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Le Brexit bloqué, les Conservateurs en pleine débâcle – Le mouvement ouvrier doit agir

Le compte à rebours du 29 mars, date initialement prévue pour le retrait de du Royaume Uni de l’Union européenne, a beau être terminé, le jeu n’est pas fini. Le gouvernement conservateur est en crise politique profonde. Au moment où nous écrivons ces lignes, la Première ministre Theresa May a été incapable d’obtenir une majorité parlementaire pour son projet d’accord de retrait. Le chaos est tel qu’une source européenne anonyme a comparé le Royaume-Uni à un ‘‘État en faillite’’(1).

Par Ciaran Mulholland, Socialist Party, Irlande du Nord, article tiré de l’édition d’avril de Lutte Socialiste

L’accord de retrait avait déjà été rejeté à deux reprises par une large majorité des parlementaires. Dans des circonstances normales, la défaite du gouvernement sur sa priorité politique le ferait s’effondrer, mais nous ne sommes pas dans une période normale.

Theresa May espérait pouvoir encore une fois essayer de faire passer son accord au vote avant la date limite du 29 mars. En pariant sur le fait qu’un vote proche de l’échéance mettra une pression énorme sur les députés et qu’un nombre suffisant d’entre eux changeront de camp plutôt que de risquer une sortie sans accord. Certains députés conservateurs avaient en effet indiqué vouloir changer d’avis dans un tel scénario, tandis que, dans les coulisses, les pourparlers avec le DUP(2) se poursuivaient pour tenter de convaincre ses 10 députés.

May perd le contrôle

Theresa May marche sur une très fine couche de glace. Quoi qu’elle fasse, elle risque de déclencher une réaction en chaîne qui provoquerait sa chute. Ses adversaires au sein du Parti conservateur ressemblent à des vautours prêts à la pousser dans un précipice pour lui succéder. Pour les éloigner, elle pourrait envisager de passer par-dessus la tête des députés avec des élections anticipées, mais elle craint que cela aboutisse à la victoire du parti travailliste de Corbyn.

May est bloquée parce qu’elle ne peut pas obtenir la majorité parlementaire. Il y a plusieurs raisons à cela, mais la question critique est celle du ‘‘backstop’’ (‘‘filet de sécurité’’), un arrangement présenté comme nécessaire pour éviter le retour d’une frontière physique sur l’île d’Irlande. L’argument avancé est le fait que tout durcissement de la frontière irlandaise ‘‘mettrait en péril le processus de paix’’. L’UE insiste sur le fait qu’il doit y avoir une frontière ‘‘dure’’ (c’est-à-dire avec un contrôle du trafic de marchandises et des taxes d’importation) quelque part afin de protéger ses intérêts commerciaux. Si la frontière irlandaise reste ouverte, de nouveaux contrôles des marchandises traversant la mer d’Irlande devront être effectués, c’est-à-dire une frontière Est-Ouest, entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne.

La majorité des protestants d’Irlande du Nord s’oppose à de nouveaux contrôles des marchandises traversant la mer d’Irlande. Une frontière Est-Ouest, aussi molle soit-elle, représente aujourd’hui une menace pour l’union entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne. Tout durcissement de la frontière Nord-Sud, aussi mineur soit-il, est considéré comme une menace pour les aspirations nationales des Catholiques irlandais. La seule façon de respecter les droits des deux communautés est de garder les deux frontières ouvertes, mais la logique de l’UE capitaliste n’en veut pas.

Quoi qu’il en soit, le conflit entre les aspirations des communautés protestantes et catholiques en Irlande du Nord aurait été problématique. Mais le fait accidentel que le DUP détienne l’équilibre du pouvoir au Parlement, pour la toute première fois, a précipité une crise majeure et a bloqué le retrait prévu du Royaume-Uni vis-à-vis de l’UE. Le DUP a froidement profité de sa position centrale pour s’aligner avec l’aile pro-Brexit du Parti conservateur contre toute menace perçue sur le statut de l’Irlande du Nord au Royaume-Uni. Pour les pro-Brexit comme pour le DUP, c’est un mariage de convenance. Dans certaines circonstances, chacun abandonnerait l’autre pour en tirer un avantage tactique. Pour l’instant du moins, leurs intérêts continuent à coïncider.

Non à des frontières plus dures !

Le Socialist Party, parti-frère du PSL en Irlande, s’oppose à l’UE, une institution créée dans l’intérêt du capitalisme. L’UE n’est l’amie d’aucun travailleur d’Irlande, du Nord ou du Sud, ni d’aucun travailleur d’Angleterre, d’Écosse, du Pays de Galles ou du reste de l’Europe. Les travailleurs ne peuvent pas compter sur l’UE pour assurer un avenir meilleur, pas plus qu’ils ne peuvent compter sur les gouvernements de Leo Varadkar en République d’Irlande et de Theresa May au Royaume-Uni, ni sur la coalition DUP-Sinn Fein en Irlande du Nord, dans l’hypothèse où elle reviendrait un jour au pouvoir.

Le Socialist Party s’oppose au projet d’accord parce qu’il agit contre les intérêts économiques et sociaux de la classe ouvrière et appelle le mouvement ouvrier à faire de même. Il est essentiel que le mouvement ouvrier prenne également en compte l’impact potentiel de l’accord de retrait sur les divisions sectaires dans le Nord. Le mouvement ouvrier unit les travailleurs catholiques et protestants dans une lutte commune pour une vie meilleure – dans les luttes sur les lieux de travail et dans les campagnes parmi les communautés locales pour défendre nos services. Cette unité doit être défendue et ne peut être tenue pour acquise. Il est d’une importance vitale que les syndicats et les véritables partis de gauche, anti-sectaires, s’opposent à toute démarche qui affaiblit l’unité de la classe ouvrière.

Le projet d’accord décrit un scénario dans lequel surgirait une frontière Est-Ouest. Cela augmentera les tensions sectaires et affaiblira l’unité des travailleurs. Nous sommes opposés à l’accord sur cette base. Si le Royaume-Uni quitte l’UE sans accord, un durcissement de la frontière Nord-Sud deviendrait ‘‘inévitable’’. Si cela devait se produire, cela aussi augmenterait les tensions sectaires et affaiblirait l’unité des travailleurs. Nous sommes là aussi résolument opposés à ce scénario.

L’UE et le gouvernement britannique pourraient éviter d’avoir des frontières dures en prenant la décision politique de maintenir la frontière Nord-Sud ouverte et de ne pas laisser se développer une frontière Est-Ouest, quel que soit l’impact supposé sur le commerce et la circulation des personnes. Nous n’avons aucune confiance dans le fait qu’ils feront cela, à moins qu’ils ne soient soumis à d’immenses pressions venant d’en bas. Pour protéger les intérêts de la classe des travailleurs, il est essentiel que le mouvement ouvrier – les syndicats et les véritables forces politiques de gauche – intervienne dès maintenant armé d’un programme socialiste basé sur une indépendance de classe. Le mouvement ouvrier devrait tracer ses propres «lignes rouges» sur les questions-clés.

Le mouvement ouvrier doit maintenant agir

Le référendum de 2016 pour le retrait de l’UE était une manifestation de l’aliénation généralisée d’un establishment politique qui mène les politiques néolibérales depuis des décennies. La majorité de ceux qui ont voté pour le Brexit l’ont fait pour exprimer leur colère face aux années d’austérité. Ils étaient bien conscients du rôle central qu’ont joué les institutions de l’UE pour faire payer à des millions de personnes l’avidité des milliardaires.

Durant la campagne vers le référendum, il y avait une campagne de gauche qui a plaidé en faveur du retrait de l’UE. Le syndicat des cheminots RMT en Grande-Bretagne et le syndicat du secteur public NIPSA en Irlande du Nord ont pris des positions principielles d’opposition à l’UE et en faveur d’une alternative de gauche. Ces syndicats ont montré la voie à suivre. Si les syndicats apportaient leur poids à un mouvement pour une nouvelle Europe, organisée dans l’intérêt des 99%, des millions de personnes pourraient être mobilisées à travers les Iles britanniques et toute l’Europe, à la fois contre un Brexit qui favorise la classe capitaliste et contre l’UE.

(1) Financial Times, 21 mars 2019.
(2) Democratic Unionist Party, parti nord-irlandais soutenant le gouvernement minoritaire May.