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Le Putsch de Kapp (1920): 12 millions de grévistes stoppent un coup d’état militaire de droite

Le 13 mars 1920, le parlementaire monarchiste Wolfgang Kapp a pris le pouvoir avec le soutien de militaires influants tels que Lüttwitz et Ludendorf. Il s’agissait d’une première tentative des forces réactionnaires en Allemagne non seulement de stopper le processus révolutionnaire après la révolution de novembre mais aussi de passer à l’offensive contre le mouvement ouvrier et les acquis de la révolution. Ce premier essai de contre-révolution s’est heurté à une réponse vigoureuse de la classe ouvrière qui a gagné le soutien de larges couches de la classe moyenne et certains éléments de l’appareil d’Etat. Les travailleurs continuaient à se radicaliser, ce qui poussa à la coopération les socialistes de la majorité (SPD), les socialistes indépendants (USPD) et les travailleurs spartakistes au travers d’une grande grève générale nationale dans le cadre de laquelle de nouveaux conseils ouvriers ont été mis sur pied.

Par Stephan Kimmerle

Aujourd’hui encore, la question se pose : comment vaincre le fascisme et la réaction ? Comment une victoire du fascisme hitlérien a-t-elle été possible ? Les événements entourant le putsch de Kapp montrent comment la résistance de masse à la contre-révolution peut être couronnée de succès – et quelles faiblesses étaient présentes en 1920.

Pour le Parti Communiste (KPD) et le beaucoup plus grand USPD, fortement influencé par le KPD, le coup d’état de Kapp a mis à l’ordre du jour, quelques questions importantes sur la stratégie et la tactique. Que faire contre le coup d’Etat réactionnaire ? Peut-il être question de défendre en quoi que ce soit le gouvernement honni d’Ebert et Noske, les meurtriers de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht ? Comment gagner la majorité de la classe ouvrière pour une révolution socialiste ?

Si des grèves générales ont lieu aujourd’hui, elles sont l’expression de la colère contre le capitalisme. Mais il n’y a pas d’organisations de masse et de partis socialises ou une conscience socialiste parmi la classe ouvrière comparable à celle des années 1920. Cela a pour conséquence que les grèves générales rapportent souvent peu aujourd’hui et qu’elles posent rarement la question d’un changement de société.

La plus grande grève générale de l’histoire allemande a commencé par une grève politique contre ce coup d’Etat. Une vague de grèves locales et générales a suivi. Outre le caractère politique général de la grève, un appel croissant à la “socialisation” (nationalisation) des secteurs-clé de l’économie était présent. La situation a soulevé la question du pouvoir dans la société, à qui il appartient et comment se l’approprier.

Guerre civile en Allemagne

Le coup d’Etat de Kapp faisait partie du processus de révolution et de contre-révolution initié en novembre 1918. La classe ouvrière a sans cesse essayé de casser le pouvoir du capital et d’installer une démocratie socialiste. Ce processus allait s’arrêter en 1923.

Le 9 novembre 1918, les ouvriers armés, les marins et les soldats en rebellion dominaient les rues après quatre ans de guerre, de faim et de misère. Karl Liebknecht a proclamé la république socialiste d’Allemagne. La large majorité de la population voulait la fin de la guerre, de l’exploitation et du capitalisme. Mais beaucoup de choses ne changeaient pas.

Le gouvernement “révolutionnaire” d’Ebert est devenu la nouvelle vitrine d’un appareil d’Etat capitaliste resté complètement intact. Les ministères avec leurs fonctionnaires impériaux étaient-ils désormais dirigés par de nouveaux ministres ou les nouveaux ministres étaient-ils dirigés par les mêmes anciens fonctionnaires ? L’armée vacillait mais les anciens officiers tenaient bon malgré la protestation des soldats qui se mutinaient.

Il y avait aussi un deuxième bastion beaucoup plus fort contre la révolution : la direction du mouvement ouvrier était aux mains des socialistes de la majorité et des appareils syndicaux liés au SPD. A leur tête, le nouveau chancelier Ebert qui, selon ses propres dires, abhorrait la révolution. Les travailleurs soutenaient encore massivement le SPD, même si les doutes à son égard augmentaient. La politique catastrophique du SPD envers les travailleurs et les sans-emploi poussait ces derniers vers la gauche, sans toutefois encore rompre avec l’ancien parti et ses dirigeants. Ces travailleurs essayaient encore d’utiliser le SPD comme un instrument dans le but de voir leurs propres revendications réalisées. Mais la direction du SPD s’était ouvertement prononcée contre la révolution. C’est ce qui caractérisait le SPD à ce moment-là. Il s’agissait alors d’un tout autre parti que le SPD actuel, un parti embourgeoisé qui n’est plus considéré comme un instrument pour défendre les intérêts de la classe des travailleurs.

Léon Trotsky, l’un des dirigeants de la Révolution russe de 1917 avec Lénine, a décrit de la façon suivante, les tâches de la classe ouvrière allemande dans la Pravda du 23 avril 1919 : “La classe ouvrière russe qui a mené à bien la révolution d’octobre a hérité de la période précédente, une valeur inestimable sous la forme d’un parti révolutionnaire centralisé (…) L’histoire n’a pas donné cela à la classe ouvrière allemande. Il est nécessaire de lutter non seulement pour le pouvoir mais aussi, au travers de cette lutte, pour mettre sur pied une organisation et former les futurs dirigeants. Il est vrai qu’en période révolutionnaire, cette formation se fait à un rythme fébrile mais son accomplissement exige du temps. Faute d’un parti révolutionnaire centralisé avec une direction dont l’autorité soit reconnue par les masses des travailleurs, les dirigeants des différentes régions et les centres du mouvement ouvrier et faute d’un noyau dirigéant testé dans l’acion dans les différentes régions et centres du mouvement ouvrier, le mouvement prend un caractère éposidique et chaotique.”

Les classes dirigeantes sont parvenues à résister à l’attaque de fin 1918 et voulaient ensuite faire reculer la révolution pas à pas. Toute l’année 1919, il y eut des vagues de protestation, des grèves et des soulèvements régionaux qui étaient réprimés toujours plus brutalement par l’armée et les Freikorps (corps francs). Des milliers de travailleurs et les dirigeants les plus célèbres et plus doués du KPD ont été assassinés, parmi lesquels Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. La classe ouvrière s’est radicalisée et s’est défendue, malgré de nombreuses pertes. De plus en plus de conseils ont été formés, ce qui reflétait une radicalisation croissante. Mais il manquait une direction centralisée disposant d’une même approche. Il y a eu lutte, mais elle a été perdue parce qu’une région après l’autre était confrontée à la pleine force de l’armée et des corps francs.

C’était le point de départ du coup d’Etat de Kapp. La réaction s’était sentie encouragée. Elle ne voulait pas se soumettre au Traité de Versailles qui entrait en vigueur début 1920 et prévoyait, entre autres, de limiter l’effectif de l’armée allemand à 100.000 hommes. D’autre part, la réaction voulait en terminer brutalement avec la menace constante de la poursuite du développement de la révolution.

Le coup d’Etat de Kapp

La nuit du 13 mars, des unités armées sous la direction militaire du général Walther Freiherr von Lüttwitz, qui avait été démis de ses fonctions juste avant, ont marché sur Berlin. Beaucoup de soldats portaient des croix gammées blanches sur leur casque, un symbole de l’état d’esprit nationaliste. Le matin du 13 mars, la brigade marine Erhardt occupait Berlin. L’hymne de la brigade: “Croix gammée sur le casque / bandeau noir blanc rouge / Brigade Erhardt est notre nom / travailleur, travailleur, quoi que tu veuilles / si la Brigade Erhardt est là, nous démolirons tout / ohé, ohé, toi, crapule d’ouvrier.”

Le gouverneur de Prusse orientale Wolfgang Kapp et Lüttwitz ont déclaré que le gouvernement présidé par Ebert (SPD) était démis de ses fonctions.

L’aventure a été financée par des capitalistes influants. Mais dans les rangs de la classe dominante allemande, l’inquiétude régnait. On craignait qu’un coup d’Etat de droite ne redonne vie à la révolution de novembre mise sur une voie de garage. Le ministre de l’intérieur Erich Koch-Weser, un politicien bourgeois du DDP (Parti démocratique allemand), a fui dès le matin à Dresde. “Je crains surtout une contre-attaque de la gauche. L’unité de tous les socialistes peut mener à une confrontation entre armée rouge et blanche. Comme je l’ai déjà dit à la droite, lors d’une réunion nationale : “on peut secouer le jeune arbre de la république mais ce n’est pas vous qui récolterez les fruits.” (…) Si tout va bien, qui deviendra le nouvel homme fort ? Qui remplacera Noske dont la position est intenable après ces évènements ?”

Du point de vue d’une partie croissante de la classe dirigeante, le SPD avait rempli son devoir en évitant le renversement du capitalisme. Maintenant, les capitalistes voulaient inverser le cours de l’histoire. Le Capitaine Waldemar Pabst, l’un des principaux responsables du meurtre de Luxemburg et Liebknecht, a déclaré : “Nous devions parvenir avec les sociaux-démocrates à réprimer notre ennemi commun, les Spartakistes. Une fois que ce serait accompli, nous présenterions la note de novembre 1918 à notre ancien allié.”

Le Général Hans von Seeckt, le commandant suprême de l’armée, a refusé de défendre le gouvernement contre Kapp et Lüttwitz. Son excuse était : “Des soldats ne tirent pas sur des soldats”. L’état-major soutenait le coup d’Etat. Quelques généraux ont adopté une position “passive” sous pression de la protestation et se montraient “réticents” tant envers les putschistes qu’envers la grève générale. Un petit nombre de dirigeants militaires soutenait l’ancien gouvernement. Dans beaucoup de garnisons et de bases navales, les soldats et les sous-officiers refusaient de collaborer au renversement du gouvernement.

Le gouvernement s’est réuni dans la nuit du 12 au 13 mars après la nouvelle de l’arrivée de la Brigade Erhardt. Un fonctionnaire a annoncé : “Le chancelier Bauer et le vice-secrétaire d’Etat Albert ont ouvert la réunion dans la stricte confidentialité en annonçant que le chancelier partirait à Dresde.” Par devoir, l’heure de départ a été ajoutée : 6h15. Mais, selon le même fonctionnaire, d’autres mesures ont été prises : “les sceaux administratifs ont été mis en sécurité, à l’exception d’un qui a, ensuite, été utilisé par les envahisseurs.” Ebert et le chancelier Gustav Bauer (également du SPD) se sont d’abord rendus à Dresde et ensuite, à Stuttgart. Berlin est tombée sans combat contre les putschistes.

La réponse de la classe ouvrière

Dès que la nouvelle du coup d’Etat a atteint les travailleurs et les activistes, des réunions se sont tenues pour discuter de la situation. Les travailleurs sont directement passés à la lutte contre le coup d’Etat de Kapp et Lüttwitz. Le jour-même, la commission générale des syndicats a lancé un appel à la grève générale. Des comités d’action et des conseils ouvriers ont pris les choses en main afin d’organiser la vie quotidienne. Des milices ouvrières ont été constituées.

Le journal Brandenburger Zeitung a publié le rapport d’un discours lors de la manifestation centrale du 15 mars : “Aujourd’hui, la classe ouvrière est à nouveau réunie dans une organisation avec une conscience de classe commune. Nous savons quel pouvoir nous avons. Tous les rouages s’arrêtent si notre bras vigoureux le veut. Nous continuerons le combat. Nous serons disciplinés et ne commettrons pas d’imprudences. Les mots d’ordre du comité d’action doivent en tout cas être suivis.” Ces comités d’action se composaient de la “direction des syndicats et des partis socialistes.” Le journal Märkische Stadt- und Landbote indiquait que 28 ouvriers armés avaient démis la police de ses fonctions et repris ses tâches.

Le 13 mars, à Chemnitz, figurait la déclaration commune du SPD, KPD et USPD suivante : “un comité d’action a été mis en place par les trois partis : sociaux-démocrates, communistes et indépendants. Ce comité a repris le pouvoir dans la ville de Chemnitz et les alentours. Toute autre autorité est soumise à ce comité d’action (…) L’Aide d’urgence technique [un organe gouvernemental contre les grèves] et le conseil des citoyens sont dissous. L’armée est transformée en une armée ouvrière. Celle-ci vaut comme organe d’ordre public et ses ordres doivent être suivis. (…) Le lundi [15 mars], avant-midi, les travailleurs se réuniront dans les entreprises pour élire une nouvelle délégation. (…) Chaque entreprise de 50 à 100 travailleurs élit un représentant et ensuite, un délégué supplémentaire par 100 travailleurs. Les entreprises de moins de 50 ouvriers doivent coopérer. (…) Les élus se réuniront lundi à 15 heures.”

A Dresde, une bataille a été menée pour le contrôle du bureau télégraphique, soldée par 46 morts et 200 blessés. Dans beaucoup de ville de Saxe, des comités d’action ont été mis en place.

Le 18 mars, les conseils ouvriers se sont réunis à Saxe et ont décidé de mettre une armée ouvrière sur pied, la coopération des conseils ouvriers locaux et la construction d’un comité exécutif central.

A Halle et Dessau, des comités d’action ont pris le contrôle des villes le 14 mars. Le conseil exécutif du Gotha a déclaré le 14 mars: “Ce n’est pas pour Ebert, Bauer et leurs camarades, nous faisons appel à la force révolutionnaire du prolériat urbain et rural du prolétariat du Gotha qui s’est déjà illustrée à plusieurs reprises. Il est temps d’ouvrir la voie au socialisme en écrasant complètement la réaction.”

A Hannovre, un comité d’action du SPD, de l’USPD et des syndicats a été mis sur peid. L’USPD, le KPD et le SPD ont soutenu, à Braunschweig le 14 mars, un appel commun à “la lutte pour le socialisme révolutionnaire.” A Hamburg, les syndicats ont appelé à la grève générale et les délégués syndicaux ont été réunis le matin du 15 mars. Le syndicat allemand du métal a appelé le 13 mars depuis Stuttgart à entrer en action “pour le socialisme !” Le témoin des faits Karl Rezlaw résume en ces termes : “Entourées d’une foule hostile, magasins fermés, pas de lumière le soir et pas de visite au café, la confiance en soi des troupes s’est rapidement étiolée.”

Le ministre bourgeois de l’intérieur Erich Koch-Weser déclarait : “L’armée a été maîtrisée à de nombreuses reprises par les travailleurs (Hagen, Gera, Altenburg, Dresde). Maintenant, ils ont pansé leurs blessures et sont à nouveau habitués à la violence. A Hagen, les indépendants ont quatre canons. Maintenant, nous pouvons à nouveau nettoyer la porcherie.” Son souci principal pour “nettoyer la porcherie” était : “Sommes-nous face à une république de conseils ? Le déclin de l’Allemagne. Nous ne pouvons faire confiance aux soldats qui se sont mutinés.” Koch-Weser écrit ailleurs : “Le danger existe que les communistes arrivent et ce, à un moment où l’armée est complètement démantelée.”

Le lundi 15 mars, l’Allemagne était complètement à l’arrêt. La grève générale avait pris le pays en tenaille.

Kapp a d’abord voulu combiner une répression aigüe à une rhétorique bonapartiste plus douce (“tout favoritisme de classe doit cesser, qu’il soit de droite ou de gauche”) pour reprendre le contrôle de la situation. Ensuite, il a entamé des négociations avec l’ancien gouvernement. Des services d’ordre lourdement armés ont tenté de briser la grève. Tous les grévistes ont été menacés de mort. Mais le pouvoir de la classe ouvrière a mis les dictateurs sur les genoux. Au troisième jour de la grève générale, le coup d’Etat avait vécu. Kapp a fui en Allemagne. Lüttwitz s’est auto-proclamé chancelier mais a dû quitter la chancelerie quelques heures plus tard avec Ludendorff. Lors de son départ, la Brigade Erhardt a encore tué 12 personnes à la porte de Brandebourg. Des officiers ont assassiné sept personnes à Steglitz.
A Köpenick, cinq personnes ont été tuées par des soldats.

La grève générale se poursuit

Kapp a démissionné en raison de la peur que la classe dirigeante face à la riposte de la classe ouvrière. Il a déclaré dans son avis de démission que “le plus grand besoin de la patrie était de tous s’unir contre le danger du bolchévisme.”

La fraction parlementaire sociale-démocrate déclarait quant à elle : “Si la grève générale dure plus longtemps, elle touchera non seulement les coupables de haute trahison mais aussi notre propre front. Nous avons besoin de pain et de charbon pour notre difficile combat contre l’ancien pouvoir. Aussi, stoppez la grève populaire !” La direction du SPD à Berlin a déclaré : “L’appel en faveur d’un gouvernement des conseils ne fera que nous pousser d’une crise à l’autre.”

Le gouvernement, à peine sauvé, a tenté de calmer les choses le plus vite possible. L’attention a immédiatement été fixée sur le fait que les protestations incessantes des travailleurs devaient cesser et – si nécessaire – même être réprimées. Le gouvernement a nommé le général von Seeckt comme commandant suprême de l’armée, un général qui, lors du coup d’Etat, avait refusé de soutenir le gouvernement.

La loi martiale et de nombreuses mesures prises sous Kapp-Lüttwitz ont plus tard été considérées comme justes et respectant la légalité de la république de Weimar. Les auteurs du putsch n’ont pas eu à se justifier devant le tribunal. Les troupes qui soutenaient le coup d’Etat ont immédiatement été impliquées dans la répression de la protestation ouvrière incessante. En ce compris, la Brigade Erhardt.

La classe ouvrière ne se satisfaisait pas d’avoir chassé les putschistes. Le 18 mars, les fédérations syndicales ADGB (le prédécesseur de l’actuelle fédération DGB) et AfA ont appelé à poursuivre la grève : “La grève générale a mené au départ de Kapp et Lüttwitz. La lutte ne s’arrête pas là.” L’appel se référait au fait que les rues de Berlin étaient toujours dominées par les soldats. Le retour de Noske comme commandant suprême des troupes était “exclus” et l’appel demandait que “toutes les troupes non fiables soient complètement disloquées et désarmées.” Les fédérations syndicales ont établi un programme en neuf points dans lequel étaient notamment revendiqués la nationalisation des mines et du secteur de l’énergie outre le désarmement des forces contre-révolutionnaires et une implication décisive des syndicats dans la politique économique et sociale.

Un rapport des négociations sur ce programme entre les membres du gouvernement et les représentants syndicaux décrit l’argumentation des syndicats : “Il y a quelques jours, les ouvriers berlinois ont été réquisitionnés comme ultime moyen de combat par l’ancien gouvernement. L’ancien gouvernement a fait sortir le génie de la bouteille. Et maintenant, plus moyen de l’y faire rentrer. Dans les organisations, il y a une certaine méfiance quant à la question de savoir si le gouvernement sera capable de mener les réformes nécessaires seul. (…) La classe ouvrière a été cruciale pour nous sortir de la misère. (…) Tout et tous dépendent de la classe ouvrière. (…) Ce ne sera pas facile pour les syndicats de stoppper la classe ouvrière. (…) A Berlin, les travailleurs sont fortement radicalisés. Derrière l’appel à casser la protestation, il doit y avoir quelque chose de positif, sans quoi, il n’y aura pas de confiance.” Le leader syndical Carl Legien a insisté pour que des concessions soient faites parce sans ces concessions, “il y aura une guerre civile en Allemagne. Nous ne pouvons demander aux travailleurs d’arrêter leur combat si nous n’avons rien à leur offrir.”

La grève générale continuerait résolument.

Le KPD et le putsch de Kapp

Tôt dans l’après-midi du 13 mars, quarante dirigeants du KPD se sont réunis à Berlin. Ils venaient de recevoir l’appel de Legien à une grève générale. Karl Retzlaw, qui était présent a écrit : “Frisland [nom d’emprunt d’Ernst Reuter, alors membre de gauche du KPD, ensuite bourgmestre SPD de Berlin-Est] déclare : ‘Ebert, Noske et Bauer sont tombés sans résistance dans le trou qu’ils ont eux-mêmes creusé. Les travailleurs ne doivent pas lever le petit doigt pour le gouvernement tombé dans la honte et le déshonneur, meutriers de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg.’’ Budich, qui était le plus méfiant, se souvient avec ironie de ce qu’avait dit Legien: ‘‘La grève générale, c’est le non-sens général.” Il trouvait qu’il valait mieux attendre et émettait l’hypothèse que le coup d’Etat militaire était un piège conçu entre Noske et l’armée pour se retourner contre l’USPD et les syndicats. Budich a été le plus applaudi quand il a déclaré : ‘Le choix entre Ebert et les gens d’Erhardt, c’est comme choisir entre la peste et le choléra. Nous devons nous montrer réticents et entreprendre nous-mêmes des actions.’ Les conceptions de Friesland et Budich ont été soutenues pour toutes les personnes présentes.

Fin d’après-midi, la session se poursuivait à Berlin avec les membres présents de la direction du KPD et il a été décidé d’un appel aux travailleurs reprenant textuellement les formulations de Friesland et Budich. L’appel a été publié le lendemain, dimanche, dans le ‘Rote Fahne’.”

Entre autres choses, cet appel déclarait : ‘‘La classe ouvrière qui a été attaquée hier par Ebert-Noske est aujourd’hui désarmée et incapable d’agir sous la forte pression des patrons.’’ Mais dans les entreprises et dans la rue, la situation était différente : la classe ouvrière était en effet prête à riposter. Les jeunes se sont révoltés. Le KPD a dû revoir sa position. Le 14 mars 1920, le parti se prononce en faveur de la grève, mais pas en faveur de l’armement des travailleurs.

Dans un tract distribué le 15 mars, les communistes écrivaient : ‘‘Pour la grève générale ! Assez de la dictature militaire, assez de la démocratie bourgeoise : tout le pouvoir aux conseils ouvriers. Les communistes sont contre le gouvernement Ebert-Noske-Bauer, contre un nouveau gouvernement avec des fondations bourgeoises, avec le parlement et la bureaucratie d’Etat, contre de nouvelles élections au parlement. Travailleurs des villes et des campagnes ! Votre prochain défi est partout : travailler ensemble dans toutes les entreprises pour élire de nouveaux conseils d’entreprise. Ces conseils doivent s’unir, prendre la direction de la lutte et décider des prochaines étapes à suivre. Dans ces conseils, les communistes défendront le pouvoir ouvrier et la république des conseils. Travailleurs, ne sortez pas dans la rue, mais rassemblez-vous tous les jours dans les entreprises. Ne laissez pas les gardes blancs vous provoquer.’’

Le président du KPD, Paul Levi, a essayé de corriger le cours du parti depuis la prison. Au lieu de prendre de bonnes positions abstraites – pour une république des conseils et le renversement de la démocratie bourgeoise – la tâche d’une direction marxiste était de prendre la défense des acquis démocratiques et, à partir de là, de défendre la mise en œuvre des nationalisations et l’établissement de comités d’action comme précurseurs de l’armement des travailleurs. Quand les communistes parlaient de la ‘‘dictature du prolétariat’’, ils ne parlaient pas d’une dictature politique, mais du remplacement de la dictature des grandes entreprises et des banques par un régime démocratique de la majorité de la population sous la forme de la démocratie ouvrière. Cette question s’est posée. Mais proclamer une position marxiste correcte de manière générale comme le KPD le faisait signifiait que les travailleurs qui voulaient lutter contre Kapp et pour le socialisme restaient sceptiques quant au programme du KPD. Cela a rendu plus difficile que les propositions du KPD soient testées dans la pratique d’une résistance conjointe.

La direction du KPD s’est défendue contre Levi le 15 ou le 16 mars : ‘‘Dans ce cas, le Comité central est d’avis que les slogans avancés samedi étaient basés sur une mauvaise évaluation de la situation. Mais le Comité central, dans sa rédaction ultérieure, a corrigé l’erreur initiale. (….) Selon le Comité central, les slogans que vous avez donnés sont largement corrects, mais nous n’avons pas jugé opportun de les mettre en avant immédiatement dans les premiers jours. Une partie importante de vos critiques à l’égard du Comité central est incorrecte. En particulier, le Bureau central a considéré qu’il était impératif de lancer le slogan des conseils ouvriers et de la dictature des conseils comme slogan général (et non, bien sûr, comme objectifs immédiats de lutte) dans le mouvement dès le début afin de le pousser au-delà du point de départ, la lutte pour défendre la République Ebert.’’

L’art des revendications transitoires, des revendications qui partent de la véritable lutte des travailleurs pour les pousser à aller plus loin et souligner la nécessité d’une révolution socialiste, a été complètement inversé dans ce cas-ci : la déclaration abstraite de l’objectif du KPD est devenu le point de départ de l’approche.

La direction du PDK a été davantage été guidée par le mouvement au lieu de donner une orientation à ce dernier. Elle a adopté une position différente selon les régions. Karl Retzlaw a décrit la situation comme suit : ‘‘Comme presque tous les membres du KPD étaient également actifs dans le syndicat, ils ont suivi les slogans des dirigeants syndicaux pour ne pas aller à l’encontre de l’écrasante majorité des travailleurs. En conséquence, le premier slogan attentiste du KPD à Berlin n’a pratiquement pas eu d’impact sur le déroulement de la lutte. (…) Dans les jours qui ont suivi, il a été rapporté que dans les autres régions, en particulier dans la région de la Ruhr et en Saxe, le KPD s’était prononcé dès le premier jour en faveur de la grève générale et que des membres du KPD étaient presque partout à la direction de la grève.’’

Le dirigeant du KPD Brandler a rapporté depuis Chemnitz que le parti y avait été le premier à appeler à une grève générale, au désarmement des capitalistes, à l’armement des travailleurs et à de nouvelles élections aux conseils ouvriers. Selon Brandler, la force du KPD a fait de Chemnitz la première ville à organiser de nouvelles élections effectives aux conseils ouvriers. Le KPD était également mieux positionné dans d’autres régions. Cela souligne ce qui aurait été possible de faire si le KPD avait pleinement soutenu la grève générale dès le début.

Pour un front unique

La position de la direction du KPD était ultra-gauche. C’est-à-dire que le parti s’est limité à des déclarations révolutionnaires sans chercher à impliquer activement la majorité de la classe ouvrière de sorte que celle-ci puisse être convaincue des positions du KPD pour arracher un véritable changement au travers d’une lutte commune. Cette attitude n’était pas seulement l’expression de l’inexpérience de la direction du KPD dans la lutte de masse, c’était aussi l’expression du fait qu’une partie importante de la classe ouvrière allemande attribuait au SPD le meurtre de Luxembourg et Liebknecht de même que la persécution et la mort de milliers des militants syndicaux et socialistes parmi les plus actifs. Elle préconisait une rupture radicale avec le capitalisme sans voir encore un rôle pour les travailleurs qui n’avaient pas encore rompu avec le SPD.

C’était la tâche d’une direction révolutionnaire d’orienter les travailleurs les plus actifs vers la majorité des travailleurs – y compris ceux qui n’avaient pas encore rompu avec le SPD – pour convaincre cette majorité de passer à l’étape suivante de la lutte grâce à une activité commune de tous les travailleurs pour la défense des intérêts de la classe. Le KPD était trop inexpérimenté et trop peu ancré dans des couches plus larges de la classe ouvrière pour jouer ce rôle. La direction du KPD n’a changé sa position que parce qu’une grande partie de ses membres et de ses partisans ont pris part à la lutte commune contre Kapp.

La direction du KPD avait du mal à défendre les meurtriers de Luxembourg et Liebknecht, le gouvernement détesté d’Ebert. Contrairement aux dirigeants du KPD, cependant, des millions de travailleurs ont compris que l’attaque de Kapp et Lüttwitz n’était pas principalement dirigée contre le gouvernement, mais contre les acquis de la révolution de novembre, notamment la journée des huit heures et les droits syndicaux. Ces droits ont été défendus sans faire confiance à l’ancien gouvernement.

L’Internationale communiste (Komintern) a discuté de ces expériences lors de son Congrès de 1921 et a conclu qu’une stratégie de ‘‘front unique’’ était nécessaire pour convaincre une majorité de la classe ouvrière avec les partis communistes. Ce n’est qu’en dirigeant et en donnant l’exemple dans la lutte concrète de la classe ouvrière que les communistes pouvaient convaincre les masses ouvrières, qui étaient encore sceptiques au sujet des communistes, de la justesse de leurs positions. Malgré le fait que la direction sociale-démocrate menait une politique dans l’intérêt du capital, de nombreux travailleurs considéraient encore les partis socialistes comme leurs partis. À l’époque, les travailleurs constrituaient la base de ces partis. Les partis ouvrirs – le SPD, l’USPD et le KPD – étaient vigoureusement appelés à lutter ensemble pour défendre les intérêts de la classe ouvrière et pour mener la meilleure politique possible en faveur des travailleurs. Le SPD s’est caché derrière ses partenaires de coalition bourgeois. Une politique qui n’était soutenue que par les partis ouvriers – un front unique de tous les travailleurs et de leurs organisations et partis – n’offrait pas de telles excuses. Dans la lutte concrète – par exemple contre la réaction de Kapp – il était possible de démontrer qui était réellement capable d’offrir une issue et une manière d’aller de l’avant.

Les syndicats et le gouvernement ouvrier

La grève générale a chassé le coup d’Etat en à peine 100 heures. La grève s’est ensuite poursuivie pour faire respecter les revendications sociales des travailleurs. Elle avait illustré la puissance de la classe ouvrière et avait renforcé la confiance de cette dernière. C’est à Chemnitz et dans la région de la Ruhr que le mouvement est allé le plus loin avec une nouvelle vague de conseils ouvrier qui commencent également à mettre en place une coordination entre eux. Partout en Allemagne, la grève générale a posé la question de savoir qui organise la vie quotidienne, qui décide et qui dirige. Il existait un vaste réseau de conseils exécutifs, de comités d’action et d’organes similaires constitués à partir des syndicats et des partis ouvriers et qui étaient des centres révolutionnaires. Cela a rendu très concrète la question du pouvoir en général et a rapidement conduit à la question de savoir qui formerait le gouvernement. Il est dans la nature d’une grève générale de soulever ces questions, surtout dans le cas d’une grève générale à durée indéterminée.

Les dirigeants syndicaux avaient appelé au soulèvement tandis que Noske et Ebert s’étaient enfuis. Cela avait attiré beaucoup de regards sur ces dirigeants syndicaux et suscité de grandes attentes. Carl Legien savait que les ouvriers n’avaient pas risqué leur vie pour se retrouver à nouveau avec Ebert et Noske.

Depuis 1890, Carl Legien était le président de la ‘‘Commission générale des syndicats allemands’’. Il était l’un des principaux représentants de la droite au sein du SPD, avait mené de nombreuses batailles contre la gauche, été un adversaire important de celle-ci dans le débat sur la ‘‘grève de masse’’ en 1905/06 et, en novembre 1918, il a contribué au sauvetage du capitalisme. Et là, il menait une grève générale d’une durée indéterminée et exigeait la nationalisation des secteurs clés de l’économie de même que la formation d’un gouvernement ouvrier socialiste dans lequel les syndicats joueraient un rôle majeur.

Legien n’avait pas changé sa propre position d’un millimètre mais, sous la pression de la lutte des classes, la direction syndicale a dû changer son discours. Sa peur de perdre le contrôle des membres du syndicat était plus grande que sa peur de l’action radicale, à laquelle il continuait nessentiellement de résiter. Son principal argument en faveur de l’unité des ‘‘partis ouvriers’’ était l’espoir qu’avec celle-ci, il serait possible de ralentir et d’arrêter le mouvement des travailleurs.

Le 17 mars, Legien a proposé à l’USPD de constituer un gouvernement ouvrier composé des syndicats, de l’USPD et du SPD. Il a justifié cette proposition par le fait que personne ne pourrait désormais se prononcer contre les syndicats.

Crispien, le dirigeant de l’aile droite de l’USPD, a rejeté la proposition, arguant qu’il ne voulait pas s’asseoir autour de la table avec des gens qui avaient tué des travailleurs – une critique portée contre le SPD – et avec des gens qui avaient trompé la classe ouvrière – une réaction face aux dirigeants syndicaux. Däumig, de l’aile gauche de l’USPD, soutenait par contre la proposition de Crispien. En dépit de quelques voix en cette direction, la majorité de la direction de l’USPD s’est prononcée contre la proposition, par peur de ne pas être comprise par les millions de grévistes.

La proposition du 17 mars de Legien pour un gouvernement ouvrier s’opposait principalement à l’attitude de la gauche de l’USPD sous la direction de Däumig (qui était en faveur de l’adhésion de l’USPD au Komintern). Une position similaire a été exprimée dans les slogans du KPD du 17 mars : ‘‘Pas de gouvernement purement socialiste basé sur le parlement’’.

Le débat a d’abord été discuté auprès d’un public plus large au Comité de grève de Berlin. Ce n’est qu’alors que Däumig a expliqué sa position sur le gouvernement ouvrier. Les membres du KPD ont déclaré qu’ils entendaient pour la première fois la proposition de Legien et qu’ils ne pouvaient y répondre qu’en tant qu’individus. Jacob Walcher (KPD) a déclaré qu’un gouvernement tel que proposé par les syndicats serait un ‘‘gouvernement socialiste contre Ebert et Haase’’ qui n’aurait pas à se déclarer officiellement pour la dictature du prolétariat afin de représenter – par son existence même – un pas en avant, une victoire du mouvement ouvrier. Il a demandé aux représentants syndicaux s’ils étaient réellement prêts à armer les travailleurs, à désarmer la contre-révolution et à purger les administrations réactionnaires, même si cela devait entraîner une guerre civile. Dans ce cas, selon Walcher, il était évident que le KPD soutiendrait un tel gouvernement et se battrait au premier rang. Mais si le gouvernement trahissait le programme des syndicats, le KPD – avec le soutien des syndicalistes – irait à l’encontre de ce gouvernement par tous les moyens possibles.

Le SPD a fait tout ce qui était en son pouvoir pour éloigner l’USPD du KPD. Avec une position ferme et déterminée, le KPD aurait pu avoir un impact majeur sur l’USPD. La position de l’USPD était également cruciale au sujet de la fin de la grève. Malheureusement, des interventions comme celle de Walcher sont restées l’exception plutôt que la règle. La direction du KPD était dans un état de confusion et de paralysie : le 22 mars, une position officielle a finalement été adoptée au sujet de la question d’un gouvernement ouvrier : la proposition d’une coalition avec les syndicats et l’USPD était rejetée.

La fin de la grève et le massacre dans la région de la Ruhr

Pour les masses en grève, il s’aigssait d’un signal fatal : un gouvernement qui défendait les intérêts des travailleurs n’était pas à portée de main. Il ne semblait donc pas y avoir d’autre option que le retour de l’ancien gouvernement. À ce moment, l’USPD avait un grand impact sur le mouvement ouvrier. Et l’USPD lui-même était fortement influencé par le KPD. L’hésitation de l’USPD et du KPD a offert au gouvernement du temps pour se rétablir et a également semé la confusion parmi les travailleurs.

Après des négociations entre les fédérations syndicales ADGB, AfA, la Commission syndicale de Berlin, l’USPD et le SPD, il a été décidé le 22 mars de mettre fin à la grève générale en promettant en termes vagues de soutenir les positions syndicales. Le KPD a effectué quelques grands changements d’orientation : le 23 mars, la position précédement adoptée a été révoquée et le parti s’est aligné sur celle de Walcher, également soutenue par Wilhelm Pieck. Le parti a déclaré que le putsh de Kapp avait conduit à la fin de la coalition entre la social-démocratie et la bourgeoisie et que la lutte contre la dictature militaire avait mis l’objectif de la prise du pouvoir par la classe ouvrière à l’ordre du jour. Il était toutefois trop tard. L’occasion avait été gaspillée.

Le 26 mars, Ebert a offert à Legien la fonction de chancelier avec la tâche de constituer un gouvernement. Les dirigeants syndicaux ont rejeté l’offre et ont déclaré que les syndicats eux-mêmes ne pouvaient pas assumer la responsabilité du gouvernement, surtout à un moment où les médias établis – réapparus après la fin de la grève – accusaient les syndicats de former un ‘‘contre-gouvernement’’. C’en était fini de l’opportunité. Ebert a accepté la démission de Noske à la Défense, sacrifié comme un pion. Il a ensuite nommé Hermann Müller, membre du SPD, au poste de chancelier.

L’hésitation entourant la question gouvernementale avait ouvert la voie à la restauration et la stabilisation de l’ancien gouvernement. Ebert et l’armée en ont immédiatement profité pour s’attaquer aux travailleurs toujours en lutte. De nombreuses villes allemandes connaissaient l’existence de milices ouvrières sous le contrôle des conseils et comités d’action. Tout particulièrement dans la région de la Ruhr, des conseils étaient résolument prêts à s’engager dans la confrontation militaire avec la contre-révolution. Une ‘‘Armée rouge de la Ruhr’’ a été constituée en réaction immédiate au coup d’Etat. Cependant, les travailleurs de la région de la Ruhr étaient tellement en avance sur leurs collègues du reste du pays qu’ils étaient complètement isolés. Le 23 mars, des négociations entre le gouvernement et les conseils ouvriers ont eu lieu à Bielefeld. Un jour plus tard, l’accord de Bielefeld a été conclu. Il y était dit que les putschistes seraient livrés aux tribunaux, que les travailleurs exerceraient une influence décisive sur la politique économique et sociale par le biais de leurs syndicats si la grève générale était interrompue et que les travailleurs étaient désarmés. Mais, pour le gouvernement, les négociations ne servent que l’objectif de diviser les travailleurs rebelles tout en rassemblant ses propres forces. Le 25 mars, l’armée avait déjà rompu l’accord en avançant vers Lünen et Dortmund. Le 28 mars, le gouvernement national a lancé un ultimatum : les travailleurs devaient être complètement désarmés pour le 30 mars et l’Armée rouge devaient être dissoute. Si ces conditions étaient acceptées, ‘‘le gouvernement du Reich s’abstiendra d’attaquer. Dans le cas contraire, le détenteur du pouvoir exécutif [Général von Watter] a droit à la ‘‘liberté d’action’’.’’ Les dirigeants syndicaux ont donné carte blanche à l’armée moins de deux semaines après le débat sur le gouvernement ouvrier. Le 31 mars, les dirigeants syndicaux et le gouvernement national sont parvenus à un accord sur l’entrée de l’armée dans la région de la Ruhr, en vertu duquel l’armée pouvait agir contre tous les travailleurs armés et que des tribunaux seraient créés seulement là où les armes étaient déposées. ‘‘L’accord est complet entre le gouvernement et les syndicats à ce sujet’’, précisait l’accord. Mais l’armée n’a pas respecté les termes de l’Accord de Bielefeld et les travailleurs ont été brutalement persécutés. ‘‘Comme d’habitude dans une guerre allemande, deux fois plus d’ouvriers ont été tués après la défaite que pendant la bataille elle-même.’’ (Karl Retzlaw, “Spartakus – Aufstieg und Niedergang. Erinnerungen eines Parteiarbeiters”).

‘‘L’Armée rouge de la Ruhr a été vaincue parce qu’elle était isolée de tous les autres travailleurs alors que l’armée et la police étaient entièrement concentrées dans la région de la Ruhr.’’ (Oskar Hippe “And Red is the Colour of Our Flag”). La défaite est également due à un manque de coordination et de direction. Certains conseils ont reconnu l’accord de Bielefeld, d’autres non. De nombreux comités militaires révolutionnaires furent mis en place, qui agissaient indépendamment les uns des autres et les uns contre les autres.

Le Komintern et le gouvernement ouvrier

L’expérience allemande a montré que la question d’un ‘‘gouvernement ouvrier’’ était aussi régulièrement discutée aux Congrès de l’Internationale Communiste. Léon Trotsky résume ainsi la discussion du quatrième congrès du Komintern en 1922 : ‘‘Le front unique est le slogan d’un gouvernement ouvrier. Nous, communistes, savons bien sûr qu’un véritable gouvernement ouvrier ne sera pas mis en place en Europe tant que la classe ouvrière n’aura pas renversé la bourgeoisie et sa machinerie démocratique afin d’instaurer une domination ouvrière dirigée par le Parti communiste. Mais pour y parvenir, il est nécessaire que la majorité des travailleurs européens soutiennent le Parti communiste. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Ainsi, à chaque fois que l’occasion se présente, nos Partis communistes disent : ‘‘travailleurs sociaux-démocrates, syndicalistes, anarchistes et travailleurs sans parti, les salaires sont réduits, il reste de moins en moins de journées de huit heures, le coût de la vie monte en flèche. Cela ne se produirait pas si, malgré leurs différences, tous les travailleurs s’unissaient et formaient leur propre gouvernement ouvrier’’. Ainsi, le slogan d’un gouvernement ouvrier devient un fossé entre la classe ouvrière et toutes les autres classes, creusé par les communistes. Dans la mesure où les principaux cercles sociaux-démocrates, les réformistes, sont liés à la bourgeoisie, ce clivage conduira de plus en plus à la séparation entre les travailleurs sociaux-démocrates de gauche et leurs dirigeants, et ils le font déjà.’’

Au début de l’année 1923, le KPD a adopté la position suivante : ‘‘Un gouvernement ouvrier n’est ni la dictature du prolétariat ni une participation parlementaire pacifique au pouvoir. C’est une tentative de la classe ouvrière, dans le cadre et pour l’instant au moyen de la démocratie bourgeoise, soutenue par des organes ouvriers et les mouvements de masse, de poursuivre une politique ouvrière, tandis que la dictature prolétarienne brise délibérément le cadre de la démocratie bourgeoise, détruit l’appareil étatique bourgeois pour le remplacer par des organes de la classe ouvrière. Le gouvernement ouvrier est un gouvernement des partis ouvriers qui tentent d’aller à l’encontre de la bourgeoisie avec une politique ouvrière dont les coûts sont supportés par la bourgeoisie, alors que les coalitions précédentes avec le SPD ont transmis ceux-ci à la classe ouvrière. Un gouvernement ouvrier ne peut mener une politique dans l’intérêt de la classe ouvrière et mettre en œuvre le programme du front unique ouvrier que s’il repose sur de larges masses de la classe et leurs organisations créées par le mouvement du front unique (conseils d’entreprise, comités de surveillance, conseils ouvriers, etc.), ainsi que sur les travailleurs armés.’’

La radicalisation de gauche se poursuit

Le putsh de Kapp a illustrée quelle est la force de la classe ouvrière. Hélas, la direction de l’USPD, et derrière elle celle du KPD, n’a pas été en mesure de développer une stratégie nationale pour aller vers la victoire avec la majorité de la classe ouvrière. C’est ce qui était nécessaire pour éradiquer la contre-révolution à sa racine en allant à l’encontre de la domination capitaliste.

Une fois de plus, des milliers de personnes ont été tuées. Les Freikorps contre-révolutionnaires ont labouré la région de la Ruhr. Des pogroms antisémites ont été organisés pour canaliser la colère et la frustration accumulées et donner libre cours à la frénésie de la réaction.

Mais il était encore temps pour les dirigeants du mouvement ouvrier de tirer les leçons nécessaires. La classe ouvrière n’a pas arrêté de s’orienter vers la gauche. Lors des élections législatives nationales du 6 juin 1920, le SPD a perdu 17 pourcents par rapport aux élections de janvier 1919, soit 21,7 %. L’USPD a reçu 7,6% de pluys, passant à 17,9% et 4,9 millions de voix. Le KPD participait pour la première fois à ces élections et a obtenu 2,1% des voix.

La majorité de l’USPD a accepté les 21 conditions d’adhésion au Komintern en octobre de la même année, permettant ainsi une fusion avec le KPD. En novembre, une conférence conjointe a eu lieu, au cours de laquelle une nette majorité de l’USPD et du KPD ont fusionné. Avec les 3.000 à 4.000 membres du KPD et les 300.000 membres de gauche de l’USPD, après le putsch de Kapp, le Parti communiste unifié d’Allemagne (VKPD) était un parti de masse de 375.000 membres. De nouvelles vagues révolutionnaires ne tarderaient pas à arriver.

Pourquoi n’y a-t-il pas eu de bataille similaire contre Hitler en 1933 ?

Karl Retzlaw, militant du KPD, a décrit le putsch de Kapp comme une ‘‘prise de pouvoir hâtive des généraux’’. Il a déclaré : ‘‘Dans l’ensemble, ce coup d’Etat a été une tentative prématurée de la part de la réaction qui n’avait pas encore de base de masse dans la population. Ce que les combattants du coup d’Etat Kapp et Lüttwitz voulaient, et bien plus encore, ne serait mis en œuvre que 13 ans plus tard : la suppression de l’ensemble du mouvement ouvrier, le réarmement, l’extermination des Juifs européens et une guerre revancharde.’’

En 1933, le capital allemand a tout misé sur une seule carte pour mettre fin au danger imminent de révolution : le mouvement de masse petit-bourgeois fasciste a été utilisé pour écraser toute forme de démocratie et d’auto-organisation du mouvement ouvrier.

La petite bourgeoisie était opprimée par la concurrence de la grande bourgeoisie et menaçait de sombrer dans les masses de la classe ouvrière. Elle a cherché une solution radicale à ce problème. La déception de l’absence d’une révolution de la classe ouvrière amena de plus en plus la classe moyenne à Hitler. Les couches les plus appauvries à la lisière de la classe ouvrière complétaient les rangs des fascistes.

Kapp & Co ne disposaient d’aucune base sociale sous la forme d’un mouvement de masse. Le putsch de Kapp ne peut donc pas être qualifié de fasciste, même si, s’il avait été couronné de succès, il aurait sans aucun doute conduit à une sanglante répression des travailleurs et de leurs organisations.

En 1933 également, la classe ouvrière, y compris les formations armées du KPD, des syndicats et du SPD, ont résisté. Quand Hitler est arrivé au pouvoir, des grèves régionales ont éclaté. Au début de la révolution en 1920, la désillusion à l’égard de la politique du SPD a conduit à soutenir davantage les solutions de gauche, en prenant l’exemple de la Révolution russe. La déception causée par l’échec du KPD en 1923 et la stalinisation du parti a entraîné une démoralisation. Avant 1933, le KPD défendait une politique d’ultra-gauche pour éclipser les erreurs des années ’20. Le SPD était assimilé aux nazis, Staline a déclaré que le fascisme et la social-démocratie étaient des frères jumeaux. En conséquence, la possibilité d’un front unique ouvrier a disparu. Ce n’est qu’avec un tel front unique que le KPD aurait pu se battre avec la majorité de la classe ouvrière et sortir ces travailleurs des griffes de la direction du SPD. La direction du SPD a quant à elle qualifié le KPD de ‘‘nazis peints en rouge’’ et a fait tout son possible pour empêcher l’unité de classe.

Une direction marxiste déterminée aurait pu unir la classe ouvrière dans la bataille contre Hitler et ramener les classes moyennes qui doutaient du côté des ouvriers. Sans une telle politique de la part du mouvement ouvrier et après des années de tensions révolutionnaires sous les coups renouvelés de la contre-révolution, une occasion révolutionnaire a été manquée.