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La tradition de Blokbuster dans la lutte contre l’extrême droite – Leçons pour aujourd’hui

À la suite de l’indignation causée par le reportage de la VRT consacré à Shild & Vrienden, nombreux sont ceux qui se demandent comment un tel groupe peut s’épanouir et même trouver sa place dans des institutions universitaires.
par Els Deschoemacker, ancienne coordinatrice nationale de la campagne antifasciste flamande Blokbuster dans les années 1990.

Article tiré de l’édition d’octobre de Lutte Socialiste

Le développement d’un tel groupe s’explique par le climat raciste qui sévit depuis de nombreuses années. Ce faisant, de nouvelles frontières sont constamment franchies en diabolisant les réfugiés et les migrants. Si nous le permettons, le discours raciste et anti-migrant fera partie de la nouvelle normalité.

Les politiciens traditionnels sont responsables de cette situation, tout comme les médias dominants qui sont devenus les porte-paroles de la droite et de ce qui est encore plus à droite. Sans sourciller, le gouvernement Michel, la N-VA en tête, va plus loin que les précédents ; il fait du vieux l’adage ‘‘diviser pour mieux régner’’ le cœur de sa stratégie. Pour s’assurer qu’une base sociale suffisante ne remet pas en question la logique d’austérité qu’il continue à imposer avec la plus grande détermination, il cherche à pointer du doigt les groupes sociaux les plus faibles comme responsables de tous les maux. Ceux qui fuient la guerre, les violences, la persécution politique et l’extrême pauvreté sont rendus responsables des problèmes sociaux causés par les économies budgétaires et le manque d’investissements.

L’extrême droite prospère dans un désert social – les leçons des années 90

Une période similaire s’est produite au début des années 1990. La social-démocratie et les partis communistes – les partis politiques traditionnels des travailleurs – avaient été durement impactés par la chute du mur de Berlin. Ils ont alors abandonné l’idéologie socialiste pour embrasser le ‘‘libre’’ marché. C’est avec une majorité sociale-démocrate que l’Union européenne a imposé un carcan budgétaire à tous les pays de la zone euro et a drastiquement réduit les dépenses sociales. Des privatisations ont été menées partout.

L’extrême droite a tout particulièrement bénéficié de cette trahison et de la perte progressive des conquêtes arrachées par le mouvement ouvrier au fil des décennies. Des groupes néofascistes sont apparus et ont acquis la confiance nécessaire pour sortir dans la rue. Comme aujourd’hui, cela a rapidement conduit à des actes de violence en Allemagne de l’Est, à Rostock et à Solingen, où des centres pour demandeurs d’asile ont été incendiés. Des jeunes de quartiers défavorisés ont été embarqués pour une action radicale contre les “migrations massives”.

Cela a effrayé le monde et a engendré le premier mouvement de jeunesse de masse post-chute du mur. La mobilisation antiraciste était beaucoup plus forte ce que le potentiel d’action des racistes de l’époque.

Au cours de l’été 1991, quelques mois avant le dimanche noir (le dimanche 25 novembre 1991 où le Vlaams Blok a pour la première fois triomphé aux élections), les prédécesseurs du PSL ont lancé la campagne antiraciste Blokbuster toujours active aujourd’hui. Un an plus tard, l’organisation internationale YRE (Youth Against Racism in Europe / Jeunes contre le racisme en Europe) a été créée et a organisé une marche internationale contre le racisme à Bruxelles en octobre 1992 avec 40.000 participants.

Blokbuster est devenu l’instrument idéal pour les jeunes principalement afin d’entrer en discussion dans leurs écoles, leurs quartiers, les centres de jeunesse,… pour discuter de la lutte contre le racisme, récupérer l’espace public et ralentir l’essor du Vlaams Blok. Il s’en est suivi une période de petites et grandes mobilisations, d’actions aux écoles et de grèves écolières, d’actions ludiques et moins ludiques, de rassemblements contre les réunions et les manifestations d’extrême droite. Parfois, si le rapport de force nous était favorable, ces dernières ne pouvaient tout simplement ne pas avoir lieu.

Sur le plan électoral, le mouvement antiraciste n’est pas parvenu à arrêter le Vlaams Blok. Il a toutefois largement compliqué la vie de l’extrême droite et réduit ses possibilités d’occuper la rue. La jeunesse, en particulier, a fait pression sur les politiciens traditionnels pour qu’ils n’entrent pas en coalition avec le Vlaams Blok ce qui a abouti au cordon sanitaire, toujours en vigueur, et à une condamnation par la justice du Vlaams Blok pour incitation au racisme, à la haine et à la violence. Le parti a été interdit, mais il s’est relevé en 2004 sous le nom de Vlaams Belang. La même année, il a obtenu son score électoral le plus élevé avec 24,2% en Flandre.

Des emplois, pas de racisme !

Nous avions déjà prévenu de ce danger à l’époque. Blokbuster a lié la lutte contre le racisme à celle contre la casse sociale. C’est pourquoi nous nous sommes toujours concentrés sur le mouvement des travailleurs et, en particulier, sur les syndicats.

Tout comme actuellement, la logique du ‘‘diviser pour mieux régner’’ donnait le ton social. L’un des slogans du Vlaams Blok était ‘‘500.000 chômeurs / 500.000 migrants’’. À l’époque, ce n’étaient pas tant les réfugiés, mais la migration économique qui constituait leur cible. L’augmentation rapide du chômage a provoqué une concurrence sur le marché du travail. Notre slogan ‘‘Des emplois, pas de racisme’’ visait à fournir un programme et une approche pour atteindre non seulement les convaincus, mais aussi la base sociale de l’extrême droite, en l’impliquant dans la lutte sociale. Avec un discours moralisateur, la gauche ne peut jamais récupérer les votes perdus à droite, disions-nous. Pour cela, il faut répondre à la base matérielle du succès de l’extrême droite.

La classe des travailleurs avait un sentiment d’insécurité et d’abandon. L’offensive idéologique néolibérale a toujours mêlé les problèmes sociaux à l’individu. L’effondrement du tissu social dans les quartiers les plus pauvres a rendu ces groupes sensibles à la propagande diviseuse de l’extrême droite.

Aujourd’hui, ces tensions sociales n’ont pas disparu, bien au contraire. La crise d’il y a dix ans a accéléré la dégradation sociale. Ce n’est pas par hasard que nous assistons à une nouvelle flambée de l’extrême droite, avec la violence raciste à Chemnitz, mais aussi à l’élection de Trump aux États-Unis, de Salvini en Italie, la coalition de droite avec l’extrême droite en Autriche,…

La crise du capitalisme replace à l’agenda la nécessité d’un changement de société

Depuis la crise de 2008, toute une génération de jeunes est confrontée à la réalité qu’ils seront plus mal lotis que leurs parents. Le programme antiraciste doit les organiser et lier la lutte contre le racisme à celle en faveur d’une autre société.

Ce n’est pas une perspective utopique. La crise du capitalisme annoncera inévitablement le retour de la lutte de classe et un regain d’intérêt pour les idées socialistes. Dans certains pays, cette nouvelle génération est déjà dans la rue et prend la tête des protestations de masse. En Espagne, en Irlande, aux États-Unis, en France, en Grande-Bretagne, la classe capitaliste est confrontée à une nouvelle génération politisée et radicalisée qui veut renverser le capitalisme. Cette génération commence à laisser sa marque sur l’agenda politique. Là où elle passe à l’action en masse, elle gagne en confiance et commence à défier la classe dirigeante. C’est un signe avant-coureur de ce qui va également se développer en Belgique.

L’initiative des Étudiants de Gauche Actifs et de la campagne ROSA pour une sortie collective des cours à Gand en réponse à Schild & Vrienden peut représenter un événement déclencheur important. Une approche juridique ne suffira pas, pas plus qu’un discours moralisateur. Cette action peut mener à la création de comités antiracistes dans les écoles. Si les jeunes ont l’idée qu’ils peuvent imposer le changement, rien ne les arrêtera. Par la mobilisation, ils peuvent à nouveau montrer qu’ils sont plus forts, mais l’expérience de la lutte contre le racisme dans les années ’90 nous a montré que ce n’est pas suffisant.

Outre la mobilisation, une réponse politique s’impose, allant à l’encontre du climat de racisme et de discrimination qui prévaut dans les médias de masse. Elle doit aussi lier la lutte des jeunes à celle de toute la classe ouvrière à travers un programme de transformation socialiste de la société. C’est la seule garantie pour pouvoir mettre une fois pour toutes un terme à un monde dans lequel une petite minorité condamne la majorité à se battre pour les déficits que cette première a créés.

 

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