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Restituons les œuvres d’art spoliées au Congo !

Musée de l’Afrique de Tervueren. Photo : Wikipédia

Le rapport de l’ONU sur le racisme en Belgique et la réouverture du musée de Tervuren ont rouvert des plaies qui n’avaient pas encore été pansées par la bourgeoisie belge et ses relais politiques. Le racisme contre les personnes noires (négrophobie) est un héritage de la politique coloniale de la classe dominante belge. On en voit les conséquences au niveau économique ou au niveau social, mais aussi au niveau de la répartition inégale de l’art antique africain, principalement concentré dans les anciens pays colonisateurs.

L’histoire une question hautement politique

En 2007, l’ex-président français Nicolas Sarkozy disait à Dakar : ‘‘le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire.’’ Ces derniers temps, tout un courant, avec des nuances en son sein, a cherché à sauver ce qui pouvait encore l’être dans la colonisation. Certains faits historiques, établis ou non, sont invoqués pour dédouaner les capitalistes et ceux qui ont mené la politique coloniale.

Mais les faits sont têtus. Les tenants de ce courant veulent donc faire marcher l’histoire sur sa tête et se débarrasser de la méthode historique pour triturer les faits comme bon leur semble. Ainsi, tout récemment, une carte blanche d’un ancien Administrateur Territorial de l’époque de la colonie a été publiée sur le site du Vif pour lourdement défendre la politique léopoldienne. La colonisation y est présentée comme une période de construction des infrastructures ; la période suivant l’indépendance comme une période de déclin et de chaos.

Nous ne pouvons que souligner l’absolue nécessité d’augmenter les investissements publics dans l’enseignement et la recherche afin que ce genre d’opinions trouve sa place véritable : dans les livres d’histoire et non dans la presse. L’austérité a ses conséquences sur la manière dont nous pouvons disposer du savoir. Ainsi, l’institution bicéphale province-fédérale ‘Annoncer la couleur’, qui travaillait sur une meilleure connaissance de la migration et de la multiculturalité, est victime depuis des années de coupes dans ses budgets.

L’art antique africains un témoin des réalisations matérielles des civilisations précapitalistes africaines

L’Afrique, comme tous les autres continents, a une histoire riche et variée. Pour cheminer dans l’étude historique, les scientifiques disposent de différentes méthodes et approches. Les objets culturels et artistiques sont des témoins qui permettent aux scientifiques de reconstruire une image des sociétés qui nous ont précédées. On estime qu’entre 80% et 99% des œuvres d’art classiques africaines se trouvent hors du continent. Il est donc impossible pour les Africains de jouir de leur patrimoine culturel et, pour les chercheurs africains, plus difficile encore d’étudier le passé.

La restitution des œuvres spoliées est primordiale, ce qui soulève la question de la propriété privée du patrimoine artistique et culturel de l’humanité. Pour des entreprises ou des particuliers fortunés, l’art est considéré comme un marché où il est possible d’investir. Pour les classes dominantes, l’art et la culture sont aussi un outil de distinction.

La chanson Bread and Roses illustre bien la manière dont le mouvement ouvrier a toujours mis en avant ses revendications : ‘‘Oui, c’est pour le pain que nous nous battons – mais nous nous battons pour les roses aussi !’’ Nous voulons que les besoins de base de l’ensemble de l’humanité soit remplis, mais nous ne voulons pas que cela, nous voulons aussi une vie qui permettent de répondre aux besoins supérieurs de la collectivité et donc un épanouissement de l’individu.

Léon Trotsky l’exprimait comme ceci : ‘‘L’art des siècles passés a fait l’homme plus complexe et plus souple, a élevé sa mentalité à un plus haut degré, l’a enrichi sous tous les aspects. Cet enrichissement est une conquête inestimable de la culture. L’assimilation de l’art du passé est donc la condition préalable non seulement à la création du nouvel art, mais encore à la construction de la nouvelle société.’’ (« Culture et Socialisme », 3 février 1926)

Restituer les œuvres d’art et lutter contre le capitalisme

Le fait que 80 à 99% des œuvres d’art classiques africaines se trouvent hors d’Afrique est une bonne illustration de ce qu’est le capitalisme. C’est un système d’exploitation brutal où une minorité sociale spolie la production collective de la majorité sociale. Léopold II a fait bâtir le musée de Tervueren comme témoin de son ‘‘œuvre civilisatrice’’. Beaucoup d’autres monuments et gestes architecturaux construits avec une partie des bénéfices obtenus durant la période de l’Etat Indépendant du Congo avait pour objectif de témoigner de la grandeur du roi et de son œuvre. Il s’agissait également de convaincre ses contemporains et leurs descendants de la réalité de cette mission civilisatrice.

La plupart de ces œuvres ont été volées. Durant la colonisation, toutes les richesses du pays ont été mises en coupe réglée: caoutchouc, cuivre, diamant, uranium, or, bois précieux,… étaient extraits ou produits par les populations congolaises, transformés en Belgique et le résultat commercial de cette opération allait alimenter les comptes des grands groupes capitalistes qui avaient investis l’Union Minière, la Société Générale, Umicore,… Il en allait de même pour les œuvres d’art qui ont trouvé acquéreur parmi la bourgeoisie belge ou les colons présents sur place. Une partie des colons ont légué leurs biens à des musées. Mais la revente et l’exposition d’œuvres volées reste du recel.

Le capitalisme entrave le potentiel de l’humanité

Certains conservateurs de musées ou amateurs d’art s’opposent à la restitution au motif que certains pays ne sauraient pas conserver ce patrimoine. C’est un mauvais prétexte. Les différents pays africains sont capables de conserver leur patrimoine pour autant qu’ils brisent la camisole de force imposée par les institutions telles que le FMI et la Banque mondiale !

Nous avons pu voir l’impact du désinvestissement public dans les musées belges où il pleut même parfois à l’intérieur. Le Soir du 31 décembre 2018 parlait du drame du Musée royal de l’Afrique centrale où les coupes budgétaires étaient de -28% dans le budget opérationnel, -14% dans le budget de personnel et -28% dans l’investissement ! On pouvait y lire : « vous pouvez parler à n’importe quel directeur de musée fédéral, il vous dira qu’on est dans une situation impossible désormais. C’est un travail recommencé chaque jour pour ne pas se noyer et garder la tête hors de l’eau… »

En Afrique, les politiques d’austérité ont été mises en place de manière brutale dès la fin des années ‘70. Les plans d’ajustements structurels imposés par les capitalistes occidentaux et mis en place par les capitalistes africains locaux ont détruit le service public, en ce compris les institutions culturelles.

Le capitalisme, par les crises qui le caractérisent, pousse tout un tas de pays dans la misère en raison de la guerre économique et militaire. Le croissant fertile en Mésopotamie est un des foyers agricoles les plus anciens au monde. Il a vu des civilisations sublimes émerger, comme celle des Sumériens, comme les premières cités-Etats telles Ur et Uruk. Il a vu la naissance des mathématiques, du système sexagésimal (système de numération utilisant la base 60) sur repose entre autres le découpage du temps en secondes et de l’écriture cunéiforme pour faciliter les transactions marchandes. Le patrimoine culturel de ces régions est immense. Mais celui-ci risque de n’être jamais découvert et d’être détruit à cause de la situation désastreuse de la région et de l’affrontement des différentes puissances impérialistes.

La restitution des œuvres d’art : pas une fin en soi

La question des œuvres d’art est une illustration de l’impact du capitalisme. Les autres exemples ne manquent pas en Afrique et ailleurs : malnutrition, spéculation sur les terres arables, absence de soins de santé publics, guerres, destruction de l’environnement du fait de l’industrie extractive,… Mais il est peut-être plus évident d’entrevoir la perspective d’une victoire concernant la restitution des œuvres d’art spoliées ou la décolonisation des espaces.

Sous la pression de la lutte, les capitalistes peuvent être amenés à faire des concessions sur des éléments qu’ils jugent secondaires ou symboliques. Mais pour ça, il faut des luttes de masses à caractère révolutionnaire. C’est ce que l’histoire des luttes, y compris pour l’indépendance, nous enseigne. Notre lutte doit être menée sur le plan international : il faut les cerner de tous côtés pour les forcer à reculer. C’est ce type de période qui a permis à toute une série de pays soumis au joug colonial d’obtenir l’indépendance politique. Mais les réformes obtenues ne seront jamais éternelles tant que les capitalistes garderont la propriété privée des moyens de production pour orienter le caractère de l’économie politique.

Face à cela, nous devons nous organiser nationalement et internationalement dans le combat pour une autre société et nous battre pour chaque réforme et chaque avancée, même symbolique, mais en la liant à la nécessité d’un changement fondamental de société : le socialisme.

[Socialisme 2019] « Congo : En Belgique, l’héritage du colonialisme fait débat – comment les marxistes y répondent-ils ? », atelier de discussion ce samedi 30 mars, de 13h30 à 15h30, lors du week-end Socialisme 2019.