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[Interview] L’exploitation des backpackers dans les fermes australiennes

Photo : pixabay

La politique d’immigration du gouvernement australien est l’une des plus dures au monde. D’abord surnommée « l’Australie Blanche » depuis la création de sa Fédération en 1901 qui consistait à ne donner de visas qu’aux citoyens britanniques, elle est aujourd’hui tristement célèbre pour ses centres fermés, que l’on trouve dans des îles isolées du Pacifique (Nauru), ou dans des pays comme la Papouasie Nouvelle-Guinée (Manus). Les réfugiés, qui n’arrivent même pas jusqu’au sol australien sont laissés pour compte dans ces « No Man’s Land » où le taux d’abus et tentatives de suicide est particulièrement élevé. Théo Francken ne se lasse d’ailleurs pas d’y faire référence comme d’un exemple à appliquer en Belgique1.

Pourtant, depuis quelques années le gouvernement fait une exception avec le PVT (Programme Vacances-Travail), un visa qui a entraîné un influx important de main d’œuvre à bas coût provenant de l’Europe et d’autres endroits du monde. De jeunes voyageurs en sac à dos (« backpackers ») viennent travailler en Australie en espérant recevoir de meilleurs salaires, dans un pays où le salaire moyen est de 2606.34 euros par mois2 (2018). Sous condition de travailler en zone rurale pendant trois mois, le PVT est reconductible un an de plus, ce qui entraîne nombre de jeunes à tenter l’aventure du « fruit-picking » (la cueillette de fruits).

The Socialist, mensuel produit par la section-sœur du PSL, le Socialist Party en Australie, s’est récemment entretenu avec Christiaan, un « backpacker » néerlandais qui a obtenu un visa vacances-travail. Christiaan, comme tant d’autres, est parti à l’aventure, mais il a découvert en arrivant que travailler dans des fermes australiennes était un cauchemar. Les jeunes voyageurs sont régulièrement sous-payés et forcés de travailler dans des conditions dangereuses. C’est une question que le mouvement syndical australien doit aborder.

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The Socialist : Vous êtes venu en vacances-travail en Australie, quel genre de travail avez-vous fait depuis votre arrivée ici ?

Christiaan : Je suis arrivé à Brisbane et j’ai travaillé comme serveur. Mais, pour obtenir une prolongation de visa, j’ai dû faire des travaux agricoles.

Comme beaucoup d’autres routards, vous pouvez demander un visa de deuxième année si vous faites trois mois de travail agricole dans une région bien spécifique. Je suis allé à Mildura, dans l’État de Victoria, et j’ai fini par faire plusieurs boulots, de la cueillette du raisin et des amandes à la gestion de fermes solaires.

The Socialist : Quel est le salaire du travail dans les fermes ?

Christiaan : Il existe deux formes de paiement, à l’heure et à la pièce. Dans les deux cas, les agriculteurs en profitent. Avec le taux horaire, les agriculteurs essaient de vous pousser à travailler aussi dur que possible dans les heures données, par exemple en accélérant les bandes transporteuses dans les usines ou dans les champs.

Le paiement à la pièce signifie que les agriculteurs vous paient selon votre rendement. Mais pour de nombreuses récoltes, il est impossible de cueillir à un rythme élevé. Même les travailleurs les plus compétents ne peuvent atteindre un taux proche du salaire minimum.

Certains agriculteurs laissent venir plus de travailleurs qu’il n’en faut, ce qui signifie que vous devez vous faire concurrence les uns les autres et qu’aucun ne finit par gagner suffisamment d’argent.

Le travail à la pièce n’est pas non plus adapté à certaines récoltes. J’ai travaillé avec de la machinerie lourde afin de ramasser des amandes. Mais presque tous les jours, ces machines tombaient en panne, nous retenant pendant des heures. Le temps d’attente était entièrement impayé.

The Socialist : Et les conditions ? Le travail est-il sécurisé ?

Christiaan : J’ai connu beaucoup de situations de travail dangereuses. Dans une grande ferme d’amandiers, les gens travaillaient de 12 à 14 heures par jour. Pour s’y rendre, il fallait une heure et demie de route, et la même chose pour rentrer. C’était parfois une journée de 17 heures ! Cela signifiait que beaucoup d’entre nous manquaient de sommeil.

Néanmoins, nous devions encore nous lever le lendemain et faire fonctionner ces mêmes machines lourdes. Il y a eu quelques accidents.

Dans une autre ferme d’amandiers, en avril de cette année, un jeune estonien de 24 ans est mort parce qu’il avait été renversé par un tracteur. C’était à Carwarp, près de Mildura.

À Carwarp, les travailleurs se trouvaient dans des zones éloignées, sous un soleil de plomb, et on n’allait chercher les travailleurs que pour le déjeuner. Ils n’avaient aucun moyen de communication. S’il leur était arrivé quelque chose, ils auraient été bloqués.

Le risque de chaleur intense est également un problème. Un backpacker belge est décédé en novembre 2017. Le jeune homme de 27 ans cueillait des pastèques près de Townsville, dans le Queensland. Il est mort d’épuisement causé par une chaleur extrême.

Je connais d’autres randonneurs qui ont dû travailler avec des produits chimiques et des pesticides qui les ont rendus malades.

The Socialist : Pourquoi pensez-vous que les randonneurs sont si vulnérables et exploités de cette façon ?

Christiaan : Je pense qu’il y a quelques raisons. La plupart ont peu d’argent et cherchent désespérément du travail.

Beaucoup ne parlent pas couramment l’anglais et ne connaissent pas leurs droits.

Les employeurs en profitent en raison de leur insécurité et de leur visa temporaire. Beaucoup d’entre eux veulent prolonger leur visa et sont donc obligés de travailler dans des fermes. Vous pensez que si vous vous plaignez, vous n’aurez pas le droit de rester.

The Socialist : Il semble que des changements à la loi soient nécessaires, quels types de réformes proposez-vous ?

Christiaan : Je pense que des contrôles de sécurité réguliers des exploitations agricoles sont nécessaires et que les résultats doivent être publiés. Les employeurs devraient être dénoncés s’ils exploitent les gens. Il devrait également exister un régime dans lequel seules les exploitations agréées sont autorisées à accueillir des détenteurs de visas temporaires.

Je pense également que le travail à la pièce devrait être aboli. Tout le monde devrait être payé au salaire minimum et pour chaque heure de travail.

The Socialist : Le changement se produit habituellement en exerçant des pressions sur les gouvernements et les employeurs, quel genre de mouvement faut-il, à votre avis, pour mettre fin à cette exploitation ?

Christiaan : J’aimerais voir les backpackers s’unir dans un mouvement. En nous unissant, nous pouvons commencer à réduire la vulnérabilité qui existe. Peut-être qu’une plateforme en ligne pourrait aider à rapprocher les travailleurs intérimaires.

The Socialist : Unir les voyageurs serait un bon début, mais le mouvement serait plus puissant s’il avait des liens avec les travailleurs locaux. Avez-vous fait des démarches auprès des syndicats existants ?

Christiaan : Il serait certainement utile que les backpackers aient des liens avec les travailleurs locaux. Je pense que les syndicats pourraient aider en sensibilisant les gens à la façon dont les voyageurs sont exploités. Nous avons vraiment besoin d’une campagne des syndicats pour organiser les travailleurs agricoles.

The Socialist : Nous sommes d’accord. Si les employeurs peuvent s’en tirer en payant moins les voyageurs, cela ne fait que faire baisser les salaires de tout le monde. En ce sens, il y a une réelle incitation pour les travailleurs locaux et les backpackers à lutter ensemble pour des salaires et des conditions de travail décents. C’est une nécessité pour éviter l’isolement des travailleurs dans ces zones rurales, et les abus qui vont avec. Il en va de même dans les villes.

Le Socialist Party construit un parti qui veut conscientiser les travailleurs à ces problématiques en Australie, qui souhaite pousser le mouvement ouvrier australien à réaliser sa force dans son unité face à l’exploitation du patronat et de la classe capitaliste en général. Diverses luttes sont examinées sous un angle anticapitaliste afin de dénoncer ce système, et de faire le lien avec la nécessité de construire une alternative socialiste. Le site The Socialist publie couramment des analyses en ce sens sur https://thesocialist.org.au/

Notes
1. https://fr.socialisme.be/51482/migration-francken-veut-sinspirer-du-modele-australien-de-quoi-sagit-il
2. https://www.combien-coute.net/salaire-moyen/australie/

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