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Réunion du Comité exécutif international du CIO : Résolution sur la crise économique mondiale

Nous approchons rapidement d’un tournant décisif dans les relations mondiales, avec un ralentissement de l’économie mondiale qui laisse de plus en plus présager une récession plus profonde, y compris la possibilité d’un krach financier de type 2008-09. Un tel développement trouverait le capitalisme beaucoup moins prêt à réagir qu’il ne l’était il y a dix ans. Elle pourrait temporairement couper court aux luttes de la classe ouvrière dans certains pays tout en conduisant à des crises aiguës et même à des situations pré-révolutionnaires dans d’autres.

Dans la plupart des pays, la classe ouvrière n’était pas préparée à la crise de 2008. C’est moins vrai cette fois-ci, bien que la classe ouvrière reste globalement faible et que les effets de l’effondrement du stalinisme persistent sur la conscience. Cette brève déclaration décrira le développement de la crise économique et les effets probables qu’elle aura sur la conscience de la classe ouvrière.

La principale cause immédiate du ralentissement actuel est probablement l’effet du conflit commercial croissant sur une économie mondiale déjà fragile, avec une accumulation massive de dettes. Le commerce mondial ralentit rapidement. La croissance annuelle du commerce mondial est tombée de 5,5% en 2017 à 2,1% cette année selon l’OCDE. Ceci peut être comparé à une croissance moyenne du commerce mondial de 7% entre 1987 et 2007. Un facteur important de cette décélération est l’incertitude créée par Trump, qui utilise la menace des tarifs douaniers comme une arme et en fait un outil clé de sa politique étrangère nationaliste. Le conflit entre Trump et la Chine a déjà de graves répercussions, les dernières données montrant que les exportations américaines vers la Chine ont chuté de 31,4 % par rapport à l’année précédente, tandis que les exportations chinoises vers les États-Unis ont diminué de 7,8 %.

Il est également frappant de constater que les Investissements Directs Etrangers (IDE) ont chuté de 3% au niveau mondial l’année dernière, à leur plus bas niveau depuis la crise financière. Le déclin de l’IDE, marque de fabrique de la mondialisation, est en soi une indication du renversement partiel de la mondialisation que nous avons décrit, et que the Economist a qualifié de « slowbalization ».

Dans de précédents documents, nous avons énuméré certains des indicateurs montrant un ralentissement de l’économie mondiale et nous avons également expliqué comment les conflits commerciaux en cours, en particulier entre les États-Unis et la Chine, contribuent directement à accélérer ce processus. En avril, le Fonds Monétaire International prévoyait un ralentissement de la croissance pour 70 % de l’économie mondiale en 2019. De nombreux commentateurs parlent maintenant d’une récession mondiale qui commencera avant la fin de cette année. Cela se caractérise par une croissance mondiale inférieure à 2,5 % par an, la « vitesse de décrochage » de l’économie mondiale. En juin, la Banque Mondiale a révisé à la baisse sa prévision de croissance pour 2019, la faisant passer de 2,9 % à 2,6 %.

Un autre indicateur clé est l’Indice des Directeurs d’Achat (Purchasing Manager Index, PMI) qui mesure l’activité du secteur manufacturier et des services. Toute mesure PMI inférieure à 50 indique une contraction. L’industrie manufacturière mondiale se rapproche déjà de la cinquantaine, mais les services, qui représentent les deux tiers de l’activité économique mondiale, redescendent également vers les niveaux observés pour la dernière fois lors de la mini récession en 2015-6.

Comment la crise se développe-t-elle ?

Pour avoir une vision plus claire de la situation, il vaut la peine d’examiner comment ce processus se déroule dans les régions et les pays clés.

L’économie chinoise a connu un ralentissement rapide en 2018, sa plus faible croissance en 28 ans. La production industrielle est en baisse et le chômage augmente, y compris dans le secteur de la technologie. Selon la Banque Mondiale, la croissance du PIB pour 2019 devrait être de 6,2 %, contre 6,6 % en 2018, mais le niveau réel est probablement inférieur ou égal à 3-4 %. Les entreprises internationales se retirent de l’investissement en Chine à cause de l’incertitude liée à la guerre commerciale avec les États-Unis, mais les entreprises manufacturières ont également transféré leurs activités en Asie du Sud-Est au cours de la dernière période en raison de la hausse des coûts de main-d’œuvre en Chine.

La reprise de l’économie étasunienne sera bientôt la plus longue jamais enregistrée, bien que les avantages de la reprise aient profité en très grande majorité aux riches. Les États-Unis sont donc déjà plus que murs pour une récession, et il y a en effet de plus en plus de signes de ralentissement. L’indice PMI manufacturier américain est tombé à 50,6 en mai, son plus bas niveau depuis août 2009. Après une croissance globale de 3,1 % au premier trimestre de 2019, due à des facteurs temporaires, un modèle prévisionnel (GDPNow de Atlanta Fed) estime la croissance au deuxième trimestre à 1,3 %. En réalité, il y a des faiblesses dans de nombreux secteurs clés de l’économie, y compris le secteur manufacturier, le marché de l’habitation et les dépenses de consommation.

En un sens, la capacité de Trump à utiliser le commerce comme une arme – en menaçant les chaînes d’approvisionnement mondiales – montre l’influence que l’impérialisme américain a toujours. La guerre commerciale avec la Chine a clairement créé de sérieuses difficultés pour le régime de Xi Jingping, de même que le ralentissement général de l’économie et les développements à Hong Kong. Les États-Unis ont également profité de la force relative du dollar comme « monnaie de réserve » mondiale pour menacer les entreprises et les banques – par exemple celles qui font affaire avec l’Iran – d’être exclues du système de paiement en dollars. Il s’agit là d’une menace sérieuse étant donné que, comme le souligne the Economist, « environ 88 % des échanges de devises utilisent des billets verts ». Nous voyons aussi des tentatives pour contrer cette domination du dollar avec, par exemple, la Russie qui fait de plus en plus de commerce en euros ou même en roubles et – à une échelle beaucoup plus faible et aussi avec un fort élément spéculatif – l’augmentation des cryptomonnaies et des projets comme Libra, cryptomonnaie initiée par Facebook, qui peuvent contourner les restrictions des Etats.

Mais si les États-Unis sont capables de faire mal, ils se heurtent aussi à une résistance plus forte qu’auparavant de la part de leurs concurrents. Par exemple, en réponse à la menace qui pèse sur les banques européennes faisant affaire avec l’Iran, l’UE a conçu un système de troc pour le commerce avec Téhéran. Et il est clair que les guerres commerciales auront des répercussions économiques aux États-Unis et qu’elles entraîneront une baisse des profits de nombreuses entreprises qui dépendent des importations chinoises, une hausse des coûts de consommation, et peut-être un nombre important de suppressions d’emplois.

Reflétant la détérioration de la situation aux États-Unis, la Réserve Fédérale indique qu’elle est susceptible de baisser les taux d’intérêt cette année après les avoir lentement augmentés pendant plusieurs années et avoir d’abord résisté aux demandes de Trump de les réduire. Trump avait jeté de l’essence sur une l’économie en surchauffe avec ses réductions d’impôt de 2017, mais les effets de stimulation de la croissance sont maintenant presque disparus. Il a été affirmé que les réductions d’impôt donneraient aux entreprises plus d’argent pour investir dans l’expansion de leurs activités, mais il n’est pas surprenant que la majeure partie de cet argent ait été utilisée pour le rachat d’actions.

Pendant ce temps, la zone euro a évité de justesse d’entrer en récession pour la troisième fois en dix ans, mais il est clair que des chocs externes aussi bien qu’internes pourraient la faire basculer. La Banque mondiale a abaissé sa projection de croissance de la zone euro pour 2019 de 1,4 % à 1,2 %. Dans son récent rapport semestriel, la Banque a déclaré que  » la situation économique dans la zone euro s’est rapidement détériorée depuis la mi-2018, en particulier dans le secteur manufacturier « . Le secteur manufacturier dans l’ensemble de la zone euro s’est contracté pour le quatrième mois consécutif en mai de cette année. Le PMI manufacturier en mai était à 47,7. Les investissements sont faibles et les commentateurs bourgeois soulignent que le « vieux continent » est à la traîne en matière d’innovations et de nouvelles technologies. Une crise imminente menace à la fois l’euro et l’UE sous sa forme actuelle alors que les intérêts nationaux entrent de plus en plus en conflit et que les politiciens nationalistes désignent l’UE comme une cause de la crise.

L’Allemagne, première économie industrielle et premier exportateur de la zone euro, a connu une contraction de 1,9% de la production industrielle en avril. Les perspectives de croissance sont inférieures à 1% pour 2019. Les commandes de produits manufacturés ont diminué de 2,2 % en mai sur une base mensuelle et de 8,6 % sur une base annuelle. Cette baisse a été beaucoup plus importante que celle de 0,3 % prévue par des économistes qui ont participé à une enquête du Wall Street Journal. Le secteur crucial de l’automobile a été particulièrement touché. Les ventes de Volkswagon en Chine ont baissé de 7 % de janvier à mai. Un rapport du Center for Automotive Research d’Allemagne prévoit une baisse des ventes mondiales d’automobiles de quatre millions en 2019. Le rapport de l’auteur, Ferdinand Dudenhoffer, souligne que « Globalement, c’est deux fois plus qu’en pleine crise financière mondiale ». (Forbes, 12/6/19) Son analyse ne tient pas compte des effets possibles du Brexit ou des tarifs américains sur l’industrie automobile européenne.

Draghi, le président sortant de la BCE, envisage déjà de prendre des mesures sérieuses dans les mois à venir. Par exemple, la banque pourrait augmenter le taux d’intérêt dit négatif sur les dépôts des banques commerciales à la banque centrale. Il s’agit en fait d’une « pénalité sur les dépôts et d’un moyen de pousser les banques à mettre l’argent au service de l’économie » (New York Times, 19/6/19). La BCE se prépare également à développer à nouveau l’assouplissement quantitatif, imprimant de fait de la monnaie à très grande échelle, pour stimuler l’économie. Cette politique d’argent facile devrait être poursuivie par la prochaine directrice de la BCE, Christine Lagarde, et augmentera encore l’encours déjà important des dettes en Europe.

Même si on en discute moins, le Japon reste la troisième plus grande économie nationale au monde. Malgré des mesures de relance agressives, dont des déficits publics massifs (le ratio dette/PIB est le plus élevé du monde), l’économie « se détériore » selon le gouvernement, pour la première fois en six ans. En fait, la Banque Mondiale prévoyant une croissance de 0,8 %, la position du Japon est encore plus faible qu’en UE.

Même l’Australie, avec un record de 28 ans d’expansion économique, est maintenant confrontée à la possibilité réelle d’une récession.

La situation dans les économies « en développement » est encore plus grave. Les derniers chiffres indiquent que la Russie est en récession depuis deux trimestres. Les revenus réels sont en baisse depuis six ans. La Turquie, l’Argentine et le Pakistan sont déjà en récession, tandis que le Brésil et l’Afrique du Sud sont sur le point de le devenir. Dans le cas du Brésil, cela fait suite à une courte reprise après la récession la plus dévastatrice de l’histoire du pays. L’Inde fait exception, la Banque mondiale prévoyant une accélération de la croissance à 7,5 % en 2019/20.

La situation en Turquie est un exemple de la manière dont une crise très aiguë peut se développer rapidement. La croissance alimentée par l’endettement s’est effondrée lorsque les investisseurs internationaux ont commencé à se retirer. Cela a conduit à la dévaluation rapide de la lire, en baisse de plus de 40% par rapport au dollar depuis le début de 2018. L’inflation est maintenant de 19%, les salaires réels chutent rapidement et le chômage est de 14%. Le gouvernement turc et les entreprises privées ont accumulé 328 milliards de dollars de dettes à moyen et long terme, la plupart en dollars. Avec la dépréciation rapide de la lire, la situation pourrait devenir très instable et même explosive. Moody’s a déjà déclassé un certain nombre de banques turques clés. Les effets politiques de la crise, illustrés par l’énorme défaite d’Erdogan et de l’AKP aux élections municipales d’Istanbul, vont se poursuivre.

Ces données des pays capitalistes avancés et des économies en développement donnent une image claire d’un ralentissement simultané dans une grande partie de l’économie mondiale, certains pays étant déjà entrés dans une crise aiguë.

Les causes du ralentissement économique

Nous devons faire la distinction entre les déclencheurs immédiats de la récession à venir et les causes à long terme de la crise structurelle du capitalisme. La cause immédiate de la Grande Récession de 2008-9 a été l’éclatement de la bulle sur le marché des produits dérivés à cause des emprunts « subprime » encouragés par les grandes banques sur le marché immobilier américain. Cela a conduit à l’éclatement d’autres bulles d’actifs.

La principale cause immédiate de la récession actuelle, comme nous l’avons déjà dit, est très probablement l’effet du ralentissement du commerce mondial et du conflit commercial grandissant, qui n’a pas commencé avec Trump mais qui s’est accéléré sous sa direction.

Les problèmes structurels plus profonds auxquels l’économie capitaliste est confrontée remontent à la fin du boom de l’après-guerre, dans les années 70. La principale contradiction de l’économie capitaliste à notre époque peut être caractérisée comme une suraccumulation de capital, une tendance croissante à produire plus de plus-values qu’il n’est rentable d’investir. Cette crise de rentabilité a conduit à la recherche de nouveaux domaines d’investissement, notamment par le biais de la privatisation d’une grande partie du secteur public dans de nombreux pays, y compris les systèmes de retraite, de santé et d’éducation. La crise de la rentabilité a également conduit à une « financiarisation » croissante du système à partir des années 80, avec notamment un rôle toujours plus important des banques et une expansion massive du crédit. Cette situation a entraîné le phénomène d’une croissance alimentée par l’endettement, la dette mondiale représentant désormais trois fois le niveau du PIB mondial.

Et bien sûr, la financiarisation a créé un casino mondial de plus en plus grand. Il y a dix ans, on parlait beaucoup du rôle des « bulles » pleines de capitaux fictifs sur les marchés financiers, dont l’implosion a eu un effet dévastateur sur l’économie réelle. Mais le capitalisme n’a montré aucune capacité à changer son comportement. Littéralement, la solution à la crise financière de 2008-2009 a été de « commencer à gonfler de nouvelles bulles ». Le casino financier mondial est maintenant encore plus grand qu’en 2009. 1,2 quadrillion de dollars sont investis sur les marchés des produits dérivés tandis que la spéculation sur les devises représente 5,3 billions de dollars chaque jour !

Le Capital est toujours à la recherche de nouveaux domaines d’investissement. Actuellement, l’un d’entre eux est le secteur de la technologie, qui semble être une exception à l’échec général des capitalistes à développer les forces de production dans la période passée. Cependant, l’afflux de capitaux dans la technologie n’est pas seulement une tentative de gagner la course internationale à la concurrence, mais a aussi, dans un environnement où tant de capitaux sont à la recherche de débouchés rentables, un caractère spéculatif. Cela peut entraîner la formation de bulles. Le secteur de la technologie sera également affecté par le conflit commercial avec la Chine. D’autres bulles se développent dans de nombreux pays, le capital financier investissant dans le logement (avec des effets sociaux désastreux). Mais dans une période de baisse de la rentabilité, divers secteurs peuvent devenir de nouveaux domaines d’investissement et même des bulles, comme les cryptomonnaies ou encore “l’économie verte ».

Perspectives

Nous ne pouvons pas dire à l’avance quelle sera l’ampleur de la récession à venir et si elle sera comparable à celle de la crise de 2008-09. Si un accord commercial partiel était conclu entre Trump et Xi Jinping, cela pourrait donner un stimulant très temporaire à l’économie mondiale, mais cela ne changerait pas l’orientation générale. Cependant, the Economist avertit explicitement et correctement que « le risque qu’une erreur maladroite [dans le conflit commercial] déclenche une crise financière est élevé ». Il s’agit d’une référence aux mesures de répression prises par les États-Unis contre des entreprises chinoises d’une valeur d’un billion de dollars sur les marchés financiers américains et à d’autres mesures de rétorsion menacées par les deux parties.

Plusieurs facteurs indiquent le danger d’une crise encore plus grave qu’il y a dix ans. Comme nous l’avons souligné, la « boîte à outils » du capitalisme est épuisée, ce qui ne veut pas dire qu’elle est vide. Les mesures drastiques utilisées pour répondre à la crise de 2008-9, dont l’assouplissement quantitatif et les taux d’intérêt négatifs, ont aidé à sauver le système d’une crise encore plus profonde, mais ont créé de nouvelles contradictions. Néanmoins, il semble y avoir peu ou pas de perspective de réponse coordonnée, comme celle qu’Obama a organisée avec l’UE et la Chine pour empêcher un effondrement mondial encore plus profond. Un élément clé de cette réponse a été le programme de relance massif en Chine, qui a entraîné une énorme demande de matières premières en provenance du monde entier. Le programme de relance a à son tour créé une bombe à retardement en Chine, ce qui entrave maintenant la mise en œuvre d’un autre programme de relance de cette envergure.

Cela indique aussi un point plus large : après le krach de 2008-2009, les économies du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), en particulier la Chine, ont agi comme un moteur qui a sorti l’économie capitaliste du trou. Cela n’arrivera certainement pas cette fois-ci.

Encore une fois, il convient de souligner qu’il n’est pas possible de dire de manière concluante quelle sera l’ampleur de la récession à venir, mais la situation générale indique une crise très profonde et non une « mini-récession » comme en 2015-16.

Les effets sur la conscience

L’impact énorme sur la conscience de la crise de 2008-09 se poursuit encore aujourd’hui, avec des politiques d’austérité vicieuses toujours en place dans de nombreux pays capitalistes avancés. Dans la plupart des pays, la « reprise » des dernières années n’a pas entraîné d’augmentation du niveau de vie et les nouveaux emplois sont souvent précaires. Les travailleurs et les jeunes qui ont perdu confiance dans le système et ses institutions ne seront pas surpris par la nouvelle phase de la crise du capitalisme.

Il est certain que dans de nombreux pays, il peut y avoir un « effet d’étourdissement » partiel sur la lutte de classe. Par exemple, si l’économie américaine entre en récession au cours de la prochaine année, elle mettra probablement fin à la vague de grèves autour de la révolte des enseignants aux États-Unis. Mais aux Etats-Unis, nous voyons aussi un soutien massif aux réformes radicales proposées par les « socialistes démocratiques » comme Ocasio Cortez et Bernie Sanders. Il s’agit d’un facteur qui n’existait pas en 2008-2009 et qui résulte de la radicalisation de millions de travailleurs et de jeunes depuis le mouvement Occupy. Ce facteur indique clairement que l’effet étourdissant sera d’une durée plus courte et plus limitée que pendant la Grande Récession et que la colère des masses contre le système se transformera plus rapidement en lutte de masse, y compris de nouvelles étapes vers la reconstruction d’un mouvement ouvrier de lutte. Alors qu’une montée générale de la lutte industrielle pourrait être interrompue pendant un certain temps, la lutte pourrait être canalisée sur le plan politique en termes d’élections, d’organisation politique et de lutte de masse sur les questions politiques et sociales. Tôt ou tard, il y aura une reprise de nouvelles étapes vers la reconstruction d’un mouvement ouvrier de lutte et une croissance de l’action syndicale.

Dans une telle situation, des revendications beaucoup plus audacieuses, y compris en matière d’appropriation publique des secteurs clés de l’économie, peuvent commencer à se faire entendre beaucoup plus largement. Cela se voit déjà dans les discussions autour du Green New Deal aux Etats-Unis. Malgré les limites des propositions, nous pouvons pointer l’objectif de la transition de l’économie vers les énergies renouvelables pour gagner en audience sur la question de faire passer l’ensemble du secteur énergétique dans le domaine public. Au fur et à mesure que la crise climatique s’aggrave, des revendications socialistes plus audacieuses pourraient bénéficier d’un soutien massif dans de nombreux pays. Un autre exemple est celui de Berlin, où la crise désespérée du logement a provoqué un mouvement en faveur d’un référendum pour exproprier les propriétaires d’entreprises qui possèdent maintenant une grande partie du parc immobilier de la ville. Cette lutte pourrait avoir des implications internationales.

Il est également très frappant de constater que la crise économique en Turquie et au Brésil joue déjà un rôle important dans l’affaiblissement de la position des personnalités autoritaires et populistes de droite qui se trouvent au pouvoir lorsque la tempête éclate. En Turquie, la dégradation rapide de la situation économique décrite ci-dessus a joué un rôle direct dans la plus grande défaite politique d’Erdogan et de l’AKP en 16 ans au pouvoir. Lors de la répétition des élections municipales d’Istanbul, fin juin, Erdogan a subi une défaite beaucoup plus grave que lors du premier tour à la fin mars.

Au Brésil, Bolsonaro a chuté drastiquement dans les sondages, et la récente grève générale contre sa réforme des retraites néo-libérale l’a mis fermement sur la défensive. N’oublions pas que la profonde crise économique qui a secoué l’Argentine au début de ce siècle a rapidement conduit ce pays vers une situation pré-révolutionnaire. Cela pourrait certainement se produire dans un certain nombre de pays au cours de la prochaine période en raison de crises économiques catastrophiques.

Si la récession frappe les États-Unis l’année prochaine, elle pourrait avoir un effet important sur l’élection présidentielle. Si les sections de la classe ouvrière qui ont soutenu Trump commencent à conclure qu’il n’a pas tenu sa promesse de ramener des emplois décents dans les zones industrielles durement touchées, les chances de réélection de Trump pourraient s’envoler. Il y a des indications que cela commence dans certains États clés du Midwest.

Mais ces tendances ne doivent pas nous faire oublier les dangers de la situation. Toutes les faiblesses de la « nouvelle gauche » seront pleinement mises en évidence dans la crise à venir. Si la gauche et le mouvement ouvrier échouent à nouveau à donner une véritable piste aux travailleurs qui veulent lutter contre les patrons et la classe politique corrompue, la voie sera encore plus ouverte aux populistes de droite et de l’extrême droite. Comme la guerre commerciale l’a montré, les politiques de plus en plus nationalistes et protectionnistes aggraveront la récession. Une caractéristique importante de cette crise, qui diffère de celle de 2008-2009, est la façon dont le populisme de droite et le ralentissement économique peuvent s’alimenter mutuellement. La dangereuse croissance du sentiment anti-immigrés dans de nombreux pays, encouragée et stimulée par les gouvernements et les partis de l’establishment au cours de la période passée, est un avertissement de ce qui peut se développer dans la période suivante, si la gauche et la classe ouvrière ne mènent pas une lutte pour une alternative socialiste.

Un autre exemple de l’effet de la récession à venir peut être de raviver celle de la zone euro si la gauche et la classe ouvrière n’offrent pas de réponses et de solutions aux questions liées aux crises économiques et à la crise de la dette migratoire. La situation en Italie est déjà très grave, le gouvernement envisageant de prendre des mesures en vue d’une monnaie parallèle à l’euro. La partie de la classe dirigeante italienne qui prône une rupture avec l’euro, ou veut la préparer, craint le coût extrême des dettes libellées en euros, à l’image de la crise dans les pays « émergents » avec des dettes énormes en devises. Pendant ce temps, la crise Brexit gronde. Les classes dirigeantes allemande et française ont à peine réussi à maintenir la zone euro après 2008. Ils ont dû recourir à toutes sortes de mesures extrêmes. Cet exercice d’équilibrisme pourrait ne pas être viable avec un autre ralentissement marqué. L’éclatement de la zone euro, avec le départ d’un certain nombre de pays et la réduction de l’euro à un noyau de pays, est une possibilité que nous devons garder à l’esprit dans la prochaine phase. Une telle évolution s’accompagnerait presque inévitablement d’une lutte politique et sociale explosive, avec de larges couches de la population tirant des conclusions radicales de gauche, en particulier les jeunes, mais aussi avec le renforcement des forces nationalistes et d’extrême droite.

Alors que les économistes keynésiens affirment que les gouvernements peuvent accroître leur dette tant qu’elle est libellée dans leur propre monnaie, la situation dans la zone euro indique la limite de cet argument. Une autre crise de la dette s’ouvre déjà, les pays du programme chinois Belt and Road devant faire face à des remboursements onéreux à la Chine pour des investissements dans les infrastructures. Cela pourrait être un facteur important au cours de la prochaine période.

Une nouvelle crise économique mondiale combinée à l’escalade de la catastrophe climatique ouvre la perspective d’une période encore plus explosive que la précédente. Dans la période qui a suivi la Grande Récession de 2008-9, la classe ouvrière n’a pas été capable d’avoir un effet décisif sur les événements, en repoussant l’assaut de la classe dirigeante et en poursuivant la contre-offensive. La raison principale en est le rôle joué par les dirigeants des syndicats, des partis et des formations de gauche, anciens et nouveaux. Malgré cela, cependant, la conscience de grandes couches a progressé. Ce climat de lutte et de défiance s’est également reflété dans la montée de puissants mouvements sociaux contre l’oppression, en particulier des femmes dans de nombreux pays et des jeunes pour la défense de l’environnement au cours des dernières années. Il s’est aussi dirigé vers les mouvements de défense de l’éducation ou des retraites contre les attaques néolibérales, ou contre l’oppression nationale, comme en Catalogne. Nous pouvons nous attendre à ce que des processus similaires se poursuivent et s’approfondissent.

Quelle que soit la forme et l’intensité des luttes de classe et des luttes sociales, ce qui ne peut être prédit à l’avance, la conscience de millions de personnes va sans aucun doute se développer dans une direction anticapitaliste et socialiste. Cela fournira un terrain fertile sur lequel les forces de la révolution socialiste devront intervenir et s’appuyer. Le principal obstacle dans cette direction sera à nouveau la direction des syndicats et des partis de  » gauche « , et en particulier des nouvelles formations de gauche. Leur incapacité à diriger crée un espace pour le populisme de droite et d’extrême droite, ce qui sera un facteur de complication, bien qu’il ne puisse arrêter le processus de radicalisation de gauche dans de grandes sections de la classe ouvrière, en particulier chez les jeunes. Cette radicalisation peut conduire à de nouvelles initiatives politiques et à des défis pour les dirigeants syndicaux existants, y compris dans certains cas la formation de nouveaux syndicats et de nouvelles organisations et partis de gauche, socialistes et ouvriers… Il est donc d’une importance cruciale que toutes les occasions soient utilisées pour intervenir dans le processus de radicalisation afin de gagner les meilleurs militants et de les transformer en cadres pour s’assurer qu’une alternative révolutionnaire claire se présente à mesure que le processus se déroule.

Bien sûr, il n’y a pas de « crise finale » pour le capitalisme. Même un effondrement économique complet finira par créer les conditions d’une reprise de l’accumulation de capital. Les capitalistes peuvent être contraints par l’ampleur de la crise et la menace de bouleversements sociaux de prendre des mesures plus drastiques. Il peut s’agir de prendre des mesures en vue d’une intervention accrue de l’État, avec une « politique industrielle » nationale ou régionale plus agressive de l’investissement public dans des secteurs clés. Cela représenterait une rupture plus décisive avec le néolibéralisme mondialisé et pourrait renforcer les illusions réformistes dans certains secteurs de la classe ouvrière pendant un certain temps. Mais cela ne mettra pas fin à l’anarchie du capitalisme mondial et à son incapacité à offrir une issue à la crise que traverse l’humanité.

Le CIO, ses partis, ses membres et ses sympathisants prendront part aux luttes à venir, les initieront si possible et lutteront au sein des mouvements, des syndicats et des partis pour un programme socialiste qui lie la voie nécessaire pour gagner les différentes luttes avec la stratégie nécessaire pour supprimer les racines des problèmes – le capitalisme. Cela demande un processus révolutionnaire mondial, seule issue possible, et la classe ouvrière mondiale, objectivement plus forte qu’elle ne l’a jamais été, est la seule force qui peut la conduire à gagner un monde libéré de l’exploitation et de l’oppression, fondé sur les besoins de l’humanité, et qui commencerait la véritable Histoire de celle-ci.