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Dans l’ombre des négociations, ça doit être la pure panique…

Un mois après les élections, après la reconduction de la coalition sortante de régionalistes, libéraux et sociaux-démocrates en Communauté germanophone, il n’y a de perspectives que pour la formation d’un seul gouvernement : celui de la Région de Bruxelles-Capitale. En Flandre, en Wallonie et en Fédération Wallonie-Bruxelles (ex-Communauté française), les actuels partis à la manœuvre ne sont pas majoritaires et, dans le cas du fédéral, les informateurs ne sont nulle part.
Un contexte économique qui implique à nouveau une austérité brutale
Pendant ce temps, les mauvaises nouvelles pleuvent tant pour le fédéral que pour toutes les entités fédérées. La perspective générale est faite de nouvelles mesures d’austérité, ce à quoi s’ajoutent encore l’analyse des déficits et des dettes des régions et des communautés.

Edito de l’édition d’été de Lutte Socialiste, par Anja Deschoemacker

La dette de la Communauté française s’élève aujourd’hui à 8,2 milliards d’euros (contre 3 milliards en 1999) et elle devrait encore augmenter pour atteindre 12 milliards d’euros dans cinq ans, tandis que le déficit budgétaire est de 192 millions d’euros. A cela s’ajoutent les dettes de la Région wallonne (21,7 milliards) et de la Région Bruxelles-Capitale (5,5 milliards). En Flandre, la dette passera de 25 milliards aujourd’hui à 34 milliards en 2024 en raison notamment du coût de la Liaison Oosterweel (qui vise à boucler le ring périphérique anversois). Pour avoir un budget en équilibre, le nouveau gouvernement flamand devra trouver 600 millions d’euros (De Tijd 19/06). Le déficit fédéral devrait encore augmenter cette année jusqu’à 7,5 milliards d’euros et 9,6 milliards d’euros l’an prochain.

Et à quoi sert d’avoir le taux de chômage le plus bas depuis la seconde moitié des années ’70 (9,5% en 2018 selon L’Echo, 19/6) si cela s’explique en partie par l’exclusion de plus en plus de gens de leur droit aux allocations ? Tous les CPAS du pays sont confrontés à une augmentation du nombre de personnes qui ont besoin d’un revenu d’intégration ou d’autres formes de soutien, et encore plus de personnes dépendent entièrement de l’assistance de leur famille (surtout les femmes et les jeunes, mais aussi de plus en plus de personnes âgées).

La relativité des données concernant le chômage devient évidente lorsqu’on les compare à celles sur la pauvreté. Selon l’Office national de la statistique Statbel, la proportion de Belges ayant un revenu inférieur au seuil de pauvreté est passée à 16,4% en 2018, le niveau le plus élevé en 15 ans. En chiffres absolus, cela concerne 1,8 million de personnes !

Aucune perspective de stabilité

Il a été écrit dans les astres qu’il serait à nouveau très difficile de constituer un gouvernement fédéral. L’affaissement des partis traditionnels a atteint un point où même l’ancienne ‘‘grande coalition’’ des trois familles traditionnelles n’obtient de majorité ni en Flandre, ni dans l’Etat fédéral.

En même temps, la victoire de la famille verte n’a pas été suffisamment spectaculaire pour placer Groen et Ecolo dans une position où une ‘‘grande coalition encore plus grande’’ ou une coalition totalement asymétrique pourrait encore bénéficier d’une certaine aura de gloire et au moins d’une apparence de cohésion.

En Flandre

Pour le précédent ‘‘sauveur’’ de l’élite belge – la N-VA – le déclin a commencé. Elle est maintenant talonnée par un parti qui ne peut pas être le sauveur de l’élite belge : le Vlaams Belang. Dès que cela a été clair lors des élections communales, la N-VA a fait toute une série de gesticulations qui ont illustré que sa fiabilité pour la bourgeoisie était très temporaire.

Mathématiquement, l’ancienne coalition flamande peut poursuivre sa route. Pourtant, Bart De Wever parle jusqu’à présent sérieusement avec le Vlaams Belang, même s’ils ne disposent pas de majorité ensemble et que les autres partis excluent de coopérer avec le VB. De Wever tente désespérément de freiner la perte de voix en faveur du VB tout en évitant de se tourner vers le CD&V et l’Open VLD comme un mendiant. Un gouvernement minoritaire N-VA / VB serait une aventure qui pourrait bien mal se finir. Cela bloquerait également à la N-VA toute chance de participer à un gouvernement fédéral.

Les autres partis flamands ne veulent pas négocier d’accord de coalition élaboré notamment par le VB. Mais en même temps, il est clair que ces 43% de votes pour des nationalistes flamands vont exercer une pression énorme sur eux dans les années à venir. La possibilité mathématique d’un gouvernement sans la N-VA et le VB – une coalition quadripartite qui a une majorité fédérale – comporte le risque d’une condamnation à mort pour le CD&V mais aussi pour l’Open VLD. Cela ouvre également la porte à une majorité absolue des deux partis nationalistes flamands d’ici cinq ans.

En Wallonie et en Communauté française

En Wallonie et pour la Communauté française, les négociations se sont jusqu’à présent déroulées à l’image de celles de Flandre. Ici aussi, les négociations des interlocuteurs actuels (PS et Ecolo) ne débouchent que sur un gouvernement minoritaire, le CDH et le PTB ayant déjà indiqué qu’ils n’étaient pas intéressés à soutenir un gouvernement de l’extérieur. Ensemble, PS et MR sont majoritaires, mais ce serait pour le PS la recette d’une érosion supplémentaire en faveur du PTB. Une coalition PS/MR/Ecolo est sans doute préférée, mais Ecolo n’y serait pas essentiel. Pour Ecolo, cela ouvrirait la perspective d’une nouvelle chute électorale à la suite d’une trop petite percée.

Et bien sûr, il reste la possibilité mathématique d’une ‘‘coalition FGTB’’, ainsi nommée d’après l’appel de la FGTB wallonne pour un gouvernement de gauche PS/Ecolo/PTB. Cependant, les négociations avec le PTB ont rapidement été interrompues (plus d’informations à ce sujet en page 4).

Le fait que le PS mène les négociations peut détourner l’attention du fait que le dernier parti traditionnel belge à rester le plus important dans sa propre région/communauté a encore reculé. Toutes les options à l’exception de la ‘‘coalition FGTB’’ renforceront ce déclin. La force du PS a toujours été son pilier : le syndicat et la mutualité avec l’énorme position qui est la leur parmi la population wallonne. L’appel de la FGTB montre clairement que cela commence à prendre fin, à l’image de la relation gravement perturbée entre le CD&V, la CSC et la mutualité chrétienne en Flandre.

Fédéral : trois options seulement, l’une plus impensable que l’autre

Soit le nouveau gouvernement fédéral tourne autour de la N-VA, une coalition suédoise complétée par le CDH et Ecolo/Groen (mais ces deux forces ont jusqu’ici écarté la possibilité), soit autour du PS avec une coalition quadripartite qui exclut la N-VA. Dans le premier cas, il n’y a (encore une fois) pas de majorité du côté francophone, dans le second cas, les deux principaux partis flamands sont exclus. Il y a une autre option : un gouvernement asymétrique autour du PS et de la N-VA – la ‘‘coalition FEB’’ en réponse à l’appel de l’organisation patronale – mais un accord de coalition entre ces partis semble impossible pour l’instant, tant au niveau socio-économique que communautaire. Les trois options mèneraient à un gouvernement très incohérent.

La formation d’un gouvernement fédéral n’est donc pas pour demain. L’espoir des informateurs (Reynders et Vande Lanotte) que la nécessité d’un budget en septembre/octobre conduirait à quelque chose n’est qu’une tentative évidente de garder artificiellement confiance. C’est vrai, historiquement, la bourgeoisie belge a développé une très grande capacité d’improvisation. Mais le système belge de partage du pouvoir communautaire, le fameux ‘‘compromis à la belge’’, s’est enlisé dans ses contradictions et touche clairement à sa fin. Pour improviser, il faut disposer d’instruments suffisamment fiables et suffisamment soutenus par la population. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

De nouvelles politiques d’austérité – dans le style du gouvernement Di Rupo ou dans le style thatchérien de la précédente coalition suédoise – saperaient inévitablement le dernier parti traditionnel faisant autorité, le PS bourgeoisifié. Et alors la chanson serait dite. En Belgique, une ‘‘option Macron’’ – une ‘‘solution’’ temporaire pour dépanner la bourgeoisie après la désintégration de ses partis – devrait disposer de soutien dans toutes les régions du pays. Y croire, c’est partir à la chasse aux dragons et aux licornes. De plus, Macron a échoué à obtenir un soutien suffisant aux élections. Ici aussi, l’effet d’un tel phénomène serait probablement extrêmement temporaire.

La seule solution : un gouvernement de gauche en Wallonie et en Communauté française

Une ‘‘coalition FGTB’’ entraînerait des réactions allergiques dans le paysage politique flamand, c’est certain. La réponse serait probablement un gouvernement fédéral de droite autour de la N-VA ou même la rupture du cordon sanitaire en Flandre. Cela mettrait l’unité de la Belgique sous très forte pression. Comment cela pourrait-il être une solution ?

La politique de la coalition suédoise a été sanctionnée dans toutes les régions du pays. Les sondages démontrent que la population du pays est unie en faveur d’un certain nombre de mesures nettement à gauche. Malgré la cacophonie sur la scène politique fédérale et flamande qu’un tel gouvernement de gauche provoquerait, cela offrirait à nouveau la perspective d’un avenir décent pour la grande majorité de la population, de la fin de la pauvreté et des inégalités toujours croissantes, s’il est toutefois prêt à rompre avec le système capitaliste.

Un gouvernement de gauche qui introduirait une semaine de travail de quatre jours sans perte de salaire, un salaire minimum de 14 euros de l’heure, une pension minimum de 1.500 euros par mois,… et qui financerait ces mesures en prenant le contrôle des secteurs-clés de l’économie sous contrôle démocratique, susciterait également un énorme enthousiasme dans les autres parties du pays et poserait les bases d’un basculement du rapport de forces. Face aux querelles entre forces bourgeoises et petites bourgeoises, cela pourrait augmenter de manière convaincante l’unité de la classe ouvrière belge. Cette classe – qui constitue la majorité absolue de la population – est la seule force de la société qui n’est pas intéressée par les divisions nationales ou autres. C’est la seule force qui peut faire en sorte que la Belgique ne s’effondre pas, ou qu’elle le fasse – si telle est la volonté d’une majorité de la population – de manière à ne pas appauvrir la majorité de la population et en excluant le risque d’une guerre civile pour Bruxelles.