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France. Gilets Jaunes : entretien au cœur du mouvement


« Faire le lien avec le milieu syndical, pour organiser une grève générale qui puisse bloquer l’économie de l’intérieur »

Plusieurs mois après le début du mouvement, la colère est insatiable contre Macron et son monde. Un mouvement puissant et déterminé, même s’il connait bien sûr des hauts et des bas. Déclenché autour de la hausse des taxes sur le carburant, le mouvement s’est rapidement transformé en révolte générale contre le coût de la vie, les salaires, retraites et allocations trop faibles, les privilèges des plus riches et des élus, la manipulation de l’information par les médias établis, la violence policière et l’arrogance des élites et les manquements démocratiques. Nous avons pu discuter de ce mouvement inédit, de sa nature et de ses perspectives avec Rachel (1), Gilet Jaune organisatrice de différents blocages et manifs à Montélimar (Drôme, Sud-Est) et membre de la Gauche Révolutionnaire, organisation-sœur du PSL en France.

« Le mouvement étonne absolument tout le monde, y compris les Gilets Jaunes, par sa durée, par la détermination des gens et la capacité à mobiliser » explique Rachel. Des mois après, et malgré les nombreuses tentatives de discréditation et de déviation, le mouvement jouit toujours d’une très grande sympathie, même si surtout encore passive.

Depuis le début du mouvement, le gouvernement a dû reculer, peu, mais quand même : sur certaines taxes sur le pétrole et un léger bonus pour le salaire minimum. « Macron est vraiment en mauvaise posture. Il est sur un vrai champ de mine. Où qu’il aille, ça peut réexploser. Et donc il y a une certaine paralysie du programme économique que le gouvernement voulait mettre en place. Et ça, quelque part, c’est déjà une victoire. »

La fameuse ‘lettre aux français’ de Macron, lançant le ‘Grand débat national’, est l’un de ces essais de déviation. « C’est un tentative de division. D’abord sur la question d’aller ou pas dans ce débat demandé par Macron, et deuxièmement en avançant des questions comme la procréation médicale assistée (PMA), le mariage pour tous et l’immigration. Il veut diviser un mouvement dangereux et fort. » Comment va réagir le mouvement aux appels à ‘débattre’ du président des riches ? « Des discussions que j’ai eu à notre QG, il n’y a absolument personne qui veux entrer là-dedans. Aucun gilet jaune actif avec qui j’ai pu discuter ne perçoit ce soi-disant grand débat comme quelque chose pouvant apporter une solution à nos revendications. »

L’extrême droite et les tentatives de division

Macron relance la discussion sur l’immigration et la laïcité. Des thèmes qui, depuis que le mouvement s’est intensifié et massifié, sont clairement plus en arrière dans les discussions et revendications parmi les Gilets Jaunes. En général, d’ailleurs, les idées racistes comme les organisations d’extrême droite sont peu présentes dans le mouvement. « Elles font beaucoup de bruit dans les médias et sur les réseaux sociaux, mais elles n’organisent pas grand-chose sur place. Beaucoup d’électeurs d’extrême droite sont par contre présents, mais n’osent pas non plus avancer ouvertement leurs idées. »

Le mouvement fait aussi face à de nombreuses accusations d’antisémitisme. C’est, comme toujours, une tentative de diviser le mouvement et, plus largement, le soutien parmi la population. Tour à tour accusé d’être ‘anti-climat’, puis ‘complotiste’ après l’attentat de Strasbourg, le mouvement est attaqué par la classe dominante. Mise en grosse difficulté, celle-ci essaie toujours de dévier l’attention et de ‘diviser pour régner’, ou, dans ce cas : ‘diviser pour éviter un mouvement de masse de tous ceux qui ont intérêt à faire tomber Macron et son monde’.

Dans un mouvement peu structuré, chaque personne émet une analyse ou une idée sans que celles-ci soient pour autant portées par l’ensemble du mouvement. Il est d’ailleurs particulièrement remarquable que les idées nauséabondes soient très souvent directement répondues par d’autres Gilets Jaunes, souvent plus nombreux. Mais les choses remarquables qui sont positives pour le mouvement sont très rarement relayées par les médias dominants ; elles sont peu utiles aux intérêts des puissants.

« Dans le Gard, plus au sud, certains QG sont composés quasi que d’électeurs d’extrême-droite. Il y en a qui disent ne plus vouloir voter dans ce sens, parce qu’ils se sont impliqués dans le mouvement, avec notamment des gitans, et se sont rendus compte qu’on est tous ensemble dans la lutte. » La trahison des partis traditionnels, du PS surtout, a poussé beaucoup de travailleurs à la recherche d’une alternative politique ou même simplement d’un vote-sanction. L’absence d’une alternative correcte et claire de la part de la gauche a laissé l’espace pendant longtemps à des forces populistes de droite pour se construire, comme le Rassemblement National (ex-FN) de Marine Le Pen. Beaucoup de gens voient encore chez elle, de manière erronée, un vote plus cohérent qu’à nouveau voter pour Macron ou son camp. Il faut y apporter une alternative de gauche à ce vote anti-système.

La France Insoumise

« La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon est la formation à gauche qui a la position la plus juste depuis le départ par rapport au mouvement. » De nombreuses revendications des Gilets Jaunes étaient en effet présentes dans le programme ‘L’Avenir en commun’ pour les élections de 2017. C’est d’ailleurs la FI, bien plus que le RN, qui représente un réel danger pour Macron et les élites. « Il y a clairement une manipulation médiatique pour essayer de minimiser le lien et la représentativité que pourrait avoir la France insoumise. Surtout là avec les européennes qui arrivent, la FI est une vraie menace pour Macron. »

Mais la classe des travailleurs se remémore les nombreuses trahisons des représentants politique de gauche. C’est pourquoi le mouvement rejette en général les étiquettes politiques, même si « beaucoup d’Insoumis sont actifs parmi les Gilets Jaunes ». La question cruciale du relais politique devra pourtant se poser. Pas seulement pour les urnes, mais surtout pour organiser la colère et l’orienter vers un réel changement. La France Insoumise, très active depuis le début de la législature pour stimuler la contestation contre la politique de Macron, a clairement les armes en termes de programme pour jouer ce rôle. Mais elle devra tout de même revoir une partie de son fonctionnement interne peu démocratique, et se battre pour une réelle rupture avec le système capitaliste et l’instauration d’une alternative sociétale.

Revendications et structuration

Pour son débat, Macron dit n’avoir aucun tabou, mais refuse de revenir sur les mesures déjà prises… « Il dit tout de suite qu’il ne veut pas lâcher sur les questions économiques et sociales. »

La plateforme de 42 revendications sortie il y a quelques semaines comporte pourtant énormément de demandes socio-économiques. « A côté du RIC (2) et de la démission de Macron bien sûr, certaines revendications sortent du lot, comme l’augmentation du SMIC (3), la réinstauration de l’ISF (4), la suppression du CICE (5) qui signifie 40 milliards de cadeaux fiscaux aux plus grandes entreprises, et l’abolition des privilèges des élus. » Mais c’est bien le RIC, moins coûteux et plus inoffensif, que les médias surexposent. « Demander une réelle démocratie, c’est important. Mais pour moi, si on ne prend pas le pouvoir économique, et si on n’a pas d’égalité, on n’aura jamais de démocratie. Le système nous oppresse économiquement. Il faut le renverser, pour pouvoir imposer la démocratie. »

« Des obligations de référendum peuvent être un premier pas. Mais la mise en avant de cette revendication par les médias, c’est une tentative d’enfermer le débat dans un truc institutionnel. » Cette surexposition pousse la demande pour le RIC à être largement reprise au sein du mouvement. « C’est présenté comme la solution miracle par tout un tas de Gilets Jaunes. Avec l’idée que, si on se limite à ça, c’est davantage possible de l’obtenir et donc, après, d’avoir le pouvoir pour tout changer. Mais beaucoup d’autres, dont la quasi-totalité dans notre QG, pensent qu’on ne peut pas se contenter de revendications démocratiques. (…) On est dans un mouvement extrêmement flou, même en termes de revendications. Les gens ne savent pas exactement ce qu’ils veulent, si ce n’est vivre mieux. Mais concrètement, comment traduire ça, ça reste flou, même si ça dépend très fort d’un endroit à l’autre. »

« La faible structuration du mouvement est perçue par la plupart des Gilets Jaunes comme une faiblesse, une fragilité. Mais en même temps, il y a une tendance à rejeter toute représentativité. Ceci dit, c’est très divers. Il y a des endroits où ils sont très structurés, avec des représentants. » Des points forts sont présents, comme la rédaction collective de tracts comprenant les revendications et les appels aux manifs et à rejoindre le mouvement, ainsi que la tenue régulière d’Assemblées Générales. « Sur Montélimar, on a fait quotidiennement des AG avant Noël. Depuis, on est passé à deux AG par semaine. Il y a cette idée lancée au niveau départemental de faire une AG avec deux mandatés pour chaque QG de Gilets Jaunes, dans tout le département. Ça a été voté à notre AG à une très large majorité. Mais il faudra bien sûr voir comment ça se met en place. »

La violence, l’une des manipulations des médias établis

La violence semble être omniprésente. De la part du mouvement, elle a beau être ultra-minoritaire, les médias établis en parlent comme étant une généralité. De la part des forces de l’ordre, elle a beau être ultra-majoritaire, les médias établis n’en parlent presque pas. « La violence elle vient d’abord des autorités et de leur politique, et c’est perçu comme ça à l’intérieur du mouvement. Ensuite, c’est la répression policière qui pousse à la violence qui émane du mouvement. » Cette violence policière que les Gilets Jaunes subissent est brutale et permanente : gaz lacrymogène, tirs de flashballs, arrestations arbitraires,… Elle a pour but tant de provoquer une réponse violente de la part des manifestants, afin de discréditer le mouvement dans la société, que de pousser d’éventuels actuels ou futurs Gilets Jaunes à rester chez eux et abandonner la lutte. « Beaucoup de gens extérieurs tombent dans le piège présenté par les médias. Il reste un très grand soutien, mais la manière dont les choses sont présentées refroidit quand même la possibilité d’avoir un large soutien actif parmi les couches qui ne sont pas mobilisées. »

« Mais ici, localement, ça se passe bien. Ça dépend vraiment des villes, et c’est surtout dans les plus grandes. On a plutôt de bons contacts avec les forces de l’ordre, si ce n’est les CRS quand on faisait vraiment de grosses actions comme le blocage d’Amazon-logistique au sud de Montélimar (…) Mais par contre, ils ont vraiment beaucoup durci tout l’aspect judiciaire. On a énormément de Gilets Jaunes qui se prennent des amendes. »

Si la violence émanant du mouvement à l’encontre des forces de l’ordre et de journalistes est compréhensible, étant donné la méfiance qui règne contre toutes les institutions, particulièrement celles qui sont vues comme déformant l’information, elle constitue tout de même un frein au rassemblement de couches encore plus larges dans la société. Comme le disait Jean-Luc Mélenchon le 16 janvier dernier au Journal de 20h sur France2 : « (…) la preuve a été faite que quand on est très nombreux, le nombre submerge y compris les violents. (…) La conduite d’un mouvement, ça nécessite que ça s’enracine, que ça s’élargisse. Dès qu’il y a de la violence, ça rabougrit, ça réduit. »

Et pendant que les pro-Macron (grands patrons, médias dominants, …) condamnent l’attitude soi-disant trop complaisante de Mélenchon envers la violence du mouvement, l’ancien Ministre de l’Education Luc Ferry disait le 7 janvier sur Radio Classique, sans recevoir de critiques des médias et partis établis : « ce que je ne comprends pas, c’est que l’on ne donne pas les moyens aux policiers de mettre fin à ces violences ». « Quand on voit des types qui tabassent à coups de pied un malheureux policier… Qu’ils se servent de leurs armes une bonne fois, écoutez, ça suffit ! Ces espèces de nervis, ces espèces de salopards d’extrême droite, d’extrême gauche et des quartiers qui viennent taper du policier, ça suffit », ». « On a, je crois, la quatrième armée du monde. Elle est capable de mettre un terme à ces saloperies, faut dire les choses comme elles sont ».

Femmes Gilets Jaunes

L’un des points fort du mouvement, c’est la présence en très grand nombre de femmes, y compris parmi les leaders de la lutte. « J’ai été frappée par la place qu’ont les femmes dans le mouvement, de manière générale, c’est impressionnant », explique Rachel. « Il y a eu une forme d’appel, de vague nationale pour organiser des manifs, pour valoriser la manière avec laquelle les femmes s’investissent dans le mouvement. On en a fait une ici à Montélimar le premier dimanche de janvier. Elle a été organisée complètement à l’arrach’, en une journée de mobilisation, et on était 350, donc ça a quand même rameuté beaucoup de monde. Les femmes étaient à l’avant du cortège et les hommes se sont mis à l’arrière, avec les enfants. »

De nombreuses manifestations de femmes Gilets Jaunes ont ainsi eu lieu, comme la ‘Marche des lionnes’ du 13 janvier à Nice. Les hommes y étaient également invités, « pour ne pas ajouter un élément de division », comme l’expliquait une participante. Ce sont notamment les revendications ‘Stop à la violence contre les femmes’ et la revalorisation des retraites et du pouvoir d’achat des mères célibataires qui y étaient à l’avant-plan.

Grève générale et mouvement ouvrier organisé

Différents appels à l’organisation de grèves générales ont été lancés depuis début janvier. « Il ne s’agit pas de mots d’ordres clairs. Les appels sont par exemple ‘pas de magasin ouvert’, ‘pas de consommation pendant 3 jours’,… Avec l’idée que le gouvernement cède. (…) Les gens impliqués parmi les Gilets Jaunes sont plutôt des couches périphériques de la classe ouvrière. (…) La plupart des gens ont conscience qu’il faut bouger, bloquer l’économie, mais souvent sans comprendre réellement comment l’économie fonctionne. »

De par sa place spécifique dans la production économique et ses méthodes de lutte, et notamment la grève et le blocage de la production, le mouvement ouvrier est primordial pour un changement réel de système. Il pourrait aider à l’organisation d’une véritable grève générale qui bloquerait réellement l’économie et ferait extrêmement mal aux grands capitalistes et à ses relais politiques. Il permettrait aussi de davantage structurer le mouvement et de s’organiser contre la répression. Malheureusement, « de la part des directions syndicales, si ce n’est dans certaines villes, il n’y a aucune tentative de rapprochement. Il y a par contre beaucoup de syndicalistes qui sont investis parmi les Gilets Jaunes, et pour qui c’est un réel déchirement de voir leur direction rester à l’écart voire critiquer avec arrogance. (…) A Toulouse le week-end dernier, le blocage était massif, aussi grâce au renfort des syndicats de routiers. »

Tout comme de nombreuses organisations de gauche dans le passé, la plupart des directions syndicales n’a pas toujours pris les décisions et initiatives nécessaires en faveur des travailleurs et leurs familles. Cela explique la méfiance qui vit également envers les dirigeants du mouvement ouvrier organisé.

« Aujourd’hui, quand j’avance la nécessité de faire le lien avec le milieu syndical, c’est beaucoup mieux pris qu’il y a quelques mois. Au sein du mouvement, il y a davantage d’ouverture envers les syndicats qu’au début. L’idée de s’adresser aux syndicats pour qu’ils fassent un appel à une grève générale est discutée de plus en plus entre les Gilets Jaunes. Le but est d’arriver à organiser une grève et de bloquer l’économie par l’intérieur, parce qu’ils se rendent compte que de l’extérieur c’est compliqué. Jouer au chat et à la souris avec les forces de l’ordre constamment, c’est pas fructueux. »

Les organisations du mouvement ouvrier doivent entrer en action, avec et aux côtés des Gilets Jaunes. Elles doivent rejoindre la lutte avec respect, sans donner de leçons, en tenant compte du fait que la direction syndicale a miné son autorité auprès d’une grande partie de la classe ouvrière.  » Si des bastions de la classe ouvrière ou des fédérations syndicales entrent aussi dans la bataille, ça redonnera certainement un souffle au mouvement. Que nous soyons tous organisés au sein de comités de lutte serait le pire cauchemar du gouvernement. Et c’est le moment d’y aller car il est vachement fragilisé. »

Changer le système économique

La jeunesse aussi, a son rôle à jouer. Dans chaque grand mouvement de classe, elle a joué un rôle dynamique. « Les lycéens en lutte il y a quelques semaines. Si le mouvement est retombé depuis, on sait que ça peut réexploser à tout moment. »

Depuis le début du mouvement, de nombreuses références sont faites à Mai 68. Au plus fort de ce mois de révolution, c’était la combinaison de la jeunesse en lutte et de la grève générale de 10 millions de travailleurs qui avaient failli faire tomber le système. C’est vers un tel type de lutte que le puissant mouvement des Gilets Jaunes doit s’orienter pour obtenir des victoires.

« Les discussions sur les revendications, c’est une porte ouverte pour moi pour discuter socio-économique avec les autres Gilets Jaunes et la nécessité d’un changement de société. » Nous devons nous doter d’un programme de revendications portant des mesures socialistes, telles que la nationalisation des secteurs-clés de l’économie pour décider nous-mêmes de la production nécessaire pour satisfaire aux besoins de tous, et pour pouvoir disposer des moyens financiers pour mener des politiques ambitieuses pour chacun et pour la planète sur laquelle nous vivons. Et, ceci, avec la perspective d’établir un gouvernement des travailleurs et d’aller vers un changement de système ; une société socialiste démocratique est la seule issue pour satisfaire aux revendications légitimes du mouvement.

« Si la majorité des gens veut juste gagner quelques revendications, je vais bien sûr me battre avec eux. Mais je pense qu’on a un potentiel pour prendre le pouvoir aujourd’hui. Il y a un potentiel révolutionnaire. »

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(1) Interview réalisée mi-janvier. Sauf mention contraire, toutes les citations de cet article sont issues de l’entretien avec Rachel. Une version courte de cet article se situe en page 11 de notre mensuel Lutte Socialiste de février 2019.
(2) RIC = Référendum d’Initiative Citoyenne
(3) SMIC = Salaire minimum interprofessionnel de croissance
(4) ISF = Impôt de solidarité sur la fortune
(5) CICE = Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi

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