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Soudan : Non au règne des généraux !

Photo : Wikimedia Commons

Après 30 ans de dictature au Soudan, des manifestations de masse historiques ont abouti à la chute du président Omar Al-Bashir lors d’une « révolution de palais » des généraux. Par la suite, un « conseil militaire de transition » a été mis en place, le ministre de la Défense Amhed Awad Ibn Auf étant nommé à la présidence.

Par un correspondant du Comité pour une Internationale Ouvrière

Ce dernier fait partie de l’ancien régime et est un général brutal recherché par la Cour pénale internationale pour génocide au Darfour. Mais les protestations se sont poursuivies, les manifestants chantant : « Révolutionnaires, nous continuerons notre chemin ! »

Un jour plus tard, Auf a été contraint de démissionner pour être remplacé par un général soi-disant « moins controversé », Abdel-Fattah Burhan. Cela n’a pas satisfait les masses, qui réclament la fin du règne des militaires.

Les masses soudanaises ont évincé trois « chefs » de l’ancien régime en autant de jours, et les manifestations de masse se poursuivent toujours. Des milliers de manifestants dansent et chantent « liberté ! » Les manifestants veulent un « nouveau Soudan ». Mais la question clé à laquelle ils sont confrontés est de savoir comment cela est possible. Quelle force dans la société soudanaise peut y parvenir ? Quel type de nouveau Soudan voulons-nous créer ?

Un ‘printemps arabe’

Ce sont là des questions qui se posent dans de nombreuses régions d’Afrique. Une semaine auparavant, nous avons assisté à la chute de Bouteflika en Algérie. Les régimes de la région craignent un nouveau « printemps arabe », une nouvelle vague de soulèvements révolutionnaires.

Il s’agit d’un moment critique de la révolution en cours au Soudan et il est vital de discuter de son orientation. Burhan se présente comme l’un de ceux qui sont allés à la rencontre des manifestants et les ont écoutés. Les militaires espèrent clairement créer l’illusion qu’ils veulent un « dialogue » avec les manifestants. Les manifestants savent qu’en réalité, le régime essaie de se sauver lui-même. Ils déclarent qu’ils continueront à manifester jusqu’à ce qu’ils aient mis en place un « gouvernement civil ».

Les premières interactions entre les manifestants et l’armée ont été faites avec des sous-officiers et des soldats venus les protéger de la brutalité des services nationaux de renseignement et de sécurité. A aucun moment les masses n’ont eu l’illusion que le contrôle militaire du pays serait la meilleure option.

Le régime est paniqué et divisé, mais il est également déterminé à conserver le pouvoir. La période d’état d’urgence de trois mois et celle de transition de deux ans qui ont été annoncées constituent une tentative de gagner du temps. Le régime sait que les masses ne peuvent pas occuper les places pour
toujours.

Un officier supérieur de l’armée a déclaré à la télévision d’Etat : « notre responsabilité principale est de maintenir l’ordre public » et « nous n’aurons aucune tolérance pour les méfaits commis dans n’importe quel coin du pays ». Le danger d’une répression brutale du mouvement est toujours sérieux.

En ce moment, le pouvoir potentiel git dans la rue, aux mains des masses. Mais un mouvement de masse dans les rues ne prendra pas le pouvoir à lui seul. Si les travailleurs et les jeunes ne prennent pas les mesures qui s’imposent pour prendre le pouvoir et le consolider entre leurs mains, ils le perdront.

Les travailleurs et les pauvres du Soudan ont dû faire face à des conditions de vie de plus en plus difficiles. Avec un taux d’inflation d’environ 70%, des centaines de personnes font la queue pour le carburant et la nourriture. Dans les villes, les gens souffrent de surpeuplement, de logements insalubres, de violence et de criminalité. Les gens disent que « les gouvernements ont volé notre argent et se sont enfuis ».

Des manifestations de masse ont commencé le 19 décembre pour protester contre le triplement du prix du pain du jour au lendemain. A partir d’Atbara, lieu historique où est né le mouvement syndical soudanais, les protestations se sont étendues au cours des jours suivants à d’autres régions, dont la capitale Khartoum. Les élèves ont protesté contre l’augmentation du coût des repas scolaires. Les manifestants ont incendié les bureaux du parti du Congrès national au pouvoir. Des sièges locaux du gouvernement local ont été attaqués, de même que les bureaux des services de sécurité. Des imams pro-régime auraient été retirés des mosquées dans certaines régions.

Le 27 décembre, les médecins et le personnel médical ont déclenché une grève générale, à laquelle se sont joints des journalistes. Les protestations se sont intensifiées le 6 avril, lorsque, en réponse à un appel à la grève générale, des milliers de personnes ont commencé un sit-in devant le ministère de la Défense à Khartoum.

Le mouvement de masse s’est rapidement renforcé. C’est cette force qui permet aujourd’hui d’obtenir des revendications impensables dans le passé, y compris la libération de prisonniers politiques en résultat des manifestations devant les prisons.

Les travailleurs et les jeunes ont fait preuve d’un courage héroïque face à un régime brutal qui procède à des arrestations, des tortures et des assassinats ; un régime où vous pouvez perdre votre emploi en faisant grève. Faisant preuve d’un grand esprit de défi, les jeunes ont contourné la fermeture des médias sociaux. Selon une association de médecins soudanais, 26 personnes sont mortes et plus de 150 blessées depuis le début du sit-in, après de nombreux décès déjà survenus au cours des mois précédents. Signe supplémentaire du potentiel révolutionnaire, des soldats figurent parmi les morts, tués en protégeant les manifestants.

Les manifestants sont très conscients du ‘‘printemps arabe’’ de 2011 et disent consciemment que ce mouvement n’est pas le même – en d’autres termes, ils sont conscients qu’après ces puissantes révolutions, des éléments des anciens régimes sont revenus au pouvoir, et ils ne veulent pas que cela arrive au Soudan.

Il est essentiel d’en tirer les leçons. Le ‘‘printemps arabe’’ n’a pas, à ce stade, conduit les travailleurs et les pauvres à prendre le pouvoir, en raison de l’absence d’un parti de masse de la classe des travailleurs disposant d’une direction révolutionnaire et luttant pour la prise du pouvoir sur base d’un programme d’indépendance de classe.

Le principal groupe d’opposition au Soudan est l’Association professionnelle soudanaise (SPA), qui regroupe les syndicats, l’Union des femmes et d’autres groupes. La SPA a fait preuve d’une résistance courageuse et formule des revendications démocratiques fondamentales en déclarant qu’ils continueront à se battre jusqu’à la victoire. Ils disent : « Nos efforts pour nous débarrasser du régime se poursuivront jusqu’à ce que l’héritage de la tyrannie soit liquidé et que ses dirigeants soient traduits en justice. »

Mais pour y parvenir, ils doivent aller plus loin que leur actuelle « Déclaration de liberté et de changement » signée le 1er janvier par une longue liste d’organisations et de groupes d’opposition, parmi lesquels des partis capitalistes. La déclaration appelle au remplacement de Bachir par un gouvernement national de transition de quatre ans, composé de « personnes qualifiées sur la base de leurs compétences et de leur bonne réputation, représentant divers groupes soudanais et bénéficiant du consensus de la majorité », pour gouverner jusqu’à ce qu’une structure démocratique solide soit établie et des élections tenues.

Quelles revendications ?

Bien qu’elle comprenne de nombreuses revendications positives – la fin de la guerre civile, du déclin économique, des discriminations et de l’oppression des femmes, et la garantie de l’accès aux soins de santé, à l’éducation, au logement et au bien-être social et environnemental – cette déclaration ne fait pas de distinction entre les différents intérêts de classe. Il est important d’adopter une position de classe, car le seul fait d’appeler à des élections démocratiques ne suffira pas pour satisfaire ces revendications.

Qui se présentera aux élections et avec quel programme ? Le danger demeure que le parti au pouvoir, le Parti du Congrès national, se regroupe pour revenir au pouvoir si l’occasion et le temps lui sont donnés.

Nous ne devons entretenir aucune illusion envers les partis et dirigeants capitalistes. Ils affirment vouloir la démocratie, ils n’iront pas un pas plus loin. Tout nouveau gouvernement capitaliste serait confronté aux mêmes pressions que le régime de Bachir. En fin de compte, cela signifierait simplement de remplacer un groupe d’exploiteurs par un autre.

Le Soudan est confronté à une crise économique majeure. Le déclencheur immédiat de ce soulèvement a été la suppression des subventions de l’État sur la farine, ce qui a entraîné une multiplication par trois du prix du pain, suite à la pression du FMI. Le Soudan a une dette extérieure de 55 milliards de dollars et des pressions seront exercées pour son remboursement. Que ferait différemment un nouveau gouvernement sans être prêt à tenir tête aux puissances capitalistes et tant que les principales parties de l’économie sont laissées entre les mains des profiteurs ?

Que feraient les paramilitaires qui terrorisent le pays et menacent de déclencher une guerre civile ? Que feront-ils face aux divisions religieuses dans le pays, avec des groupes sectaires soutenus par des puissances régionales prêts à les exploiter dans leur propre intérêt ? Que feraient-ils au sujet du partage de la richesse pétrolière du Sud-Soudan ?

Ce n’est pas un hasard si le gouvernement américain a déclaré que le gouvernement soudanais devait « faire preuve de retenue et laisser la place à la participation civile au sein du gouvernement ». Le porte-parole du département d’État a dit aux journalistes : « Le peuple soudanais devrait déterminer qui le dirige… et le peuple soudanais a été clair et exige une transition dirigée par des civils. » De même, l’UE et le Royaume-Uni ont exhorté l’armée à passer rapidement le pouvoir à des représentants civils.

Les puissances occidentales veulent un régime coopératif qui remboursera les dettes, empêchera tout développement ultérieur de la révolution et réduira les chances que les soulèvements se propagent dans la région. Les travailleurs trouveront bientôt un nouveau gouvernement capitaliste qui réprimera d’autres actions de masse pour des prix plus bas ou des emplois et des salaires décents. C’est comme cela que les choses se sont passées en Tunisie et en Egypte.

La seule façon d’unir la classe ouvrière et les pauvres à travers le pays et de concrétiser les aspirations pour un niveau de vie décent, des emplois et des logements, une véritable démocratie, la liberté de pratiquer leur religion et ainsi de suite, c’est que les travailleurs, les jeunes et les pauvres prennent le pouvoir.

Les organisations ouvrières doivent d’urgence créer un parti ouvrier de masse et lutter pour un gouvernement reposant sur la classe ouvrière.

Les manifestations et les sit-in dans le centre de Khartoum ont été puissants, mais les syndicats devraient maintenant lancer un appel à la grève, mener la bataille sur les lieux de travail, et poser la question du contrôle des usines et des moyens de production. Il est essentiel de lutter pour reconstruire les syndicats et destituer les dirigeants qui ont soutenu le régime.

Dans certaines régions, comme Atbera, des comités d’action ont été mis sur pied. Dans ce campement, les étapes de base de l’organisation ont commencé, avec des comités destiné à nourrir les gens, assurer la sécurité et contrôler le trafic. Même une clinique a été construite. Mais cela doit être mieux organisé, sur une base politique.

Ces comités devraient inclure les syndicats locaux, les travailleurs et les autres forces de la révolution en vue de continuer la lutte jusqu’à ce que toutes les revendications soient réalisées. Reliés entre eux, du niveau local au national, les comités des travailleurs peuvent constituer la base d’une structure étatique alternative pour s’emparer du pouvoir.

Programme

Le programme est essentiel. Pour obtenir des prix abordables pour la nourriture et le carburant, des augmentations de salaire et une semaine de travail plus courte, il est nécessaire de lutter pour la nationalisation des grandes industries et des terres des grands propriétaires terriens, sous contrôle et gestion démocratiques de la classe ouvrière.

Un plan socialiste pourrait commencer à investir dans la création d’emplois, le logement décent, les soins de santé et l’éducation. Sur cette base, un gouvernement ouvrier pourrait appeler les mouvements de masse de la région à prendre des mesures similaires et à s’unir dans une coopération économique étroite, y compris avec le Sud-Soudan.

C’est pourquoi nous plaidons pour la création d’un Soudan socialiste démocratique, car c’est le seul moyen pour les masses de réaliser leur espoir de créer le nouveau Soudan qu’elles souhaitent.

Un Etat démocratique des travailleurs et des pauvres serait également en mesure de garantir les droits religieux et nationaux, ainsi qu’une véritable justice pour les anciens oppresseurs. Par exemple, le conseil militaire de transition a annoncé qu’il n’enverrait pas Al-Bashir devant la Cour pénale internationale, mais qu’il le jugerait au Soudan.

C’est parce qu’ils sont en réalité tous coupables des mêmes crimes de guerre. Mais un système de justice démocratique géré par et dans l’intérêt des travailleurs et des pauvres au Soudan serait véritablement en mesure de juger les criminels de guerre et d’administrer la justice.