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BlacKkkKlansman : Pleins feux sur le racisme américain

BlacKkkKlansman de Spike Lee évoque la carrière du premier détective noir du Département de Police de Colorado Springs. Il montre une phase de la vie de Ron Stallworth, de son entrée dans la police en 1976, parle de ses expériences en tant que détective, en passant par l’infiltration du Ku Klux Klan – un groupe suprémaciste blanc d’extrême droite – avec l’aide de son collègue Flip Zimmerman. Le film est basé sur les mémoires de Stallworth sorties en 2014, mais il est important de mentionner qu’il s’agit ici d’une fiction.

Par Isai Priya

L’un des thèmes clés est le racisme institutionnel au sein de la police. Certaines scènes illustrent comment Stallworth a dû y faire face quotidiennement. Cependant, elles ne montrent en réalité le racisme que comme une action menée par des agents individuels, plutôt que par l’institution dans son ensemble. Cela pourrait suggérer que tout ce dont nous avons besoin, c’est d’un plus grand nombre de bons policiers et de bonnes personnes, plus gentilles les unes envers les autres.

Ron Stallworth était un jeune homme noir qui s’est joint à la police parce qu’il voulait faire la différence. C’était un projet dont il était fier. Il s’identifiait comme un flic qui lutte contre le crime et pour la libération des Noirs. Malheureusement, un gentil policier avec de bons principes ne peut pas changer le racisme institutionnel inhérent au capitalisme.

Quels intérêts la police défend-elle ?

La police fait partie de l’Etat capitaliste qui, en fin de compte, défend les intérêts des capitalistes et des grandes entreprises pour maintenir le statu quo. Le film souligne en effet le fait que le KKK avait des alliés dans certaines sections de la police et des services de sécurité. Stallworth a finalement reçu l’ordre de clore l’enquête, de détruire les documents et de supprimer toutes les preuves.
Le racisme est une réalité quotidienne pour des millions de travailleurs et de jeunes. En 2017, 81% des Noirs aux Etats-Unis ont déclaré que le racisme était un problème important dans la société, contre 44% huit ans auparavant. Le racisme est également utilisé par l’Etat capitaliste pour diviser les communautés et faciliter l’exploitation et l’oppression des masses. Mais cela, BlacKkkKlansman ne le montre pas vraiment.

A Seattle, Kshama Sawant, conseillère socialiste et membre d’Alternative Socialiste – notre section-soeur aux Etats-Unis – a été à l’avant-garde de la lutte contre le racisme et le harcèlement policier. Plus tôt cette année, deux policiers de Seattle qui, en 2016, avaient abattu Che Taylor, un Afro-Américain, ont intenté une poursuite judiciaire contre Kshama Sawant. Taylor a été tué après avoir suivi les instructions de la police, s’être agenouillé et avoir levé les mains en l’air.

En 2017, la police américaine a tué 1 147 personnes, dont 25 % étaient Noires, alors qu’ils ne représentent que 13 % de la population. Cette année, 646 personnes sont déjà mortes sous les balles policières. Le procès a été intenté non seulement pour faire taire Kshama, mais aussi pour la démettre de ses fonctions.

Grâce à ses campagnes victorieuses pour améliorer la vie des gens ordinaires, y compris en gagnant à Seattle un salaire minimum de 15 $ l’heure, Kshama est une militante bien connue qui se bat contre les discriminations qui proviennent du capitalisme. Les institutions de l’État, telles que la police et le système judiciaire, sont utilisées pour attaquer ceux qui défient l’establishment, notamment en réduisant au silence les socialistes, les activistes et les mouvements potentiels.

Infiltration dans la gauche

En tant que policier, le vrai Ron Stallworth a infiltré une organisation noire radicale pendant trois ans, avant son opération contre le KKK. Le film ne le montre cependant uniquement assister à un discours de Kwame Ture, né Stokely Carmichael, un défenseur des droits civiques et ancien leader des Black Panthers. Sous couverture, on le voit prendre part à un rassemblement du « Colorado College Black Students Union » où il rencontre l’activiste Patrice Dumas. Ils entament une relation de couple sans que Stallworth ne lui dise qu’il est dans la police.

Le discours de Ture est l’un des moments les plus politiques du film. Il est puissant et inspirant, appelant les jeunes Noirs à se joindre à la lutte contre le racisme. Il conclut le rallye avec le fameux « Black Power call » : « Tout le pouvoir au peuple ! ».

L’infiltration d’organisations socialistes et de libération n’est pas une chose nouvelle. Un exposé sur le programme de contre-espionnage de 1956-1971 du FBI a révélé que son objectif était de discréditer et neutraliser les organisations « considérées comme subversives pour la stabilité politique américaine ». Il prévoyait différentes mesures comme provoquer la violence en manifestation afin que la police puisse arrêter ou attaquer les militants ou pire encore, les inciter à être tués. En Grande-Bretagne, l’infiltration de policiers espions dans la campagne anti-raciste qui a suivi le meurtre à caractère raciste de Stephen Lawrence en 1993, mais aussi dans la campagne des jeunes contre le racisme en Europe, ou chez des militants écologistes et de nombreux autres ont montré à quel point cette tactique était alors répandue. BlacKkkKlansman, volontairement ou non, ne se concentre pas sur les organisations de libération noire qui ont été infiltrées par Stallworth. C’est trompeur et cela le transforme, lui et d’autres flics, en héros.

Patrice Dumas, un personnage important du film, est une combattante passionnée du mouvement de libération des Noirs et secrétaire du syndicat des étudiants noirs. Le racisme, le sexisme et la violence policière auxquels elle et ses collègues militants sont confrontés illustrent les difficultés et les dangers d’être un militant noir dans les années 1970 aux États-Unis.

Lutte pour les droits civiques hier et aujourd’hui

Le formidable mouvement pour les droits civiques de la fin des années 1950, des années 1960 et du début des années 1970 a ébranlé les États-Unis jusque dans ses fondements mêmes. D’une façon ou d’une autre, cela a touché toutes les familles noires d’Amérique. Cela a permis d’obtenir des gains, notamment en boostant la confiance des Noirs dans la lutte pour leurs droits. Cela a imposé un changement juridique de la Constitution, la loi sur les droits civiques de 1968. En Grande-Bretagne, la « Race Relations Act » a également été adoptée en 1968. Pourtant, 50 ans plus tard, la lutte se poursuit.

Nous vivons dans une époque où le mouvement « Black Lives Matter », la violence policière, le harcèlement et le racisme sont des questions brûlantes. En même temps, nous assistons également à un niveau de protestation plus élevé contre le racisme, le sexisme et la violence. Nous avons assisté à un débrayage massif d’étudiants contre la violence armée dans les écoles. Après la victoire de Kshama Sawant à Seattle, la campagne présidentielle de Bernie Sanders et un certain nombre de victoires de la gauche aux élections primaires du Parti démocratique, les idées socialistes font de plus en plus écho aux États-Unis. Les jeunes Noirs sont de plus en plus actifs dans la lutte contre le racisme et pour de meilleures conditions économiques.

L’inclusion par Spike Lee de scènes qui font passer la police pour nos alliés dans la lutte contre le racisme soulève la question du message qu’il essaie de transmettre ou qu’il a peut-être été poussé à inclure dans le film. Une scène en particulier montre Stallworth, Dumas et plusieurs policiers, y compris des hauts gradés, piégeant et arrêtant un flic raciste qui n’a pas peur de dire qu’il est acceptable de tirer sur des Noirs. En réalité cela ne s’est jamais passé.

Le contexte du moment : Trump, Duke, Charlottesville

Malgré ces problèmes, le film est divertissant et emballe l’histoire avec humour. Les scènes avec le leader du KKK, David Duke, ridiculisent ses arguments suprématistes blancs et sont à la fois choquantes et drôles. Lors d’un appel téléphonique, par exemple, Duke dit à Stallworth qu’il sait qu’il est blanc parce qu’il le dit. « Les nègres », dit-il, « prononcent « sont » comme « sont-uh », alors qu’il parle à une personne noire, bien entendu !

D’autres scènes font paraître les membres du Ku Klux Klan comme stupides, exposant leurs points de vue illogiques, racistes, sexistes et antisémites. De plus, Spike Lee inclut de multiples références à Donald Trump, reliant les événements des années 1970 à l’époque actuelle. Il y a des membres du Ku Klux Klan qui chantent « L’Amérique d’abord », appelant à « reprendre le pays » et à le rendre « grand à nouveau ».
La fin du film est un coup de pied dans le ventre pour le public, montrant des images du rassemblement d’extrême droite de 2017 à Charlottesville, en Virginie.

Il inclut le vrai David Duke qui parle et les attaques brutales contre les contre-manifestants. Il montre aussi Trump refusant de condamner les sympathisants de la suprématie blanche, affirmant plutôt qu’il y avait des « gens bien des deux côtés ». BlacKkkKlansman se termine par un mémorial à la mémoire d’Heather Heyer, tuée par une voiture qui a écrasé les manifestants antiracistes à Charlottesville.

Ces derniers clips mettent tout en contexte, les attaques violentes provoquant choc et colère. Cependant, il ne suffit pas de se mettre en colère. Le leader de la lutte pour les droits des Noirs, Malcolm X, a dit : « On ne peut pas avoir de capitalisme sans racisme ». Il est urgent aujourd’hui de construire un mouvement pour mettre fin aux deux.

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