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Kabila pas vraiment parti, comment faire dégager sa politique ?

Félix Tshisekedi. Photo : Wikipedia

Les élections présidentielles et législatives qui devaient avoir lieu en 2016 se sont finalement tenues le 30 décembre 2018. Comme nous l’avions titré dans une récente édition de Lutte Socialiste : ‘‘Le départ de Kabila n’est pas suffisant pour un vrai changement’’. Nous étions en dessous de la réalité. Car Kabila est parti, tout en restant là.

Où en sommes-nous ?

La Commission Électorale Nationale Indépendante-CENI qui organisait les élections a proclamé les résultats. Corneille Nangaa et son équipe – tous acquis à la ‘‘Kabilie’’ – ont annoncé la victoire aux présidentielles de Félix Tshisekedi de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (membre observateur de l’Internationale ‘‘socialiste’’) qui était soutenu par la coalition Cap pour le Changement (Cach) avec 38,57% des voix. Après lui, Martin Fayulu, candidat de la coalition mort-née de l’opposition unie Lamuka, aurait obtenu 34,8%.

Les résultats des législatives sont tombés quelques jours après. La majorité présidentielle est arrivée en tête avec 350 députés pour le Front Commun pour le Congo (FCC). Le Cach a obtenu 48 députés et Lamuka 80 députés. Pour dépeindre la situation, certains commentateurs ont parlé d’une cohabitation où le président régnerait sans gouverner.

Ces résultats ont directement suscité des critiques de toutes parts. Pour nous, ces résultats relèvent d’un arrangement entre le pouvoir actuel et l’UDPS de Tshisekedi, en mauvaise posture depuis sa volte-face dans la dynamique d’une candidature unique de l’opposition. Au vu de la dynamique de la campagne et des échos des diverses organisations (Commission Épiscopales Nationale Congolaise (CENCO), Lucha, groupes de presses et institutions internationales) qui disposaient d’observateurs dans les bureaux de votes du pays, le plus probable est que la victoire à la présidentielle a été remportée par Martin Fayulu.

Les appels au recomptage n’ont pas manqué, de la communauté de développement d’Afrique Australe- SADC, de la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs (CIRGL), des USA, de l’UE, de la Belgique, d’Human right watch (HRW), de la CENCO,… Mais la CENI a tranché : accepter ces résultats ou maintenir Kabila en place.

Une situation instable et volatile

La publication des résultats a été jugée sensible par le pouvoir en place, qui a renforcé la présence policière et militaire dans les villes et a coupé internet dans le but d’enrayer les mobilisations post-électorales. Des affrontements entre forces de l’ordre ont toutefois eu lieu dans différentes régions, notamment à Kikwit. Au moment d’écrire ces lignes, on dénombrait au moins 20 morts. L’avenir est incertain.

Plusieurs scénarios sont possibles. La Kabilie choisira le sien en fonction de la marge de manoeuvre dont elle disposera. Les élections n’ont pas été organisée dans 3 circonscriptions (Béni, Butembo et Yumbi), ce qui signifie que le nouveau président n’a pas été élu au suffrage universel. Cela pourrait constituer un motif d’annulation, de même que le fait que l’acte de candidature de Félix Tshisekedi a été entaché de faux documents. Dans le cas où le président serait ‘‘empêché’’, il se pourrait que Kabila, sénateur à vie, revienne par la fenêtre en tant que président du sénat. En cas d’annulation, il faudrait organiser un nouveau scrutin. Le risque de guerre civile n’est pas non plus à écarter.

Martin Fayulu, considéré comme gagnant par tous les observateurs, a saisi la Cour constitutionnelle pour contester les résultats. Mais celle-ci a été mise en place par Kabila et son camp, il y a donc peu de chance qu’elle change d’allégeance.

Tous ces scénarios comprennent une inconnue : la réaction des travailleurs, des jeunes, des paysans et des masses appauvries. L’ensemble du processus électoral a été installé pour échapper au contrôle de la majorité sociale. Les institutions de l’Etat ne défendent pas la population. Elles servent une minorité parasitaire qui s’enrichit des miettes qui tombent des échanges mondiaux.

Peut-on croire à une transition pacifique du pouvoir ?

En 2006, après quasiment 10 ans de guerre civile et plus de 6 millions de morts, le pays était exsangue et le peuple voulait un président élu au suffrage universel. Lors des élections présidentielles de 2006, Kabila était à son pic de popularité et a remporté les élections. Cette dernière décennie sous Kabila nous enseigne qu’il faut lier les revendications démocratiques à la nécessite de sortir du système. Sous le capitalisme, la grande partie des richesses produites est vendue par une bourgeoisie locale au profit de grands groupes capitalistes mondiaux. En fait, les deux types de revendications, démocratiques et économiques, sont intimement liés. Toute l’histoire du suffrage universel nous montre que ce n’est que lorsque les capitalistes ont peur de perdre la propriété des moyens de productions qu’ils font des concessions sur le plan démocratique et économique.

Beaucoup de commentateurs appellent au calme et au respect des institutions, Fayulu lui-même a déposé un recourt à la cour constitutionnelle. Beaucoup appellent au recomptage des voix. Pour nous, l’État n’est pas un agent au-dessus de la mêlée, il n’est pas neutre. Même dans les pays capitalistes avancés l’État défend la minorité sociale qui exploite la majorité. Cependant, dans ces pays, le mouvement ouvrier a obtenu de hautes luttes des droits démocratiques et sociaux. Cela confère à l’État une assise sociale plus importante. Ceci dit, l’État sauve parfois les capitalistes d’eux-mêmes. Dès qu’un conflit social majeur survient, le caractère de classe de l’État refait surface. Regardez comment est traité le mouvement des Gilets jaunes par les institutions de l’État français.

En tant que marxistes révolutionnaires, nous pensons qu’aujourd’hui faire confiance à l’État ne fait que perpétuer la politique de Kabila et de son monde. En effet, depuis que Kabila a dû concéder l’organisation d’élections, lui et son camp ont tout mis en place pour préserver la structure d’enrichissement qu’ils ont mis en place sur le dos des Congolais.

Que faire ?

Kabila a joué sur les contradictions entre les partis et coalitions politiques congolaises pour se reconstruire une petite marge à l’intérieur du pays. Il a également passé plusieurs accords de coopération militaire avec la Russie pour disposer de soutien extérieur.

Afin d’obtenir des élections véritablement démocratiques permettant à des élus populaires d’apporter un vrai changement, nous devons jouer sur la contradiction sociale principale de cette société : entre ceux qui doivent vivre de leur travail et les autres qui vivent de leur propriété.

Dans un premier temps, la constitution d’un parti qui défend la majorité sociale peut-être un premier pas. Ce genre de parti peut-être un lieu d’échange d’expériences et de discussions pour les prochains pas à poser pour la lutte. La question de la prise de pouvoir doit être posée d’emblée pour ne pas dépendre de politiciens que l’on sait déjà corrompus ou qui défendent les intérêts capitalistes. Même Fayulu est un ancien pétrolier soutenu par Bemba et Katumbi. Ces gens ont participé au pouvoir par le passé et ont défendu une politique qui ne représentait pas l’intérêt de la majorité !

Un appel à un nouveau scrutin devrait être lancé, avec l’établissement de comités dans chaque circonscription où des représentants élus contrôleraient le déroulement des élections et protégeraient la population d’une éventuelle répression.

Seule la lutte collective des masses pour le pouvoir peut assurer que les revendications économiques et démocratiques soient réalisées. Depuis l’indépendance, ces revendications ont toujours buté sur le système de production capitaliste et la recherche de profits dans la région. La situation actuelle au Congo et en Afrique illustre que le capitalisme n’apporte pas la démocratie et le progrès social. Nous devons construire une société socialiste où les richesses sont produites et réparties de manière planifiée et démocratique.

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