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‘‘Le départ de Kabila n’est pas suffisant pour un vrai changement’’

Interview d’Alain Mandiki sur les élections présidentielles en RDC

Photo de Wikipedia

En décembre 2016, des élections au sommet de la République Démocratique du Congo (RDC) auraient dû avoir lieu. Le président Joseph Kabila, qui ne peut plus être candidat, n’a eu de cesse de reporter cette échéance. Sous pression, il a finalement dû céder et la RDC s’apprête à vivre un nouveau scrutin le 23 décembre 2018, 7 ans après la réélection contestée de celui qui est maintenant à la tête du pays depuis près de 18 ans, dont deux mandats électifs. Nous en avons discuté avec Alain Mandiki, militant au PSL et observateur assidu de la situation congolaise.

Propos recueillis par Stéphane Delcros

Joseph Kabila est devenu président en 2001. Quel bilan tirer de sa présidence ?

A.M. : Kabila avait commencé à occuper son poste pendant la période de transition post-guerre civile en 2001, et avait été pour la première fois élu en 2006. La situation politique a depuis énormément changé, pendant que les défis auxquels est confrontée la population congolaise restent entiers. Kabila voulait incarner la stabilité post-guerre et installer un climat favorable aux investisseurs. Au lieu de cela, on assiste au retour de la volatilité et d’une instabilité politique et sociale. Le président avait énoncé 5 chantiers prioritaires. Il s’agissait de l’infrastructure, routière et ferroviaire notamment, de la création d’emplois, de l’éducation, de l’eau et l’électricité, et de la santé. Kabila s’est montré positif dans son discours d’adieu en août dernier. Mais c’est une farce. Très peu a été réalisé. Et la grande majorité de la population le sait.

De 2010 à 2015, la croissance économique annuelle était en moyenne de 7,7% du PIB(1), ce qui a servi à enrichir le régime, qui a réussi à se constituer un empire économique.(2) La croissance est ensuite brutalement retombée à 2,4% en 2016, notamment en raison de la faiblesse des cours des matières premières. Cette année-là, la profondeur de la crise économique couplée à la tentative de Kabila de se maintenir au pouvoir avaient poussé les travailleurs, les jeunes et les masses appauvries à sortir dans les rues.

Ces chiffres de croissance ont, depuis, légèrement remonté, à la faveur de la hausse des cours des matières premières et de la production minière de cuivre et de cobalt, qui comptent pour 80% des recettes d’exportation de la RDC. Mais cela témoigne de la faiblesse de l’économie congolaise, dépendante de ce secteur et de la spéculation autour des prix des matières premières.

Kabila a tenté de stabiliser son pouvoir, notamment par des changements d’alliances avec les puissances étrangères, avec la Russie et la Chine, visant à compenser sa base sociale déclinante au pays. Mais la RDC n’est pas sortie de ses problèmes socio-économiques, doublés d’une insécurité qui se généralise au Kasaï et au Nord-Kivu. Les conflits entre groupes armés y sont permanents. La province du Nord-Kivu est par ailleurs confrontée à l’épidémie mortelle d’Ebola.

L’Afrique centrale regorge pourtant de richesses…

A.M. : Oui, ces richesses potentielles énormes, notamment dans le sol et le sous-sol congolais, contrastent brutalement avec la maigreur du budget de l’Etat. Le principal argument utilisé pour justifier le report du scrutin était d’ailleurs le coût de l’organisation d’élections crédibles, évalué par les autorités à plus d’1 milliard de dollars US (3). La somme est certainement surévaluée, mais la comparaison avec les 5 milliards de dollars US qui composent le budget de l’Etat (4) illustre l’ampleur du niveau de sous-investissement public dans tous les domaines de la vie congolaise. Ce sous-investissement est le résultat d’une captation et un partage des richesses qui est organisé de manière à ce que les congolais dans leur majorité ne retirent aucun bénéfice de leurs richesses potentielles.

La corruption et l’incompétence des dirigeants sont souvent soulignées dans les médias dominants.

A.M. : Ces phénomènes sont bien réels, mais ils n’expliquent pas tout. La corruption gangrène une partie du potentiel économique. Mais elle est seulement un symptôme du problème, et non la cause. On ne peut comprendre la situation sans aborder la logique du système capitaliste, un système qui ne consent à redistribuer des miettes que s’il est menacé.

Comme la grande majorité des Etats du continent africain, la RDC ne contrôle pas sa politique économique. Son économie est tournée vers l’approvisionnement du marché mondial en matières premières. Elle doit ensuite acheter les produits finis à des pays qui ont des industries à hautes valeurs ajoutées. Les richesses accumulées et concentrées par les grandes sociétés multinationales qui ont besoin des productions minières congolaises tranchent avec la misère des populations qui extraient ces métaux. La bourgeoisie congolaise qui vit de l’exportation garde jalousement les petits morceaux du gâteau qui tombent des termes de l’échange.

Revenons à la situation politique : elle fut très agitée depuis fin 2016.

A.M. : Même les protagonistes de la crise congolaise ont été pris au dépourvu par la volatilité de la situation ! Depuis décembre 2016 et la signature des accords de la Saint-Sylvestre (5), qui organisaient le pouvoir jusqu’aux prochaines élections, il y a eu beaucoup de manifestations, la plupart réprimées dans le sang. Mais aussi la mort d’Etienne Tshisekedi, l’un des opposants historiques au régime. Le retour dans le jeu de Jean-Pierre Bemba, un autre opposant, incarcéré depuis 10 ans par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, mais acquitté il y a quelques mois. Puis, en août, il a été annoncé que le scrutin aurait finalement lieu et que Joseph Kabila ne serait pas candidat.

Comment expliquer ce retrait de la part de Kabila ?

A.M. : Par le climat qui règne depuis le début de la crise et les nombreuses pressions. Des pressions externes, les USA et différents Etats de l’UE ayant notamment sanctionnés économiquement des dignitaires du régime. Et internes, car il ne fait aucun doute que les manifestations à répétition, les opérations villes-mortes et autres luttes ont joué un rôle majeur dans la décision de Kabila de finalement abandonner son poste de président de la République.

Kabila est loin d’apprécier la situation telle qu’elle est. Ces dernières années, il avait tout mis en place pour tenter de se maintenir au pouvoir. Il avait élargi sa majorité parlementaire, redécoupé l’organisation administrative des provinces, lancé des mesures pour contrôler le prix du pain (6) et tenter ainsi de diminuer la pression sociale venant de la rue. Il a aussi multiplié les opérations de réorganisation de son appareil répressif et mis à l’écart les candidats les plus sérieux à sa succession, surtout Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba.

Mais malgré tout ça, Kabila n’est pas en capacité de se présenter. Il a donc dû désigner un dauphin, Emmanuel Ramazani Shadary, ancien ministre de l’Intérieur, sur lequel il espère pouvoir exercer le contrôle lui permettant de défendre son empire économique. Mais, une fois les prochaines élections passées, il n’est pas certain que ce scénario se déroule sans accroc.

C’est l’illustration du fait que les luttes peuvent obtenir des résultats. La mobilisation et les luttes de la rue ont nécessité beaucoup de sacrifices et ont souvent été durement réprimées par le régime. Il y a eu des centaines d’activistes emprisonnés et plusieurs dizaines de morts durant les manifestations mais aussi des assassinats d’acteurs-clés de l’opposition civile. Ce fut le cas de Luc Nkulula, un dirigeant de la LUCHA (Lutte pour le changement), un des mouvements citoyens qui a organisé colère dans des manifestations de ces dernières années. Mais elles ne furent pas vaines !

Les meurtres et emprisonnements d’opposants servent traditionnellement à effrayer les éventuels autres rebelles. Mais, comme souvent, la répression n’a pas empêché la poursuite de la résistance, et celle-ci, malgré les faiblesses en termes de coordination, de revendications programmatiques et de direction du mouvement aura au moins obtenu le départ de Joseph Kabila.

Le pays a-t-il souvent connu des mobilisations de la population contre le pouvoir en place ?

A.M. : Malgré le fait que, depuis son indépendance, le Congo n’ait pas connu de régime politique stable où les normes démocratiques de bases sont respectées, la lutte sociale a toujours été présente. Depuis les années ‘60, la résistance à pris différentes formes. Influencée par les modèles chinois et cubains, la gauche congolaise a souvent privilégié la guerre de guérilla comme option stratégique. Ce fut le cas dans les années ‘60 avec les mulelistes, dans la rébellion contre Mobutu, dont Pierre Mulele était l’un des dirigeants. La tradition de guérilla s’est poursuivie avec le Parti de la Révolution du Peuple (PRP) de Laurent Désiré Kabila dans les années ‘70. Durant ces décennies de division du monde en deux grands blocs, l’impérialisme occidental a toujours veillé à ce que le Congo/Zaïre reste sous contrôle et ne passe pas ‘‘à l’Est’’. Ils ont donc défendu bec et ongles le régime de Mobutu afin que celui-ci ne se fasse pas emporter par une guérilla de tendance maoïste.

La crise du mobutisme est arrivée à un niveau intenable fin des années 80. A propos de cette période, l’historien Ndaywel disait que la crise portait en elle les germes d’une explosion politique.(7) Il pointait du doigt la faiblesse de la production nationale, incapable de répondre aux besoins, d’autant qu’elle servait surtout les intérêts des élites et de leur entourage. Et il avertissait que c’est l’étalage de cet écart de richesse qui allait provoquer l’explosion de colère.

Y avait-il d’autres options stratégiques à envisager face à la dictature brutale et sanguinaire de Mobutu ?

A.M. : En effet, une organisation qui voulait changer les choses dans les années ‘70-80 aurait fait face à une terrible répression. Mais si elle avait continué son travail prudent et patient de propagande parmi les différentes couches qui entraient en lutte, c’est-à-dire parmi les étudiants, la diaspora et les organisations civiles de l’Eglise, basée sur de bonnes perspectives et avec une volonté d’ancrage dans l’ensemble du territoire, elle aurait pu profiter du moment où la situation politique s’ouvrait.

Le 24 avril 1990, Mobutu dû se détacher du parti-Etat MPR, le Mouvement populaire de la Révolution, et abolir le régime de parti unique. Il a élargi la participation politique à trois partis avant, sous pression des masses, de devoir l’élargir encore le 6 octobre 1990. Ce sont plus de 300 partis qui furent créés cette année-là. On peut imaginer qu’un parti qui avait passé l’épreuve de la clandestinité aurait eu une énorme influence dans cette situation de début des années ‘90. C’est une leçon qu’il faut apprendre pour la question de l’alternative à Kabila.

Justement, quelle alternative fait face au clan Kabila ?

A.M. : Les grandes figures de l’opposition ne sont pas synonymes d’espoirs, elles ne représentent pas une assurance de changement de politique en faveur de la grande majorité de la population. Elles ont toutes été impliquées au pouvoir. Moïse Katumbi, qui est écarté du scrutin, est l’un des congolais les plus riches et a été jusqu’en 2015 membre du parti de Kabila, le PPRD, et gouverneur du Katanga. Etienne Tshisekedi a occupé le poste de Premier ministre à plusieurs reprises sous la bannière de l’UDPS, dont son fils Félix est aujourd’hui le candidat. Vital Kamerhe était un proche de Kabila, ancien directeur de campagne de celui-ci et président de l’Assemblée nationale, avant d’être mis de côté. Même Bemba, écarté aujourd’hui pour sa condamnation à subornation de témoins par la CPI, avait participé à l’époque de la formule 4+1. Et le PALU d’Antoine Gizenga, qui se revendique comme l’héritier du Lubumbisme, a lui aussi participé à la majorité présidentielle, ne la quittant que tardivement.

Faut-il attendre quelque chose des tentatives de candidature unique pour l’opposition au clan Kabila ?

A.M. : Il y a eu la tentative de la coalition LAMUKA. Ce sont sept formations d’opposition, dont certaines que je viens d’aborder, qui se sont mis d’accord le 11 novembre dernier pour porter ensemble la candidature unique du député Martin Fayulu. L’accord n’a tenu que 24h. Le lendemain, deux poids lourds se sont retirés, Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe, invoquant un désaccord dans leur base. C’est de fait un problème avec ce type d’accords décidés par en haut…

Fayulu garde tout de même, enfin pour le moment, le soutien des autres formations, et notamment celles de Bemba et Katumbi. Avec ces soutiens, qui ne peuvent se présenter eux-mêmes et qui jouissent d’une certaine popularité dans leurs régions d’origine, il a une chance de faire un résultat. Mais pour aller où ? Pas vers un changement réel de politique, malheureusement. Rappelons-nous le parcours de Fayulu lui-même, lui qui fut cadre haut placé chez le géant pétrolier et gazier américain ExxonMobil pour l’Afrique durant une bonne partie de sa carrière.

Au-delà des liens avec le régime dont j’ai précédemment parlé, aucun de ces partis ne défend de programme par lequel la majorité sociale pourrait prendre en mains le contrôle de la politique économique du pays. L’une ou l’autre candidature unifiée de l’opposition ne porteraient que le plus petit dénominateur commun programmatique, ce qui en ferait un programme encore plus faible et dilué. Je ne vois aucune réelle alternative ni chez l’un des candidats célèbres, ni chez une candidature unique d’opposition incluant des formations pro-système.

D’autres acteurs, la LUCHA par exemple, représentent-ils une réelle alternative ?

A.M. : Je voudrais d’abord revenir sur le rôle de l’Eglise catholique ces dernières années. L’agitation sociale croissante l’a poussée à intervenir à plusieurs reprises, via le Comité laïc de coordination qui a appelé à certaines mobilisations. Le Pape lui-même était intervenu dans les négociations des accords de la Saint-Sylvestre, signés le 31 décembre 2016. Cela reflète la pression de la base que subi la hiérarchie de l’Eglise catholique. Elle entend préserver son statut de première religion du pays ainsi que de plus grande organisation de la société civile. Lors de la Conférence Nationale Souveraine de 1990 et du mouvement existant à l’époque, ce sont les mêmes éléments qui ont poussé l’Eglise catholique à se positionner en tant qu’opposant à Mobutu.

La présence de luttes et de mouvements revendicatifs, comme la LUCHA, ont poussé l’Eglise à s’impliquer ces derniers mois pour éviter que ce type d’organisations parvienne à mobiliser des masses et devienne éventuellement la voie à suivre pour de nombreuses personnes. L’Eglise a tenté d’orienter la colère vers des revendications plus limitées, pour seulement ‘‘davantage de démocratie’’. Les manifestations qu’elle a organisées ont aussi été brutalement réprimées par le régime, avec pour conséquence des dizaines de morts.

La LUCHA est certes une petite organisation, mais son potentiel n’est pas négligeable. Elle organise essentiellement la jeunesse instruite et défend des revendications démocratiques, mais aussi socio-économiques, notamment pour une meilleure gestion des services publics. Ce n’est pas la seule organisation citoyenne d’opposition à s’être créée durant le mandat de Kabila. Le fait que celles-ci existent et sont présentes dans de plus en plus de couches de la société exprime la faillite du règne du président.

La LUCHA n’est pas la seule organisation de ce type en Afrique, on pense par exemple au Balai Citoyen (Cibal) au Burkina Faso, qui avait joué un grand rôle dans la chute du président Blaise Compaoré fin 2014.

A.M. : Oui, la LUCHA fait écho à d’autres mouvements similaires qui ont émergés en Afrique ces dernières années, les Cibals, mais aussi Y’en a marre au Sénégal et Togo Debout, plus récemment. Toutes ces organisations ne se construisent pas de la même manière et ne portent pas directement les mêmes revendications et méthodes. Elles n’ont pas non plus nécessairement la même implantation dans la société. Mais toutes ont en commun la volonté d’organiser et de coordonner la lutte à la base de la société, avec des revendications programmatiques qui vont au-delà de ce qu’on entend en général des oppositions officielles.

Elles ont malheureusement aussi en commun un manque de volonté de défier le pouvoir pour le prendre en main. Elles ont pourtant le potentiel de se transformer en instruments politiques dotés d’un programme pour un changement profond de la société. Sans cela, ‘‘l’Ancien régime’’ se rétablira sans cesse, même en dépit des victoires, comme on l’a vu au Burkina Faso. Ne pas exiger le pouvoir, cela signifie de le laisser aux mains du clan Kabila, ou tout au moins à d’autres parties des élites congolaises. Des luttes ont été organisées et la pression a permis d’obtenir le départ de Kabila. C’est très positif. Mais ce résultat est-il à la hauteur des espérances qui ont porté les mouvements ?

Organiser des élections crédibles et lutter contre la corruption, c’est nécessaire. Mais il faut comprendre que la corruption et le manque de démocratie, c’est le reflet d’une classe capitaliste qui est incapable d’apporter des progrès pour la majorité sociale. Surtout dans le cadre d’un capitalisme mondial en crise.

Pour aller plus loin, il sera nécessaire de construire un outil politique plus cohérent et conséquent, organisant les masses des travailleurs, des jeunes et des paysans pour défendre leurs intérêts et lutter en même temps pour un autre type de système. Une société réellement socialiste dotée d’une planification économique démocratique, capable d’éradiquer la misère et d’utiliser les richesses congolaises pour toutes et tous.

Notes et liens transmis après l’interview :
(1) https://www.afdb.org/fr/countries/central-africa/democratic-republic-of-congo/democratic-republic-of-congo-economic-outlook/
(2) https://www.bloomberg.com/news/features/2016-12-15/with-his-family-fortune-at-stake-congo-president-kabila-digs-in et http://www.rfi.fr/afrique/20161216-rdc-agence-bloomberg-revele-empire-economique-bati-famille-kabila-president
(3) http://www.rfi.fr/afrique/20170216-rdc-financement-elections-annee-discussion-kangudia
(4) https://www.radiookapi.net/2017/11/15/actualite/economie/rdc-le-budget-2018-fixe-environ-5-milliards-usd
(5) voir notre article de l’époque sur l’accord de la Saint-Sylvestre : https://fr.socialisme.be/24323/qui-sont-les-grands-gagnants-de-laccord-en-rdc
(6) https://www.radiookapi.net/2018/03/27/actualite/societe/le-ministre-de-leconomie-surseoit-la-hausse-des-prix-du-pain
(7) Histoire générale du Congo, Isidore Ndaywel È Nziem, ed. Duculot, 1998.

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