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“Chaque événement était l’occasion de discuter pour élever le niveau de conscience politique des ouvriers’’

Photo : wikicommons

Entretien avec Silvio Marra – Deuxième partie

Voici la suite de l’entretien réalisé avec Silvio Marra, ex-délégué aux Forges de Clabecq, que nous avons commencé à publier dans le précédent numéro de Lutte Socialiste. Nous avions rencontré Silvio le 13 février dernier, à l’occasion de la grève générale de 24 heures, alors que nous étions allés rendre visite au piquet des ouvriers de NLMK-Clabecq qui se battent contre la liquidation de l’entreprise.

Propos recueillis par Guy Van Sinoy

‘‘Qui n’a jamais mis le pied en sidérurgie n’imagine pas les dangers que chaque ouvrier doit affronter quotidiennement s’il veut encore être en vie – ou entier – à la fin de sa journée de travail. Fonte et acier en fusion, tôles et blocs d’acier – chauffés au rouge – qui vous frôlent à grande vitesse, produits chimiques hautement inflammables, engins gigantesques sans cesse en mouvement (ponts roulants, wagons, locomotives, bulldozers), électricité à haute tension, matériaux toxiques, etc. Et le tout dans un vacarme assourdissant. En 1998, à l’ouverture du procès des travailleurs de Clabecq, Giovanni Capelli, un des inculpés, a expliqué au Président du Tribunal : ‘‘Mon premier jour de travail j’ai cru que je pénétrais dans L’Enfer de Dante’’.

‘‘Des milliers d’ouvriers sidérurgistes dans le monde ont été brûlés, écrasés, électrocutés, estropiés ou tout simplement tués dans un environnement de travail dangereux où les méthodes sont plus guidées par la soif de profit capitaliste que par le souci de sauvegarder la vie et la santé des travailleurs. Sans compter les milliers de cancers provoqués par l’amiante et quantité d’autres produits toxiques rejetés dans l’atmosphère et qui empoisonnent les habitants de la région. Aussi j’ai considéré dès le départ que le travail de délégué syndical en sécurité et hygiène s’affronterait inévitablement à la logique capitaliste, même si en 1979, la première fois que j’ai été élu délégué sécurité, aucune conscience collective anticapitaliste n’existait encore aux Forges.’’

Lutte contre le racisme, crise de la sidérurgie

‘‘Quand j’ai été embauché comme mécanicien, il régnait aux Forges un grossier climat de racisme, en particulier chez certains ingénieurs et contremaîtres. Ces derniers étaient souvent choisis en raison de leur force physique et ils n’hésitaient pas à y recourir contre les ouvriers. Giovanni Capelli, le premier ouvrier italien élu délégué, n’avait pas une vision marxiste de la société mais il refusait le racisme. Grand sportif, il pratiquait les arts martiaux et un jour, au marché, il n’a pas hésité à poursuivre à coups de pieds au cul un contremaître raciste. Capelli jouissait d’une grande popularité parmi les ouvriers ce qui lui valait chaque fois beaucoup de voix de préférence aux élections sociales. L’élection de plusieurs délégués d’origine immigrée a freiné le racisme ambiant.

‘‘A l’époque, je suis allé discuter avec un jeune électricien qui travaillait dans le secteur horeca pour le persuader de venir travailler aux Forges. C’était un ouvrier très qualifié mais aussi un révolté qui avait fréquenté un peu la Jeune Garde Socialiste (JGS) quand il était adolescent. Il s’appelait Roberto D’Orazio et était impatient de tout changer. Plus d’une fois, Capelli et Jean-Claude Albert, président de la délégation, l’ont jeté hors du bureau syndical.’’

Crise de la sidérurgie et naissance du syndicalisme de lutte

‘‘Les années ‘80 ont vu le début de la crise de la sidérurgie européenne qui va engloutir des centaines de milliers d’emplois. Aux Forges, le patron a imposé des restructurations internes (fermeture de la fonderie, de la tréfilerie et des fours à coke). Entre 1973 et 1987, le nombre de travailleurs est passé de 6.250 à 2.575.

‘‘C’est au cours de ces années qu’au sein de la FGTB un noyau de militants communistes (même s’ils n’avaient pas tous été dans la même organisation !) a commencé à regrouper quelques dizaines de travailleurs combatifs qui ne voulaient plus limiter la lutte syndicale à un ‘‘bon’’ plan social d’accompagnement des licenciements.

‘‘En sidérurgie on travaille le plus souvent en régime de feu continu (7 jours le matin, 7 jours l’après-midi, 7 jours la nuit, puis une semaine de congé) et on a l’habitude de travailler à horaire décalé. Ce noyau de travailleurs combatifs se réunissait le dimanche à 6 heures du matin dans une salle hors de l’usine. A 8h30 la réunion était finie et chacun avait le temps d’aller acheter des pistolets ou des croissants avant de rentrer à la maison pour déjeuner en famille.’’

‘‘Nous avons participé à beaucoup d’actions, y compris en dehors de l’usine. Je pense notamment à la grande manifestation des sidérurgistes en 1982, aux grèves contre le gouvernement Martens-Gol, au soutien à la grève des mineurs anglais. Chaque événement était l’occasion de discuter pour élever le niveau de conscience politique des ouvriers : le rôle de l’Europe et des holdings lors des restructurations, Thatcher-Reagan et le danger de guerre, le rôle des médias, de la gendarmerie et des tribunaux dans les luttes sociales, etc. Cette ligne syndicale combative s’est cristallisée autour de la plate-forme Agir autrement lors des élections sociales de 1987. Les principaux axes étaient : hausse du salaire de base, garantie d’emploi, zéro licenciement, limitation de la sous-traitance. La FGTB a gagné les élections sociales avec un tel programme et nous avons entamé immédiatement la lutte pour son application. Roberto D’Orazio était élu délégué et Jean-Claude Albert restait président de la délégation. Malgré cette orientation de syndicalisme de combat, Agir autrement avait le souci de rassembler dans la délégation tous les délégués expérimentés.’’

La troisième partie de cet entretien sera publiée demain sur ce site.
=> Lire la première partie

Silvio sera présent à notre camp d’été et prendra la parole dans un atelier le dimanche matin : « Pour un syndicalisme de combat ! Retour sur la lutte des Forges de Clabecq » – Programme et infos pratiques de ce camp (il est également possible de ne participer qu’une journée)