verte et une économie verte.

Se battre pour l’avenir

L’ONU a averti que nous ne disposons que d’à peine dix ans pour prendre les mesures qui s’imposent pour maintenir l’augmentation de la température mondiale à 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle entre 2030 et 2052.

Si nous parvenons à maintenir l’augmentation de la température mondiale à 1,5 °C, la prochaine génération aura encore la possibilité de revenir à « l’Holocène » – l’ère de l’homme moderne – ou du moins à une époque proche de celle-ci – l’ère où la civilisation humaine s’est développée, et qu’elle risque à présent de quitter. Certes, une hausse de température de plus de 1,5 °C ne signifiera pas la fin de la vie sur Terre. Mais elle signifiera bel et bien la fin de la vie sur Terre telle que nous la connaissons. La vie de centaines de millions, voire de milliards de personnes sera gravement menacée, des millions d’espèces vivantes seront perdues et une grande partie de notre planète deviendra inhabitable.

Les jeunes et les travailleurs, les mouvements de lutte pour l’environnement, pour les droits des femmes, pour les droits des LGBTQ+ et antifasciste doivent lutter ensemble contre le réchauffement climatique et le changement climatique. Et nous devons être conscients qu’il s’agit d’un combat qui remet en question le système capitaliste lui-même, parce que les mesures et les actions nécessaires pour sauver la planète sont incompatibles avec le fonctionnement de ce système.

  • La consommation d’énergie fossile est responsable d’environ 85 % des émissions anthropiques de CO2 produites chaque année. Nous devons mettre fin à la combustion d’hydrocarbures pour la production d’énergie et de plastique au cours des prochaines années et nous tourner radicalement vers des technologies qui utilisent des sources d’énergie renouvelables (vent, soleil, vagues, etc.) et l’hydrogène. La technologie pour ce faire est disponible. Ce qui manque au système, c’est la volonté politique de faire la transition.
  • L’industrie des combustibles fossiles et ses produits sont responsables de 91 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre industrielles et d’environ 70 % des émissions de gaz à effet de serre liées à l’activité humaine. Une centaine de multinationales seulement sont responsables à l’échelle mondiale d’environ 71 % des émissions industrielles de gaz à effet de serre et de la moitié des émissions sur la planète liées à l’activité humaine ! Aucune d’entre elles n’abandonnera volontiers les bases sur lesquelles ses profits prospèrent. Nous devons donc faire en sorte que ces entreprises deviennent la propriété de la collectivité pour être contrôlées par elle, en utilisant leurs richesses pour les convertir, sans perte d’emplois, en entreprises qui produiront de l’énergie et du carburant provenant de sources d’énergie renouvelables et de la technologie de l’hydrogène, et pour planifier la production énergétique en fonction des besoins sociaux et non des profits capitalistes.
  • Un très petit nombre d’entreprises contrôlent la grande majorité de la production et du commerce des denrées alimentaires dans le monde. Ces multinationales sont responsables de 75 % de la déforestation dans le monde (qui représente 15 à 20 % des émissions de CO2), de la destruction d’autres écosystèmes précieux et de l’utilisation massive de produits agrochimiques qui affectent la nature et notre santé. L’alimentation et l’agro-industrie sont également les deuxièmes plus importantes sources d’émissions d’autres gaz à effet de serre, tels que le méthane (56 %). Elles sont responsables de 19 à 29 % des émissions totales de gaz à effet de serre liées à l’activité humaine. Nous devons arracher ces entreprises des mains des capitalistes, arrêter la déforestation, organiser un programme de reforestation massive à l’échelle mondiale et planifier la production alimentaire de manière durable et respectueuse de l’environnement, ce qui implique de cultiver davantage notre nourriture localement, en utilisant des variétés traditionnelles de semences et de bétail, et de (re)sensibiliser la population au problème de la consommation excessive de viande et de ses effets négatifs tant sur l’environnement que sur la santé personnelle.
  • Nous devons mettre en œuvre un plan d’investissement public de masse pour construire des logements et moderniser les logements actuels, assurer un service gratuit et efficace de recyclage et de réparation de nos biens plutôt que d’incinérer les déchets et/ou de les envoyer pourrir dans des pays pauvres. Toutes ces mesures seraient plus qu’abordables si les richesses que nous produisons tous n’étaient pas accaparées par une petite élite qui contrôle l’économie et l’élite politique.
  • Toutes ces actions, ainsi que celles qui sont nécessaires pour réparer les dommages environnementaux infligés aux écosystèmes, pourraient créer des millions de nouveaux emplois décents. Les travailleurs des industries et des secteurs touchés par la transition écologique doivent se voir garantir des emplois et une reconversion sans perte de salaire. Investir dans les énergies renouvelables crée beaucoup plus d’emplois : pour chaque emploi créé par un investissement dans les énergies fossiles, le même montant produit 5 à 7 emplois « verts ».
  • Nous avons besoin d’une forte hausse du financement public de la recherche scientifique démocratique et indépendante pour mieux comprendre et combattre le changement climatique, pour développer davantage les technologies de production et de stockage de l’énergie verte, pour développer davantage les matériaux respectueux de l’environnement (par exemple les matériaux qui remplaceront le plastique, tels que le béton écologique et autres matériaux de construction), etc. L’argent du gouvernement qui est actuellement dépensé en subventions, en allègements fiscaux et en mesures incitatives pour les entreprises de combustibles fossiles devrait être consacré à la recherche. Il n’est pas nécessaire de souligner que les résultats de cette recherche doivent appartenir à l’ensemble de la société et être utilisés pour le bien commun : ils ne devraient pas pouvoir être achetés, brevetés et utilisés à des fins lucratives par les multinationales.
  • C’est NOTRE planète : nous devons donc planifier et gérer démocratiquement l’économie, avec pour principe de base le droit de chacun à une vie exempte de pauvreté, d’oppression et de destruction ; une économie fondée sur la durabilité pour assurer que nous ayons tous un avenir sur cette planète. Combattre le capitalisme pour le remplacer par une société aspirant à satisfaire les besoins des gens et non les profits des entreprises, une société qui respecte l’environnement au lieu de le détruire, dirigée par une vraie démocratie et non par les multinationales qui contrôlent notre l’économie et notre vie politique : une société socialiste démocratique !